LXXIV.

Rue Ganterie, rue Édouard-Adam, rue du Cercle, rue Saint-Nicolas, rue Martainville… De tête, puis sur papier, je rassemble les adresses où j’ai vécu et tente d’en établir la chronologie. Pas un mince travail, et dans ce désordre, le constat est que je fatigue. J’ai occupé ces rues, chambres ou appartements divers, quelques jours, plusieurs mois, un certain nombre d’années. Cela recouvre-t-il des périodes différentes de ma vie ? C’est le but de la quête. J’ai acquis la maison que j’occupe aujourd’hui en 1971 ; j’avais donc 50 ans. J’ai quitté le « domicile paternel » en 48, à 17 ans. J’ai donc passé une bonne vingtaine d’années à déménager, emménager, repartir, cherchant sans doute la bonne adresse. A l’époque je n’en devinais rien.

Mon premier logement a été rue Massacre, dans un hôtel meublée, tenu par couple nommé Vignon. J’ai vécu là six ou sept mois, dans une chambre tapissée d’un papier à grosses fleurs mauves, aux murs ornés de chromophotographies au format italien représentant, l’un la basilique de Lourdes, l’autre une vue de l’ancien Trocadéro. Chaque matin, je déjeunais dans un petit café voisin, là où bien des années plus tard, s’établit Bob Bucher, pour y vendre des alcools rares.

Le meublé des Vignon était sur ce semblant de placette qu’on a eu récemment l’idée incongrue de baptiser du nom de Dominique Laboubée, musicien rock disparu pour tout le monde, mais qu’un lobby local s’est ingénié à faire passer pour une gloire inévitable. Il est vrai que je n’y connais rien et que ce garçon méritait sans doute d’avoir une plaque à son nom. Son groupe s’intitulait Les Dogs ; à tout prendre voilà qui suffisait.

Vrai que je n’y connais rien et que je ne sors guère. Et qu’aussi ma seule passion en la matière fut (et reste) celle la musique dite classique (comme ma mère) et que celle-là est devenue, in vivo, le parent pauvre de la vie culturelle locale. Certes il y a le Théâtre des Arts (pardon, l’Opéra de Rouen), mais ce qui s’y passe ne me concerne plus. Il m’a suffit de trois concerts dirigés par son chef actuel, Oswald Sallaberger, pour constater que s’il est Viennois, il ne doit pas manquer de racines berlinoises à en juger par sa façon de faire sonner ses cuivres. Une mémorable IXe d’Anton Bruckner m’a, à cet égard, anéanti. Finalement, je vogue sur ce fleuve musical, ininterrompu et inépuisable, que représente le compact-disc.

Je relisais ces jours-ci Les Nuits d’octobre de Gérard de Nerval et y ai noté cette phrase étrange : « Du reste, les mêmes choses m’arriveraient, que je n’aurais pas l’aplomb d’en entretenir le public. » Comme toute l’œuvre de ce cher garçon, que de simplicité, d’élégance, et avec si peu de mots, que de mystère. C’est ainsi qu’il faut écrire.

Autre certitude du grand âge, le manque d’appétit pour les nouveautés, et dans tous les domaines. L’autre jour, je m’arrête devant la vitrine de l’Armitière, rue Jeanne d’Arc : ces livres, ces couvertures, cet étalage… plus rien ne me dit quoi que ce soit. Pensez que j’étais présent à l’inauguration, en décembre 1962, rue de l’École. Un optimiste dirait : « Que de chemin parcouru ! », un pessimiste : « Tout ça pour ça ! »

5 Réponses à “LXXIV.”


  • Halte au désenchantement ! Vous avez, à portée, un trésor, et ceci pour un prix modeste : le meilleur de la musique classique en CD. De quoi vous ravir les oreilles et le coeur pour mille ans minimum.

    Un mystère pour moi : la musique classique, véritable mine d’or, tremplin de bonheur et de sensations intenses, est fort peu diffusée et valorisée. Nos contemporains se trouvent ainsi privés d’une des productions les plus merveilleuses et stimulantes qu’ait créé le génie humain. Pourquoi ??

  • @Sessyl
    Pourquoi ? Parce qu’elle n’est plus dans « l’air du temps » que pour un petit nombre d’amateurs. À mon avis, c’est pour cette simple et banale raison… Ainsi, j’écoute plutôt de la musique de jazz, d’Afrique ou d’Amérique latine…

    @Félix.
    Merci pour vos billets et votre regard sur le microcosme rouennais.

  • (Jean-Pierre) Etes-vous sûr que nos jeunes contemporains en ont réellement entendu, et fréquemment de cette fameuse musique classique (le singulier me gêne, tant elle est diversifiée) ?
    De la musique baroque, par exemple ?
    Et que c’est donc en pleine connaissance de cause qu’ils ont fait leur choix et ne l’apprécient pas ?
    N’y aurait-ils pas aussi des enjeux économiques, diverses formes de matraquage et de suivisme ? expliquant, entre autres, que les grands médias diffusent en priorité (je pense notamment aux radios généralistes, ou celles ciblant les jeunes) des musiques qui leur rapportent de l’argent, au moins indirectement, car ils les ont souvent produites, au moins partiellement ? Qu’ils touchent des formes de royalties ?
    Un exemple (déjà ancien) : l’un des maris de Dalida était programmateur musical sur Europe 1. Devinez si les chansons de cette dernière passaient ou non fréquemment sur cette chaîne ?
    Les familles de Lulli, Vivaldi, Telemann, Purcell, etc, etc ou ne font aucune pression ; nul impresario ou chargé de communication attaché étroitement à leurs personnes. Peu de produits dérivés. Aucune démagogie (mais souvent beaucoup de poésie) dans les airs chantés. Ceci explique peut-être en partie cela ?
    Les loisirs bon marché (en l’occurrence pour ce qui notre sujet : sans droits d’auteur et sans guère de produits dérivés) sont-ils oui on non valorisés dans notre société ? Trouvent-ils aisément des supports de masse ?

  • C’est curieux, ici comme ailleurs, cette façon de découpler la musique de ce qu’est la société du moment pour défendre un style musical; qu’il soit classique ou autre.

    Pour le reste, je ne m’embarrasse plus de mauvaise nostalgie.
    Ici, à la place ou j’écris, se tenait peut-être il y a 200 ans un homme assis sur une mauvaise caisse, au coin d’un mauvais feu et qui se lamentait que plus rien n’allait, qu’il ne comprenait plus rien aux nouvelles règles et modes. Et dans 100 ans, à la même place devenue Case-1022C du Bloc-U, un cyberCitoyen bourré d’implants dans sa capsule G+ s’attristera des années anciennes passées où l’on pouvait se dématérialiser hors système sans rien faxposT au CyberCentral. Ça n’a pas de fin…

    De considérer les deux bouts de ma « démonstration naïve » (naïf je le suis) m’a mis dans un drôle d’état et est venu à bout de ma « nostalgie primaire ».
    Désormais je découvre la Belle Nostalgie, celle qui nous fait douloureusement du bien, doucereusement mal, que l’on peut câliner ou se faire câliner, re-jouer en tout sens, s’arrangeant des timings et de toutes sortes de choses, de détails d’endroits, mangeant des répliques ou les réécrivant, rouvrant une cicatrice, en baisant d’autres.
    Une histoire que nous voulons belle même dans un voile gris sombre, surtout peut-être, une histoire que nous voulons vraie de Notre Vérité, que nous voulons consignée, car en matière de costume de mort c’est plutôt celui-ci qui restera à la vue des vivants.

    Le nœud de votre cravate est un peu déserré.

    Au plaisir et merci

  • Dernier point : aimer les musiques classiques ne veut pas du tout dire qu’on n’aime pas les musiques actuelles.

    Je constate simplement que les premières occupent une place bien maigrichonne dans les grands médias audiovisuels, et je soupçonne que c’est en partie (surtout ?) pour des raisons de gros sous.

    Et j’ajoute que quand j’entends telle ou telle radio se définir comme un « mix des cultures », tout en ne diffusant quasi jamais de musique classique, je suis un peu…surprise.

    Les musiques classiques ont été la matrice de presque toutes les autres et continuent à les inspirer (de même que Picasso -cf la grande expo parisienne actuelle – s’est inspiré, en les réinterprétant, bien sûr – de Velasquez, Goya, Manet….).

    Les formes d’art s’engendrant les unes les autres à l’infini, il est mutilant de se priver de leurs sources vives

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