LXXXII.

Au crématorium pour la cérémonie des adieux à Bernard Canu. Beaucoup de monde et des gens que je n’aurais jamais cru voir (sinon revoir). Vieilles têtes, vielles histoires… Qui sait aujourd’hui de quoi ce passé fut fait ? Certains des présents, visages dignes ou contrits, enterraient le bonhomme pour la seconde fois. 

Assis, à écouter les discours convenus, je songeais que si l’on célébrait l’élu et le créateur ici des voies piétonnes (avec Pierre Garcette, soyons juste) on oubliait, d’un accord tacite, que cet adjoint de Jean Lecanuet fut, au début des années Soixante, un des chefs du Parti radical socialiste local, comme tel embarqué dans la mouvance de l’Udf d’où son accord avec un centrisme alors plus à gauche qu’on ne le croit. A cet égard, j’aurais aimé savoir ce qu’il pensait du MoDem de François Bayrou. 

Mais on ne se fréquentait plus. Notre dernière algarade date de la construction de l’ensemble immobilier du Champ de Mars. Amusant de voir qu’on célébrait ce jour un bâtisseur alors qu’il ne fut, en matière architecturale, qu’un destructeur. 

Ce à quoi je songeais en redescendant, ce qui m’est toujours un grand plaisir, la rue Francis Yard. 

Les constructeurs sont ceux des années Cinquante, lesquelles, sur leur fin, apportèrent ici un temps nouveau, celui du Sud. La Reconstruction, pour ses grandes lignes, s’achevait ; fumées et grisaille s’éloignaient, les rues s’élargissaient, le blanc des immeubles éclatait, on regardait différemment le ciel. Survint la décolonisation. Maroc, Tunisie d’abord, Algérie ensuite, parallèlement l’Afrique. On s’aperçut qu’existaient d’autres habitudes, d’autres usages, d’autres logiques. D’avoir connu les Marocains, un peu les Espagnols, ne servait qu’à l’exotisme du port, ou de ce qu’il en restait. Vinrent les « rapatriés », les Pieds-Noirs. Pour un son plus fort, un rire plus direct, des rites communautaires plus francs. Il fallut s’habituer, se mélanger, admettre. 

Pour une part, la cuisine s’en chargea. Olives, poivrons, ratatouille, couscous, anisette, merguez… Fut un temps où ces choses passaient pour aussi bizarres que difficiles. Quel premier boucher rouennais mis en vente la merguez ? Quel charcutier proclama « Couscous à emporter » ? Quel bar ou café se lança dans la Cristal et la kemia ? 

Alors on allait manger du couscous Chez François, rue du Bac. Un restaurant guère grand, bois sombres, stores de toile, paille de riz aux murs et lumières tamisées sur fond de conversations chaleureuses. François, c’était François Hadad, juif tunisien, arrivé ici vers 55, et ouvrant le premier restaurant « méditerranéen », dans cette rue du Bac ressortie de terre, sur le côté gauche en descendant. Il est à noter qu’alors un tel lieu s’interdisait l’exotisme dans la décoration. Autant restaurant juif, italien que magrébin, Chez François s’aligna sur une esthétique contemporaine, aux antipodes de la « couleur locale » telle qu’aujourd’hui on nous en abreuve. Vrai que l’ère du touristique a tout nivelé et qu’un restaurant afghan ou chinois doit ressembler à l’idée qu’on se fait d’un afghan ou d’un chinois. 

Rien de tel Chez François qui se voulait, avec conviction, ni un « couscous », ni un restau « juif », ni un « italien » ou quoique ce soit d’autre. Sa vérité était dans l’assiette, dans l’ambiance, les sourires, les conversations. Les lieux ont disparu au début de l’an Quatre-vingt-dix de l’autre siècle. Puis François Hadad est mort. Et je n’ai jamais remangé d’aussi fins raviolis. 

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