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Archive mensuelle de décembre 2008

LXXXVIII.

Au final on aura peu célébré Béatrix Beck, morte à la toute fin de novembre. Elle fut de ces romancières discrètes et éphémères, femmes œuvrant sans bruit, dans le respect, la piété. Ce n’est peut-être pas dommage et cette sortie dans la légèreté lui convient. Peu réussisse dans la modestie ; elle, savait.

Elle vivait ou plutôt vécut de longues années à Neufmarché mais est morte, a-t-on-dit, dans une maison de retraite, à St-Clair sur Epte. Vrai que ce n’est pas loin. Nous nous sommes fréquentés, un peu, pas beaucoup, lors des cocktails Gallimard, au temps de son grand succès puis de son moindre lors de ses démêlés avec le jury du Femina. Grande amie de Jacques Brenner, je pense que c’est lui qui fit la liaison. Plusieurs rencontres et conversations, mais rien à la mesure de ce qu’elle était.

Puis, et surtout, une rencontre fortuite, un jour, il y a de ça presque trente ans, à Rouen. C’était rue Croix de Fer, une dame (que je trouvais âgée) venait à ma rencontre. Seule, marchant lentement, allant un train de promenade, elle portait une espèce de pèlerine écossaise, d’un genre qui déjà ne se faisait plus ; comme on dit communément « on lui aurait donné 100 balles ». Je ne mis qu’un instant à reconnaître.

Nous avons passé l’après-midi rue St-Romain, chez Dame Tartine, un salon de thé qui, je crois, existe encore, mais sous un autre nom. Béatrix (qu’elle voulait qu’on prononce comme « perdrix ») avait le don du détachement. Ses malheurs, ses déboires ne lui étaient pas une inquiétude ; elle les vivait comme une tranquillité, une aide à la sérénité. Son succès (bien réel) ne l’étonnait pas ; elle trouvait naturel d’être lu par le vrai public, celui du métro ou des lignes de bus. Les femmes qui travaillent et fréquentent les bibliothèques. Les seules lectrices, enfin.

C’est toujours le mieux, cette façon de décrire le rien, sans pathos ni séduction. Chez elle, tout ce qui est compliqué devient simple, voire simpliste. Cette manière, elle l’a possédée avec force dans une série de petits récits qu’on lit trop rapidement et qui restent comme en suspend dans notre mémoire. A telle ou telle occasion de la vie, fugitives sensations ou brefs instants, on y repense : « C’est comme dans Béatrix Beck ». La légèreté plutôt que la littérature. Ne jouant pas les fausses modestes, elle constatait la chose avec sérieux : « Oui, c’est ce que je voulais ».

Nous avons parlé longtemps. Jusqu’à ce que la nuit d’hiver soit tombée. Dame Tartine fermait. La rue Si-Romain prenait son incomparable tenue de soirée. Moi, j’avais autre chose à faire (à l’époque, car maintenant !) Béatrix Beck se désolait, m’a-t-il semblé, de cette intimité interrompue. Je comprenais qu’elle vivait assez seule, que cette solitude lui pesait, et qu’elle se débrouillait mal de soucis liés à sa maison. Elle me demanda de venir la voir, là-bas, à Neufmarché. Ce que je n’ai jamais fait. Pour moi, ce sont des choses qu’on dit comme ça, sans y penser vraiment. Encore que…

LXXXVII.

Notre Musée de peinture a attiré la foule avec une lourde rétrospective consacrée au peintre impressionniste ou néo-impressionniste Charles Fréchon (1856-1929). A l’inauguration, j’ai pris la mesure du maigre intérêt de l’entreprise : encore et toujours l’École dite de Rouen, arrangée au goût du jour, dans le creux du langage fonctionnario-culturel, la glose de ce que tous ces gens-là ont manqué. Acharnés à ne pas dépasser leur siècle, ils ont borné leur chemin à l’illustration d’un genre. C’était l’ordre des choses, évidemment : Rouen, son école, sa peinture, se sont figées en 1913, effrayées de la tournure que prenaient les choses.

Il paraît qu’en haut-lieu, on nous prépare une énorme rétrospective impressionniste pour laquelle on va dépenser beaucoup d’argent. Donc c’était, répétition générale ou galop d’essai, Fréchon. Comme dit la chanson : « C’est toujours la même salade qu’on sert aux petits garçons… »

A arpenter les salles, à la vision des Fréchon, que de meules de foin, que de sous-bois, que de lumière à travers les feuillages ! S’il avait fallu sauver quelque chose, j’aurai indiqué deux nocturnes bleus en fin de visite, là où peut-être, Fréchon vieillissant, s’interrogeait plus avant. Mais c’était trop tard, ou pas son affaire.

Je me souviens de la grande barbe du peintre Fréchon. Pas celle de Robert, celle du fils, Michel (1892-1974), souvent croisé dans ma jeunesse. Il posait son chevalet au hasard des rues, pas content de lui et trop conscient, jamais dupe, de son rôle d’héritier abusif.

Nous nous connaissions par père interposés. Le mien, un brin collectionneur, grand ami du père Harang, encombrait le couloir familial de ce que je considérais comme des croutes. Du côté de son ami, la passion se portait vers Dumont, Tirvert, Marquet, Dufy, Metzinger, Gleizes, La Fresnaye… mon père s’effrayant de « ces choses vraiment curieuses ». D’où du Fréchon, du Pinchon, du Delattre, qu’enfant je regardais sans voir (ou voyais sans regarder).

Fréchon fils se souvenait des deux pères et s’en croyait redevable envers moi. Nous bavardions ; lui peu causeur, moi souvent pressé. Peu de temps après avoir publié mon Malevitch, son tour venait de trouver ces choses « vraiment curieuses ». Mais qu’ai-je à critiquer les goûts de mon père ou la persistance d’un Fréchon ; après tout, le lycéen qui, morose, passait par le couloir, puisait là l’essentiel d’un sentiment.

Ce qu’essayait aussi de trouver et de rendre Michel traquant la relation aux générations. Rue de Joyeuse, rue des Matelas, à St-Vivien, à St-Ouen, au Portail des Marmousets… anxieux qu’il était de saisir l’instant et la lumière, dans le vent, sous la pluie, par tous temps, dans Rouen brumeux, y arrivant ou pas. Lui aussi seul devant l’énigme qui doit résister au savoir-faire.

Y a-t-il de mauvais peintres, de faux artistes, qui en juge ? Oui, la nomenclature en est dressée par nos commissaires politiques des arts, directeurs, sous-directeurs, chargés de mission, tous ces nommés d’un politburo de la Culture Culturelle. Avant de partir, il me faudra leur faire un sort.

Pour le reste, Michel fils de son père, moi du mien… de quoi hérite-t-on ? Jeune, je connaissais les réponses. Devenu vieux, je ne les retrouve plus et ai des difficultés en à en trouver d’autres.

LXXXVI.

Ce dont on parle : les illuminations de Noël. A entendre les uns et les autres, le sentiment est partagé : c’est à l’économie, avec le désir de ne fâcher personne et de satisfaire tout le monde. Bref, on gère à gauche, histoire de ne pas être à la marge. Il y a, hélas, davantage de conviction dans la pantalonnade dite Rouen Givrée, cumul du sinistre marché de Noël avec la fausse idée d’amener ici la neige et ses plaisirs.

Ma déambulation de samedi dernier (vrai que le temps était exécrable) m’a fait mesurer tout le ridicule de la chose. Aucune envergure, aucun charme, aucune force. C’est le triomphe du gnan-gnan et de l’infantile, alliés aux appétits des pseudo-commerçants et aux pleurnicheries des associations dites « solidaires ». Il faut voir, pour le croire, le toboggan de luge de la rue du Change ! C’est à désespérer les enfants d’être enfants ; comment leur faire subir pareille infamie ?

Et que dire de l’illustration sonore, de la tête en long de l’encadrement municipal et des cheminements tortueux entre les fils électriques !

On convie ainsi le populo le moins argenté à stationner devant un marchand de saucisson, un fournisseur de balades en calèche, un débiteur de vin chaud à 2,50 euros le gobelet en plastique. A deux pas de là, la vitrine Lancel propose un joli pull à 625 euros. A votre avis, qui est le plus voleur ?

J’arrête de faire mon Paul Léautaud ; ça ne me va pas.

Je reviens sur les illuminations. Elles font et feront toujours causer. Il revient à ma mémoire qu’une année, la Municipalité de Jean Lecanuet tenta de renouveler le genre en voulant y imposer l’art contemporain. On fit appel à Pierre Schaeffer (1910-1995), propagateur de la « musique concrète » et grand prescripteur de la recherche à l’Ortf… choses qui expliquent bien l’oubli dans lequel il est tombé (ce n’est pas un jugement de valeur).

Donc, un Noël rouennais de 1967 ou 68 (à vérifier) on gratifia la rue Jeanne d’Arc de tours mirobolantes de lumières et d’éclairs, genre sapins métalliques ; ces tours, outre de clignoter, avaient pour finalité d’être des objets musicaux ou des objets sonores, donc de diffuser de la musique « concrète » que, concrètement, personne n’entendait ou ne voulait entendre. Vrai qu’avec déjà le trafic des bagnoles, ça n’était ni le lieu ni l’heure.

Beau débat rouenno-rouennais et objet de discorde entre les Anciens et les Modernes, ces derniers pris au piège de la culture, mais hostiles, par principe, au maire en place. Tout ça est bien oublié. Comme est oublié que six Noëls plus tard on retenta l’expérience, cette fois sous forme de structures gonflables blanches, façon gros boudins, lesquels s’agitaient mollement dans la rue du Gros-Horloge. Et comme sera oublié, d’il y a trois ou quatre ans, la grande exposition de draps et torchons sales de Nicolas Le Cauchois.

Tout ça pour dire qu’en politique, des illuminations ratées sont dangereuses pour leurs instigateurs. Et que même les Verts ont tout à perdre à fustiger l’énergie dépensée à telles jobardises. Et je ferais mieux de me taire, n’ayant pas, samedi dernier, résisté à une douzaine de croustillons des plus consuméristes.

LXXXV.

La lecture des archives n’offre guère de renseignements sur un lieu oublié du vieux Rouen, situé vers le quai de Paris, groupe d’immeubles autrefois appelé Le Camp bohémien. Encore au XVIIIe siècle, à deux pas de l’actuel Clos St-Marc, périmètre de terres maraîchères, se voyait les ruines de l’église St-Clément dont ce qui restait de chevet et d’abside fut définitivement détruit au lendemain de la Révolution de 1830.

Sur ce terrain dégagé, et après acquisition d’autres parcelles, des entrepreneurs locaux édifièrent une sorte de cité populaire, construction de briques rouges d’un seul étage entourant une cour plantée. C’était un ensemble de logements inspirés des « workhouses » anglais avec un nombre réduit de pièces, mais des dépendances réunissant des installations communes : lavoir, buanderie, four à pain, etc. Il n’est pas acquis que les idées Fouriéristes aient présidé à cette instauration.

A l’origine, on destinait ces logements, philanthropie du temps oblige, aux « familles laborieuses ». Mais pour d’obscures raisons, ils furent délaissés, et finalement livrés aux convoitises d’une population plus équivoque. On a, à la fin du Second Empire, des témoignages d’un lieu qualifié de « cour ignoble et monstrueuse » habité d’une « communauté de sac et de corde digne des temps moyenâgeux ». Forçant le trait, la presse voulut y voir comme une cour des miracles ressuscitée, admonestant la Municipalité d’entreprendre sa destruction.

Pourquoi Le Camp bohémien ? On ne sait, sinon à suivre cette même presse qui parle du long séjour d’un groupe venu d’outre-Danube, installé à cet endroit, vivant de tressage de paniers et de rafistolage de batterie de cuisines, au grand dam des artisans locaux. Mais cette dénomination est parfois attestée dans les recensements officiels de population du début du siècle, période antérieure au séjour des nomades.

A tout prendre, ces incertitudes ajoutent au mystère. Pour qui aime par trop la précision, il n’est jamais mauvais que le fait historique s’entoure d’un peu de légende. Le genre littéraire y gagne.

On sait que tout ou partie du quartier où s’édifiait Le Camp bohémien a été rasé à la suite des bombardements d’avril 1944. La Reconstruction de l’îlot s’est faite, selon la formule consacrée, dans le goût de « la misère formelle et de l’extension gigantesque ». Passons et passons encore.

Les dernières mentions du Camp bohémien datent d’avant la Grande Guerre. Le catalogue de la seconde exposition de la Société de peinture moderne (juin 1913) signale parmi les 120 toiles accrochées au Skating de l’île Lacroix (Gleizes, Juan Gris, Kupka, Villon, Laurencin…) un Francis Picabia intitulé Rouen, Vue d’un campement de bohémiens. Cette toile (inconnue à la recension raisonnée de l’œuvre) semble avoir disparue.

Francis Picabia, ami des frères Duchamp, effectua ici plusieurs séjours. Il est possible (voire probable) qu’il alla poser son chevalet à proximité d’un endroit propre à flatter l’esprit romantique ou romanesque qui hantait les mouvements surréaliste ou cubiste : anarchistes, faux-monnayeurs, rapins, modèles à tout faire, lignes de la main… mouvance qu’oublieront les « spécialistes » et les « muséeux » une fois venu le temps des classifications.

LXXXIV.

Il existait autrefois, au bas de la rue Beauvoisine, dans cette partie que nombre de gens, y compris les Rouennais « de souche », s’étonnent d’apprendre que, limitée d’un côté par le carrefour de la Crosse, de l’autre par la rue Jean-Lecanuet (autrefois Thiers), elle est encore (ou toujours) Beauvoisine, alors qu’à bon droit, elle pourrait prolonger la rue des Carmes, cette dernière la suivant (la précédant ?) immédiatement… donc oui, il existait, au n° 3, la coutellerie Minel.

C’était un de ces magasins comme on n’en voit plus : calme, élégant, rangé. Couteaux, ciseaux, rasoirs se déclinaient dans la simplicité de leur utilité, la séduction de leur brillance, le respect de leur destination. Dans un silence précieux, avec de rares paroles, Pierre Minel, blouse grise et cravate ardoise, sortait de ses vitrines immaculées des objets aussi sérieux que nécessaires. Chacun était porteur d’une mince ficelle écarlate achevée d’un minuscule bristol octogone ; là, d’une fine écriture à la mine HB n° 1, s’alignait le prix de l’objet, inscrit avec discrétion mais certitude.

Cela tenait de l’hôpital et de l’armurerie. Même qualité de silence et de sérieux. Même ambigüité dans l’assortiment des lames.

Après un choix cérémonieux argumenté de brèves considérations techniques par Pierre Minel, l’achat était conclu. Venait alors le tour de Madame Minel, compétence discrète préposée à l’encaissement, mais surtout à la fabrication du « joli paquet », autre cérémonial qui, à s’y méprendre, apparentait l’achat d’une paire de ciseaux à celui d’un coûteux bijou chez un joaillier.

La devanture de la boutique, à laquelle on accédait par deux marches, était disposée en larges bandeaux de marbre noir. Le professionnel y reconnaissait ce granit nommé Labrador bleu qui, quoique fortement employé dans le monument funéraire, fut à la mode pour rénover les boutiques au sortir de la Guerre de 39-45. Il en reste un ou deux exemples à Rouen : rue St-Vivien pour une ancienne poissonnerie (à moins que cela ne soit déjà disparu), et jusqu’il y a peu, pour un magasin de je ne sais plus quoi, rue Alsace-Lorraine. C’était élégant, sobre, discret, toutes qualités désormais jugées néfastes au commerce.

Outre le granit moucheté de paillettes bleues, parcelles d’argent, eaux vives qu’on s’attend à voir bouger, les deux larges vitrines que séparait la porte d’entrée, étaient tout au long encadrées d’une demi-ronde d’aluminium étincelant. Au fronton, en hautes lettres de même métal, comme une épitaphe, ce simple nom : Minel. Cela suffisait, comme suffisait le caractère utilisé : le Calendar.

La coutellerie Minel a disparu au milieu des années Soixante-dix, sinon plus tard, remplacée par un éphémère restaurant : Chez Joseph que jouxtait, c’est à peine croyable, au fond du couloir, un petit oratoire. C’est aujourd’hui je ne sais trop quoi, rien d’important en tout cas. Précision : Pierre Minel, descendant d’une longue tradition de couteliers, venait (lui ou son père) de Biesles près de Langres, plateau aux froids tranchants et aux glaces coupantes, choses qu’on n’invente pas.

C’est chez Minel, rue Beauvoisine, qu’en septembre 1958, Saint-Régis acheta le couteau fameux qui planta son amant Saïd. Histoire à la Jean Genet, à raconter, une autre fois, mais qui nous éloignerait de la coutellerie, de la rue Beauvoisine et des boutiques d’autrefois.

LXXXIII.

Dîner chez Molineux, avec, nouveauté, une étudiante autrichienne nommée Carina. Ici de passage, venue exprès d’une école d’art d’un nom que je n’ai pas retenu, à Vienne ou près de Vienne. Prépare une étude sur le peintre allemand Max Piertchmann (1874-1942) dont Molineux est un des rares (et riche) collectionneur. A passé l’après-midi à faire un inventaire, prendre des photos, noter un tas de choses, sous l’œil d’abord soupçonneux puis finalement bienveillant du propriétaire. Vrai que les futurs cambriolages ne commencent jamais autrement, par un repérage des lieux, des systèmes de sécurité, des habitudes des gens. La petite a un charme certain et sait y faire.

A table, parlons de choses et d’autres, de la vie quotidienne, de l’inflation, la « vie chère » et de la situation « française » consécutive (paraît-il) aux menées gouvernementales, de la « crise » enfin. Carina l’autrichienne a le bon goût de n’en rien dire et d’observer une stricte neutralité. Molineux se plaint, refrain connu, de son peu de moyens, de sa retraite qui s’amenuise, des frais d’entretien de la maison, du prix du chauffage, de l’électricité, des primes d’assurance pour ses tableaux, ses porcelaines, toute sa quincaillerie… « Je ne suis pas loin d’être pauvre » gémit-il sans rire. L’étudiante, qu’on a à peine entendu, laisse tomber, presque sans accent : « Vous n’êtes pas pauvre, monsieur, puisque vous vivez au milieu de ces jolies choses ». Je l’aurai embrassée.

Une chose m’étonne : pourquoi s’intéresser à Piertchmann ? On se demande ce que ces étudiants ont dans la tête ! Car enfin, Piertchmann, ce n’est pas grand-chose. Il y a trente ou quarante ans, je l’aurais taxé de faiseurs de chromos décoratifs, juste bon à orner les salons de la middle-classe européenne (il s’y employa véritablement et avec succès). Aujourd’hui, il faut reconnaître que c’est plus que ça. Né à Dresde, mort on ne sait où, c’est l’illustrateur d’un art de vivre sous Weimar, aimable, sérieux, cultivé, loin des brutalités d’un Max Beckmann, d’un Otto Dix ou Oskar Kokoschka plus ou moins ses contemporains et auxquels on associe un peu abusivement cette période complexe. Citant ces noms, je sais ce que je dis : ce sont ceux de « l’art dégénéré » défini comme tel par les idéologues du nazisme. Il est certain que Max Piertchmann ne fut jamais dans cette ligne de mire.

Piertchmann ce sont des salons cosy où l’on joue de la musique ; des couples qui, du balcon de l’auberge, contemplent le lac Majeur ; des hommes en smoking qui misent sur un tapis vert. Rien de prémonitoire, d’incantatoire ou de torturé. Chaque toile raconte une histoire, évoque une atmosphère, décrit un état d’âme. Il y a un côté Hopper chez lui ; plus léché, plus fragile, mais aussi plus mou. Bref, c’était un Allemand sur le tard, pas une Américain sur le fort.

Voilà ce que nous avons expliqué, Molineux et moi, à la jeune Carina qui nous écoutait bouche bée. Quarante ans de moins, et… Tout de même, à notre âge !

LXXXII.

Au crématorium pour la cérémonie des adieux à Bernard Canu. Beaucoup de monde et des gens que je n’aurais jamais cru voir (sinon revoir). Vieilles têtes, vielles histoires… Qui sait aujourd’hui de quoi ce passé fut fait ? Certains des présents, visages dignes ou contrits, enterraient le bonhomme pour la seconde fois. 

Assis, à écouter les discours convenus, je songeais que si l’on célébrait l’élu et le créateur ici des voies piétonnes (avec Pierre Garcette, soyons juste) on oubliait, d’un accord tacite, que cet adjoint de Jean Lecanuet fut, au début des années Soixante, un des chefs du Parti radical socialiste local, comme tel embarqué dans la mouvance de l’Udf d’où son accord avec un centrisme alors plus à gauche qu’on ne le croit. A cet égard, j’aurais aimé savoir ce qu’il pensait du MoDem de François Bayrou. 

Mais on ne se fréquentait plus. Notre dernière algarade date de la construction de l’ensemble immobilier du Champ de Mars. Amusant de voir qu’on célébrait ce jour un bâtisseur alors qu’il ne fut, en matière architecturale, qu’un destructeur. 

Ce à quoi je songeais en redescendant, ce qui m’est toujours un grand plaisir, la rue Francis Yard. 

Les constructeurs sont ceux des années Cinquante, lesquelles, sur leur fin, apportèrent ici un temps nouveau, celui du Sud. La Reconstruction, pour ses grandes lignes, s’achevait ; fumées et grisaille s’éloignaient, les rues s’élargissaient, le blanc des immeubles éclatait, on regardait différemment le ciel. Survint la décolonisation. Maroc, Tunisie d’abord, Algérie ensuite, parallèlement l’Afrique. On s’aperçut qu’existaient d’autres habitudes, d’autres usages, d’autres logiques. D’avoir connu les Marocains, un peu les Espagnols, ne servait qu’à l’exotisme du port, ou de ce qu’il en restait. Vinrent les « rapatriés », les Pieds-Noirs. Pour un son plus fort, un rire plus direct, des rites communautaires plus francs. Il fallut s’habituer, se mélanger, admettre. 

Pour une part, la cuisine s’en chargea. Olives, poivrons, ratatouille, couscous, anisette, merguez… Fut un temps où ces choses passaient pour aussi bizarres que difficiles. Quel premier boucher rouennais mis en vente la merguez ? Quel charcutier proclama « Couscous à emporter » ? Quel bar ou café se lança dans la Cristal et la kemia ? 

Alors on allait manger du couscous Chez François, rue du Bac. Un restaurant guère grand, bois sombres, stores de toile, paille de riz aux murs et lumières tamisées sur fond de conversations chaleureuses. François, c’était François Hadad, juif tunisien, arrivé ici vers 55, et ouvrant le premier restaurant « méditerranéen », dans cette rue du Bac ressortie de terre, sur le côté gauche en descendant. Il est à noter qu’alors un tel lieu s’interdisait l’exotisme dans la décoration. Autant restaurant juif, italien que magrébin, Chez François s’aligna sur une esthétique contemporaine, aux antipodes de la « couleur locale » telle qu’aujourd’hui on nous en abreuve. Vrai que l’ère du touristique a tout nivelé et qu’un restaurant afghan ou chinois doit ressembler à l’idée qu’on se fait d’un afghan ou d’un chinois. 

Rien de tel Chez François qui se voulait, avec conviction, ni un « couscous », ni un restau « juif », ni un « italien » ou quoique ce soit d’autre. Sa vérité était dans l’assiette, dans l’ambiance, les sourires, les conversations. Les lieux ont disparu au début de l’an Quatre-vingt-dix de l’autre siècle. Puis François Hadad est mort. Et je n’ai jamais remangé d’aussi fins raviolis. 




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