LXXVII.

Je fus longtemps un « homme des bars », ce que les prosaïques nomment un « pilier de bistrot ». Mexicana, Bagatelle, L’Ambiance, L’Escale, Le Scotch… renvoyant à autant de figures, d’atmosphères, d’anecdotes noyées dans la fumée des cigarettes, le son du shaker, la piste de 421. Chaque décor le même, autour des grands cendriers Martini, des élégantes figurines Johnny Walker ou des coupelles de bakélite où stagnaient arachides et chips dédaignées. Mon estomac, finalement ruiné, aura tout supporté. Combien de Bénédictines ai-je pu ingurgiter ? Des litres, de Byrrh, de Cintra, de Lillet… assis sur de hauts tabourets, à écouter Danielle, Jacqueline, Jeanine… Tony, Freddy… ou Charles, le barman de L’Escale, fragile figure de nos nuits, crevant jour après jour d’un cancer, et continuant, grimaçant de douleur, à nous proposer ses inventions à base de Get 27. Toujours la même chanson : Que sont mes amis devenus / Que j’avais de si près tenus / Et tant aimés ? 

Par habitude, je passe au bas de la rue Grand-Pont, côté droit descendant, devant ce qui était autrefois Le Nico-Bar. C‘en est encore un, de bar, mais d’un genre qui m’est désormais étranger. A la fin des années Cinquante, le Nico était tout de vert, skaï noir, tubes alu, tulipes écarlates, pavés transparents et carrelage moucheté. Serge y débitait Gin-Fizz, Daïquiri, Americano… A onze heures, Cacahuète passait, proposant ses pistaches (aujourd’hui des roses), suivi d’Andréa, vendeuse des billets de Loterie nationale. C’était l’heure du croque-monsieur ou de l’omelette brasserie. Une fois encore on finirait, Vieux Marché oblige, Chez Gentil ou, à l’ouverture, vers quatre heures, au Parisien

Toute jeunesse se passe et Rutebeuf est mort vers 1285. Aujourd’hui de mêmes compagnons d’infortune hantent des lieux en tous points semblables à ceux de si loin. J’en entends, ça et là, les noms. J’y devine autant d’attente ou de résignation. Pas de quoi, croyez-le. Au final, mes fils, vous verrez : seules survivront les rimes. Toujours. 

Ainsi, l’autre jour, écoutant la radio d’une oreille surfeuse, à propos d’architecture, on diffuse Les Tuileries, poème de Victor Hugo, chanson enregistrée par Colette Magny, de sa voix de jeunesse, décidée et gouailleuse, d’avant la bière et les cigarettes. Pourquoi les larmes me sont-elles venues aux yeux ? A cause de Nous avons l’ivresse / L’amour, la jeunesse / L’éclair dans les yeux… Pardine, c’est sûr, on pleure toujours sur son passé. Oui, vous verrez, mais que cela ne vous empêche pas de continuer. Même les Gitanes, même les Gauloises, même la bière. 

Autre chose, de plus joyeux : le congrès du Parti socialiste, à Reims, qui m’offre un solide cas de conscience. A savoir : dans un engagement politique, que privilégier, du terrain national ou du terrain local ? A qui se rallier, aux idéaux d’en haut (enfin, n’exagérons rien) ou travailler, malgré tout, avec les petits chefs de la base ? Le dilemme existe, j’en gage, pour ce parti et d’autres (admettons le Modem, presque au hasard). Comme me disait autrefois Yves : « Moi, tu comprends, Mitterand (il prononçait Mitran) d’accord, mais le gros Béré, non ». 

Conclusion ? Garçon, remettez-nous ça ! 

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