LXXXI.

Du Rouen d’avant-guerre à celui d’aujourd’hui, on sait la marge. Il existe, à la Mairie, dans le Salon dit Louis XVI, une toile de je-ne-sais-plus-qui, représentant d’autrefois, avec assez de bonheur, le marché de la place de la Haute Vieille Tour. Pour ceux qui n’ont pas le loisir de fréquenter ledit Salon (dame, on ne saurait être partout) il existe du modèle autant de photos que de cartes postales. Aujourd’hui, la place qui, malgré la Reconstruction, a conservé ses proportions, est un lieu misérable. Parking institutionnel et surpeuplé, commerces désertés… Sans passages ni attentes, qu’il y fasse beau ou mauvais, ce cœur de ville demeure improbable. 

Ce quartier, je l’ai beaucoup fréquenté, vers la fin des années Cinquante, lorsque neuf, sorti de terre, on le vouait au plus prestigieux destin. Tout y flambait la simplicité, la clarté, la prospérité. Le présent devenait l’avenir, le passé n’existait plus. Les appartements se louaient ou se vendaient avec ferveur, des magasins ouvraient ou ré-ouvraient, les automobiles y glissaient dans l’insouciance… Ce Rouen là avait de la chance. Toutes les chances. 

Que s’est-il donc passé pour que s’évanouisse ce charme incomparable ? Qui se souvient de L’Écurie, du Colombier, du Prado, des Jardins d’Espagne… de la marchande d’abat-jour, du garage de la rue St-Denis, du magasin de laine « des Pyrénées », de Zouzou aussi ! D’elle aussi il faudrait se souvenir et pouvoir parler. Place du Gaillarbois, ce magasin de décoration offrait ce qu’on pouvait trouver de plus moderne et contemporain, d’esprit design, un brin suédois ou italien, comme ils savaient alors y faire. Aujourd’hui ce serait du pur vintage. 

Qu’est devenu Zouzou ? J’ai souvenir d’une soirée (quelle année ?) où, verres après verres, on arriva à me faire croire que la décoratrice d’autrefois était devenue la chanteuse Zouzou ; autre disparue celle-là, actrice chez Rhomer puis pensionnaire, un temps, à Fresnes ou Fleury-Merogis, enfin loin, quoi qu’il en soit, de la place du Gaillarbois. 

Oui, que s’est-il donc passé ? Rien peut-être. Ou plutôt : comme un amour qui se défait, qui s’élime et qu’on délaisse. Pourquoi ai-je cessé d’aller au Colombier ? Pourquoi Zouzou a-t-elle fermé ? Autant se demander : pourquoi n’aime-t-on plus ? Chacun connaît la réponse. 

Quand reviendra-t-on place de la Haute-Vieille-Tour ? Un jour sans doute, quand l’ère de la bagnole aura cessé, quand la Municipalité le voudra, quand la ville sera, de nouveau, amoureuse de ses habitants (et vice-versa). 

Autre chose. Une de mes lectures favorites est celle du niaiseux Rouen Magazine, à savoir le journal de notre paroisse. C’est l’exemple quasi-parfait de c’est que devenue notre société : rien de profond, tout dans le ludique, le consensuel, le bariolé, pudding saupoudré d’une forte dose d’inculture (revendiquée comme telle). La charte éditoriale veut qu’on y sourie à chaque page, que les vieillards y soient « cools », les gamins « craquants » et tout à l’avenant. 

Perle du dernier numéro, dans son éditorial, Valérie Fourneyron y va du franc couplet de Noël, rêvant « d’une ville animée, illuminée, et solidaire ». Celui (ou celle) qui lui écrit cette prose doit être expert en contrainte littéraire. 

2 Réponses à “LXXXI.”


  • « Autre chose. Une de mes lectures favorites est celle du niaiseux Rouen Magazine, à savoir le journal de notre paroisse. C’est l’exemple quasi-parfait de c’est que devenue notre société : rien de profond, tout dans le ludique, le consensuel, le bariolé, pudding saupoudré d’une forte dose d’inculture (revendiquée comme telle). La charte éditoriale veut qu’on y sourie à chaque page, que les vieillards y soient « cools », les gamins « craquants » et tout à l’avenant. » Vous avez raison, outre les fautes de syntaxe, rien ne vaut des écrits tristes, mélancoliques, surannés et pompeux comme les vôtres.

  • Vous pouvez consulter toutes les publications de Rouen, de France et même d’ailleurs, les citoyens y sont toujours parfaits; les enfants merveilleux propres sur eux, évoluant sagement ou dans de très belles positions de jeu, des couples radieux, des ménagères épanouies, des groupes de belles personnes échangeant des nouvelles du quartier et qu’on suppose préparer la prochaine galette ou le bal de mai qui se tiendra forcément sous les cerisiers en fleurs et évidemment sous un ciel bleu avenir. Un monde sans voyou, sans problème, sans crise, sans pauvres et où les voitures sont discrètes et sentent la rose… Comme on a pu se moquer des visuels de l’ancien bloc de l’est ou d’autres dictature!! C’est fou!

    Chez nous, aujourd’hui, c’est la dictature de l’image qui règne, avec des caricatures de citoyens, de quartiers, de villes, des perspectives « améliorées », des arrières-plans magnifiés. Les concepteurs ont de plus en plus la tête mangée par le virtuel. Cette soumission à l’image soulève le cœur et les architectes peuvent aussi balayer devant leur porte.

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