LXXVIII.

Il y a peu, Jérôme me rappelait l’existence, à la maison, lorsqu’il était enfant, d’une poupée péruvienne, objet ancien, à laquelle je tenais, parait-il, beaucoup. Aucun souvenir. Vieillissement ? Possible, mais pas seulement. Plus il m’en parlait et me la décrivait, moins je la « visualisais ». Ça ne m’est revenu que deux jours plus tard, fortuitement ; passant rue aux Juifs, face aux grilles du Palais de Justice, à la hauteur de ce qui est, aujourd’hui, l’une des entrées du magasin de meubles exotiques Indiscible, la poupée a ressurgi de ma mémoire, d’un seul bloc. Esprit des lieux ?

Au rez-de-chaussée de cette haute maison néo-normande construite à la fin du XIXe siècle, exista, de tous temps, un magasin d’antiquités, dont la dernière locataire fut mademoiselle Andrieu. Meubles sans attraits, objets de vitrine, trouvailles pour collectionneurs, aucune spécialité sinon celle d’un temps passé. Les antiquaires d’autrefois n’avaient pas la cote d’aujourd’hui ; les grands et beaux meubles restaient « dans les familles » ; ceux des boutiques venaient des liquidations, successions, ventes à la bougie, achats à des particuliers « désargentés ». Rien là d’honorable.

On allait chez mademoiselle Andrieu lorsqu’on était amateur autant de vieilleries que de poussière. On y allait surtout pour ses cartons à dessins. C’était sa seule connaissance, celle des fins dessinateurs du XVIIIe siècle, ceux de l’estampe, du fusain, de la sanguine, du croquis d’atelier qu’elle datait d’un coup d’œil et attribuait parfois avec bonheur. De fait, elle jouait le rôle d’expert et il lui arrivait d’enlever en salle des ventes, pour « rien », un carton de « dessins divers, toutes origines » d’où elle extrayait, loupe en main, esquisses de Watteau ou de Fragonard. L’authentification suivait.

J’ai acheté cette poupée péruvienne, sur un simple coup de foudre. Aussi parce que, telle, elle était dans la boutique, un objet incongru. Je la revois, négligée, jetée sur une bergère Louis XV, reléguée, tolérée, exposée sans grâce et mise là dans l’attente. Histoire d’une rencontre, d’un regard, d’un attrait. Dans mon souvenir, elle ne m’a guère coûté.

Mademoiselle Andrieu vécut jusqu’à un âge avancé. Petite bonne femme grise, cheveux nattés, robe informe, regard transparent. Le passant pouvait la voir, en faction derrière la porte vitrée, bientôt perpétuellement casée à un petit bureau au fond du magasin. Puis elle mourut. Boutique close un jour, deux jours… On força la porte pour trouver son corps inerte à l’étage, dans ce qui lui servait d’appartement.

Parents, héritiers ? La loi veut qu’un huissier soit mandé, évalue le contenu du magasin et pose les scellés. Il en fut ainsi et on oublia. Mais Mademoiselle tenait ses comptes ; sans héritiers, l’État se mêla de reprendre achats, ventes, déclarations, chiffres, le tout pieusement aligné dans d’épais registres. Mais où donc étaient passés ce pastel signé Nattier, cette esquisse de l’école de David, ce fusain de Géricault ? Enquête et fuites diverses : l’huissier et son serrurier (noms forts connus à Rouen) passèrent en correctionnelle. On aurait vite fait de retrouver les détails de ceci dans une collection de Paris-Normandie (années Soixante-dix, selon moi) ; en tous cas plus vite que, dans mes placards, cette poupée disparue avec laquelle Jérôme me tarabuste.

0 Réponses à “LXXVIII.”


  • Aucun commentaire

Laisser un Commentaire




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......