• Accueil
  • > Archives pour novembre 2008

Archive mensuelle de novembre 2008

LXXXI.

Du Rouen d’avant-guerre à celui d’aujourd’hui, on sait la marge. Il existe, à la Mairie, dans le Salon dit Louis XVI, une toile de je-ne-sais-plus-qui, représentant d’autrefois, avec assez de bonheur, le marché de la place de la Haute Vieille Tour. Pour ceux qui n’ont pas le loisir de fréquenter ledit Salon (dame, on ne saurait être partout) il existe du modèle autant de photos que de cartes postales. Aujourd’hui, la place qui, malgré la Reconstruction, a conservé ses proportions, est un lieu misérable. Parking institutionnel et surpeuplé, commerces désertés… Sans passages ni attentes, qu’il y fasse beau ou mauvais, ce cœur de ville demeure improbable. 

Ce quartier, je l’ai beaucoup fréquenté, vers la fin des années Cinquante, lorsque neuf, sorti de terre, on le vouait au plus prestigieux destin. Tout y flambait la simplicité, la clarté, la prospérité. Le présent devenait l’avenir, le passé n’existait plus. Les appartements se louaient ou se vendaient avec ferveur, des magasins ouvraient ou ré-ouvraient, les automobiles y glissaient dans l’insouciance… Ce Rouen là avait de la chance. Toutes les chances. 

Que s’est-il donc passé pour que s’évanouisse ce charme incomparable ? Qui se souvient de L’Écurie, du Colombier, du Prado, des Jardins d’Espagne… de la marchande d’abat-jour, du garage de la rue St-Denis, du magasin de laine « des Pyrénées », de Zouzou aussi ! D’elle aussi il faudrait se souvenir et pouvoir parler. Place du Gaillarbois, ce magasin de décoration offrait ce qu’on pouvait trouver de plus moderne et contemporain, d’esprit design, un brin suédois ou italien, comme ils savaient alors y faire. Aujourd’hui ce serait du pur vintage. 

Qu’est devenu Zouzou ? J’ai souvenir d’une soirée (quelle année ?) où, verres après verres, on arriva à me faire croire que la décoratrice d’autrefois était devenue la chanteuse Zouzou ; autre disparue celle-là, actrice chez Rhomer puis pensionnaire, un temps, à Fresnes ou Fleury-Merogis, enfin loin, quoi qu’il en soit, de la place du Gaillarbois. 

Oui, que s’est-il donc passé ? Rien peut-être. Ou plutôt : comme un amour qui se défait, qui s’élime et qu’on délaisse. Pourquoi ai-je cessé d’aller au Colombier ? Pourquoi Zouzou a-t-elle fermé ? Autant se demander : pourquoi n’aime-t-on plus ? Chacun connaît la réponse. 

Quand reviendra-t-on place de la Haute-Vieille-Tour ? Un jour sans doute, quand l’ère de la bagnole aura cessé, quand la Municipalité le voudra, quand la ville sera, de nouveau, amoureuse de ses habitants (et vice-versa). 

Autre chose. Une de mes lectures favorites est celle du niaiseux Rouen Magazine, à savoir le journal de notre paroisse. C’est l’exemple quasi-parfait de c’est que devenue notre société : rien de profond, tout dans le ludique, le consensuel, le bariolé, pudding saupoudré d’une forte dose d’inculture (revendiquée comme telle). La charte éditoriale veut qu’on y sourie à chaque page, que les vieillards y soient « cools », les gamins « craquants » et tout à l’avenant. 

Perle du dernier numéro, dans son éditorial, Valérie Fourneyron y va du franc couplet de Noël, rêvant « d’une ville animée, illuminée, et solidaire ». Celui (ou celle) qui lui écrit cette prose doit être expert en contrainte littéraire. 

LXXX.

Ainsi donc je me suis trompé. Et lourdement. Ségolène Royal a gagné. Martine Aubry a perdu. J’avais tort sur toute la ligne. Oui, je sais qu’il n’en est rien, qu’on fait passer la gagnante pour l’autre, et vice-versa. Mais la réalité est là. Martine Aubry a perdu dans l’opinion publique, perdu avec le Parti Socialiste, perdu avec les militants, perdu avec les électeurs. Ségolène Royal a gagné à la télévision, à la radio, dans la presse ; elle a gagné dans la société du regard et de l’affectif. Croire autre chose revient à se tromper lourdement. La politique d’aujourd’hui est ainsi faite qu’il faut gagner dans l’immatériel, l’impalpable, le ressenti, au final dans le symbolique. Le reste n’est que de l’écume.

Les comédiens dont je parlais l’autre jour vont continuer leur antique répertoire. Les vieux abonnés suivront, mais le vrai spectacle sera ailleurs. Au final, tant mieux.

Mais aussi les hommes ne sont pas tout ; il y a les idées… dont je me garderai bien d’entretenir mes lecteurs. Donc les hommes, les idées… et les lieux. Les lieux, oui, surtout les lieux. Qui, à Rouen, passe devant le local fabiusien de la rue de la République ne peut être que navré ; cette boutique perpétuellement fermée, ce rideau de fer, ce courrier sous la porte, ces meubles, ces affiches… cela sent le fonds de commerce en déshérence, la faillite proche. On n’attend plus que le bien connu panneau « à vendre » ou « à louer ». Ça aussi c’est du symbolique.

Je me souviens que dans les années Soixante, il existait, en haut de la rue Beauvoisine, le siège local du PSU. Pas loin du square Ste-Marie (pas de jardin André-Maurois alors) au voisinage, presque en face, d’un cabaret (ou prétendu tel) nommé La Cahotte, ce dernier lieu temple, s’il en fut, du jazz local. Tout ça ne nous rajeunit pas.

Pas question ici de raconter la chronique détaillée du parti rocardien qui, à Rouen, ne fut jamais grand-chose (à supposer qu’ailleurs…) mais comme j’y pris ma carte, j’aurai tort de, comme on dit, de « cracher dans la soupe ». A quelques exceptions près, beaucoup de mes camarades sont partis au PS, d’autres à l’extrême gauche, certains chez Chevènement. Lisant avec attention la page nécrologie de Paris-Normandie, je vous certifie que le PSU à Rouen, c’est de la mémoire morte.

L’autre jour, j’ai remonté la rue et baguenaudé d’un trottoir l’autre. Aux alentours du local (n° 185, aujourd’hui une maison particulière à la vilaine façade peinte en marron) tout a disparu. Il y avait, outre La Cahotte, un café nomme Le Rallye Beauvoisine, différents commerces tels pâtissier, poissonnier… d’autres dont je me souviens moins bien, une librairie, une minuscule épicerie… et aussi la galerie de Mindszenti. Tout ça en quelques mètres de périmètre. Presque un village. Cela paraît aujourd’hui désert, du moins en survie. Et les derniers aménagements en voie semi-piétonne ne font rien pour arranger les choses. Bref, ici comme ailleurs, les panneaux « à vendre » ou « à louer » indiquent l’avenir.

Insensiblement, mais pas tant que ça, me revoici revenu au point de départ.

LXXIX.

L’écriture à chaud est un genre difficile. A la relecture on regrette ses phrases. On se mord les doigts de sa présomption ; on s’aperçoit des fautes d’orthographe ou de goût ; on se juge médiocre alors qu’on se félicitait du brillant d’un premier jet. Mais le recul apporte aussi moins de spontanéité, moins de liberté, finalement moins de simplicité.

Tout ça pour dire que j’envie les gens capables de rédiger leurs journaliers et de les publier dans le même temps. Les blogs en offrent désormais la possibilité. On semble en profiter jusqu’à la nausée, mais avec la conviction de détenir là une part essentielle de liberté. Ne s’y trompent pas les puissants à en croire les échos venus de pays lointains (Birmanie, Chine, Iran… liste à compléter) où clavier et souriquette valent les bombes des Décembristes.

Rien de tel, n’est-ce pas, dans nos contrées, même si l’envie en démange plus d’un de se faire, en l’occurrence, Persan ou Mandchou. Mon neveu Jérôme, fervent adepte et technicien de la Toile, m’a révélé à moi-même que j’étais capable de fournir à ce blog. Que j’en étais capable et que des lecteurs y seraient sensibles.

Aujourd’hui il me « tanne » pour donner mon opinion immédiate et moins me cantonner dans l’évocation du Rouen éphémère de mes souvenirs. Mais qu’ai-je à dire sur l’actualité ? Sinon sur les problèmes locaux (en sommeil ces temps derniers) je préfère écrire mon sentiment réel à l’aide de considérations minuscules. Chacun le voit ou pas.

Simple exemple : la crise au PS. Bien que n’ayant pas repris ma carte depuis longtemps, je m’y intéresse. Mon week-end dernier s’est passé à regarder Public Sénat (le lecteur : il a la TNT !) où la couverture du Congrès de Reims était remarquable ; au passage salut aux talent et métier d’Émilie Aubry, retenez ce nom. Bon, qu’ai-je vu à la tribune et dans les débats ? Que de bons acteurs et d’excellents menteurs.

Or, à Rouen, qu’ai-je à applaudir ? Des traîtres de carton pour théâtre de poche, de vieux cabots grimés en faux-démocrates, une troupe comique dont le jeu s’adapte mal au répertoire actuel. C’est pitié que de voir un Laurent Fabius distribuer les rôles ; un Didier Marie commander au lever de rideau ; un Christophe Bouillon s’occuper des costumes… et que dire du reste de la troupe, saltimbanques ou acrobates d’un spectacle vu, revu, archi-revu, et qui ne fait plus rire personne ; ou plutôt qui ne fait que faire rire. On n’est plus aujourd’hui commentateur politique ; on est critique dramatique. Un Hubert Huertas est plus proche de Maurice Boissard que d’autre chose.

Jours et heures passant, devant ma télé, j’ai constaté ma résignation à m’estimer encore (toujours ?) de gauche mais en opposition totale avec ce qui se passe ici et maintenant. C’est pourquoi, en admettant que j’aille rue de la République ce soir (écrit le jeudi 20 novembre) déposer mon bulletin, je voterais Ségolène Royal. Pas par adhésion ou séduction, non, pour le plaisir, en cas de victoire (écrit le vendredi : douteuse), de les voir baisser le rideau sous les sifflets.

Jérôme Neveu me dit que c’est un peu court. Impitoyable jeunesse !

LXXVIII.

Il y a peu, Jérôme me rappelait l’existence, à la maison, lorsqu’il était enfant, d’une poupée péruvienne, objet ancien, à laquelle je tenais, parait-il, beaucoup. Aucun souvenir. Vieillissement ? Possible, mais pas seulement. Plus il m’en parlait et me la décrivait, moins je la « visualisais ». Ça ne m’est revenu que deux jours plus tard, fortuitement ; passant rue aux Juifs, face aux grilles du Palais de Justice, à la hauteur de ce qui est, aujourd’hui, l’une des entrées du magasin de meubles exotiques Indiscible, la poupée a ressurgi de ma mémoire, d’un seul bloc. Esprit des lieux ?

Au rez-de-chaussée de cette haute maison néo-normande construite à la fin du XIXe siècle, exista, de tous temps, un magasin d’antiquités, dont la dernière locataire fut mademoiselle Andrieu. Meubles sans attraits, objets de vitrine, trouvailles pour collectionneurs, aucune spécialité sinon celle d’un temps passé. Les antiquaires d’autrefois n’avaient pas la cote d’aujourd’hui ; les grands et beaux meubles restaient « dans les familles » ; ceux des boutiques venaient des liquidations, successions, ventes à la bougie, achats à des particuliers « désargentés ». Rien là d’honorable.

On allait chez mademoiselle Andrieu lorsqu’on était amateur autant de vieilleries que de poussière. On y allait surtout pour ses cartons à dessins. C’était sa seule connaissance, celle des fins dessinateurs du XVIIIe siècle, ceux de l’estampe, du fusain, de la sanguine, du croquis d’atelier qu’elle datait d’un coup d’œil et attribuait parfois avec bonheur. De fait, elle jouait le rôle d’expert et il lui arrivait d’enlever en salle des ventes, pour « rien », un carton de « dessins divers, toutes origines » d’où elle extrayait, loupe en main, esquisses de Watteau ou de Fragonard. L’authentification suivait.

J’ai acheté cette poupée péruvienne, sur un simple coup de foudre. Aussi parce que, telle, elle était dans la boutique, un objet incongru. Je la revois, négligée, jetée sur une bergère Louis XV, reléguée, tolérée, exposée sans grâce et mise là dans l’attente. Histoire d’une rencontre, d’un regard, d’un attrait. Dans mon souvenir, elle ne m’a guère coûté.

Mademoiselle Andrieu vécut jusqu’à un âge avancé. Petite bonne femme grise, cheveux nattés, robe informe, regard transparent. Le passant pouvait la voir, en faction derrière la porte vitrée, bientôt perpétuellement casée à un petit bureau au fond du magasin. Puis elle mourut. Boutique close un jour, deux jours… On força la porte pour trouver son corps inerte à l’étage, dans ce qui lui servait d’appartement.

Parents, héritiers ? La loi veut qu’un huissier soit mandé, évalue le contenu du magasin et pose les scellés. Il en fut ainsi et on oublia. Mais Mademoiselle tenait ses comptes ; sans héritiers, l’État se mêla de reprendre achats, ventes, déclarations, chiffres, le tout pieusement aligné dans d’épais registres. Mais où donc étaient passés ce pastel signé Nattier, cette esquisse de l’école de David, ce fusain de Géricault ? Enquête et fuites diverses : l’huissier et son serrurier (noms forts connus à Rouen) passèrent en correctionnelle. On aurait vite fait de retrouver les détails de ceci dans une collection de Paris-Normandie (années Soixante-dix, selon moi) ; en tous cas plus vite que, dans mes placards, cette poupée disparue avec laquelle Jérôme me tarabuste.

LXXVII.

Je fus longtemps un « homme des bars », ce que les prosaïques nomment un « pilier de bistrot ». Mexicana, Bagatelle, L’Ambiance, L’Escale, Le Scotch… renvoyant à autant de figures, d’atmosphères, d’anecdotes noyées dans la fumée des cigarettes, le son du shaker, la piste de 421. Chaque décor le même, autour des grands cendriers Martini, des élégantes figurines Johnny Walker ou des coupelles de bakélite où stagnaient arachides et chips dédaignées. Mon estomac, finalement ruiné, aura tout supporté. Combien de Bénédictines ai-je pu ingurgiter ? Des litres, de Byrrh, de Cintra, de Lillet… assis sur de hauts tabourets, à écouter Danielle, Jacqueline, Jeanine… Tony, Freddy… ou Charles, le barman de L’Escale, fragile figure de nos nuits, crevant jour après jour d’un cancer, et continuant, grimaçant de douleur, à nous proposer ses inventions à base de Get 27. Toujours la même chanson : Que sont mes amis devenus / Que j’avais de si près tenus / Et tant aimés ? 

Par habitude, je passe au bas de la rue Grand-Pont, côté droit descendant, devant ce qui était autrefois Le Nico-Bar. C‘en est encore un, de bar, mais d’un genre qui m’est désormais étranger. A la fin des années Cinquante, le Nico était tout de vert, skaï noir, tubes alu, tulipes écarlates, pavés transparents et carrelage moucheté. Serge y débitait Gin-Fizz, Daïquiri, Americano… A onze heures, Cacahuète passait, proposant ses pistaches (aujourd’hui des roses), suivi d’Andréa, vendeuse des billets de Loterie nationale. C’était l’heure du croque-monsieur ou de l’omelette brasserie. Une fois encore on finirait, Vieux Marché oblige, Chez Gentil ou, à l’ouverture, vers quatre heures, au Parisien

Toute jeunesse se passe et Rutebeuf est mort vers 1285. Aujourd’hui de mêmes compagnons d’infortune hantent des lieux en tous points semblables à ceux de si loin. J’en entends, ça et là, les noms. J’y devine autant d’attente ou de résignation. Pas de quoi, croyez-le. Au final, mes fils, vous verrez : seules survivront les rimes. Toujours. 

Ainsi, l’autre jour, écoutant la radio d’une oreille surfeuse, à propos d’architecture, on diffuse Les Tuileries, poème de Victor Hugo, chanson enregistrée par Colette Magny, de sa voix de jeunesse, décidée et gouailleuse, d’avant la bière et les cigarettes. Pourquoi les larmes me sont-elles venues aux yeux ? A cause de Nous avons l’ivresse / L’amour, la jeunesse / L’éclair dans les yeux… Pardine, c’est sûr, on pleure toujours sur son passé. Oui, vous verrez, mais que cela ne vous empêche pas de continuer. Même les Gitanes, même les Gauloises, même la bière. 

Autre chose, de plus joyeux : le congrès du Parti socialiste, à Reims, qui m’offre un solide cas de conscience. A savoir : dans un engagement politique, que privilégier, du terrain national ou du terrain local ? A qui se rallier, aux idéaux d’en haut (enfin, n’exagérons rien) ou travailler, malgré tout, avec les petits chefs de la base ? Le dilemme existe, j’en gage, pour ce parti et d’autres (admettons le Modem, presque au hasard). Comme me disait autrefois Yves : « Moi, tu comprends, Mitterand (il prononçait Mitran) d’accord, mais le gros Béré, non ». 

Conclusion ? Garçon, remettez-nous ça ! 

LXXVI.

Disparition, au 55 de la rue Jeanne d’Arc, de l’ancienne brasserie La Chope d’or, remplacée par le Fifty Five. Manie qu’ont les jeunes générations de transformer les enseignes jugées ringardes par des intitulés appelés à durer le temps d’un hip-hop ; ainsi de La Consolation devenue le N’Zo Café, d’un autre devenu Le Live Café, du Napoléon mué en Tub Café, et d’autres à recenser. Évidemment La Bonne Nostre, La Chope d’or ou A la Ville de Fécamp, de nos jours, ça ne dit rien. C’est heureux du reste, ça laisse libre cours à la nostalgie des autres.

A La Chope d’or je n’ai guère de souvenirs ; en trente ans, j’y ai peut-être déjeuné ou dîné une ou deux fois, pris un verre en passant, pas plus. Ce qui m’arrête c’est, que les lieux abritèrent de longtemps une librairie religieuse à l’enseigne de la Librairie catholique de Normandie. Lesdites jeunes générations ne savent plus ce que c’est. Comme elles ne savent plus ce qu’est un marchand de couleurs, un avoué, une retoucheuse… Dans une librairie religieuse, on trouvait livres de messe (dit missels, j’explique), images pieuses, objets de piété tels chapelets ou crucifix. Dans les objets de piété, le gros des ventes venait des sujets garnissant les crèches de Noël, rois mages, bergers, moutons, puis, quand en vint la mode, des santons de Provence dont la veine inépuisable garantissait un roulement assuré.

Tout cela a disparu. Ou est en passe de disparaître. L’une des dernières de ces librairies, la Librairie Saint-Ouen, rue des Bonnetiers, vient de fermer. A sa vitrine, de temps à autres, ayant affaire dans le quartier, je contemplais les photos (dites « officielles ») de Thérèse de Lisieux, les grands formats couleurs de Jean-Paul II, de Benoît XVI, des médailles tous métaux, des breloques à l’effigie de saints divers, d’images ornementées et porteuses de maximes évangéliques, de rares ouvrages de théologie (ces derniers de plus en plus niais, reconnaissons-le).

Fin donc de la Librairie Saint-Ouen. C’est devenu une boutique de vêtements pour enfants. Anges et Jésus remplacés par petites souris et petits lapins, on a les dévotions qu’on mérite. Je me souviens d’autres de ces librairies : A la Croix de Malte, rue Beauvoisine ; Librairie Stella, rue des Carmes ; une autre à l’angle des rues République et Père-Adam. Venue de cette dernière, une des sœurs de ma mère, Tante Gabrielle, m’offrit une céramique à l’effigie de St-Félix, martyr romain. Je devais avoir six ou sept ans. J’ai dédaigné l’objet pour un château fort en carton, autrement attrayant. Que sont devenus l’un et l’autre ?

Ici, désormais, comme librairie religieuse, reste La Procure, rue Grand-Pont. Franchement, rien de comparable, surtout en matière d’objets de piété. Utilise-t-on toujours des chapelets dans la sphère catholique ? Ne fréquentant guère les églises, sinon pour les inhumations, je ne sais. Et l’usage des médailles ? Idem. Je n’ai aucune vergogne à déplorer le remplacement des librairies religieuses par des bars, moi qui ai tant fréquenté les derniers et si peu les premières. Certes, sur le tard, il faudrait que je rééquilibre, mais celles-ci mettant la clé sous la porte, me revoici convoqué au tribunal de la ma déveine.

LXXV.

De 1959 à 68, j’ai dirigé, en compagnie de Xavier Tonchard, une agence d’architecture au bas de la rue de la République, dans cet imposant immeuble carré, d’une dizaine d’étages, bordé par la rue de Québec et celle des Augustins. Petite agence mais gros travail à une époque où l’agglomération se reconstruisait et qu’il y avait urgence à bâtir. En dehors de lourds programmes, il ne manquait pas de petits projets à mener à bien, sans contraintes, dans l’économie de l’époque, à savoir celle d’un État tout puissant et plutôt généreux. Une chance pour le mince talent que nous avions.

Cet immeuble est l’une des belles réussites de la Reconstruction. Pour l’aménagement intérieur d’abord, et pour son ancrage sur un terrain en forte déclivité. L’architecte s’en est sorti en instituant trois niveaux sur l’angle arrière gauche, niveaux qu’on ne retrouve pas à l’angle médian opposé. Ces trois niveaux, ouverts sur les Augustins, accueilleraient des magasins ou des bureaux. Par ailleurs, le rez-de-chaussée (plateau donnant sur la rue de la République et le quai de Paris) était prévu, à l’origine, pour être une galerie marchande. Ailleurs, les bureaux du premier étage étaient desservis par une vaste galerie intérieure faisant le tour du bâtiment. A noter, sur les parties République et quai de Paris, un auvent avançant jusqu’à mi-trottoir. Tel, l’immeuble, particulier et remarquable, est absent des nomenclatures. Dommage.

Curiosité : on peut encore voir, apposé sur la façade donnant sur la rue des Augustins, un blason frappé d’une corne d’abondance, avec en devise : « Coré ». Jamais su pourquoi. Le sous-sol était occupé par un parking accessible par la rue de Québec ; j’y ai toujours connu, perpétuellement stationnée, une superbe Studbaker turquoise, dont personne ne savait à qui elle appartenait, présence mystérieuse, presque dérangeante.

Nous avons emménagé là au début 59, dans un lieu quasiment neuf ; d’abord dans deux pièces, puis bientôt, les affaires aidant, dans quatre. Au premier étage, sur la façade République. Sur le même palier, à quelques mètres, s’ouvrit presque en même temps que nous, une agence de détective qui fit long feu, puis un bureau de presse, des cabinets d’assurance aussi. Dans mon souvenir (c’est loin) l’immeuble, les murs, les meubles, la lumière… tout était vert ; j’ai le souvenir, finalement, d’avoir vécu dix ans dans un aquarium.

Tonchard, que je revois parfois, était un gros travailleur ; moi beaucoup moins. J’étais meilleur dans les relations publiques, pour décrocher des commandes. Ça m’a bien passé. En dix ans, nous avons construit l’atelier Casio-France dans le quartier ouest, celui de La Solidarité à Quevilly, le bureau de postes de Baudribosc, une dizaine de bureaux sur des sites industriels, le pavillon Langlois au CHU, l’extension de la clinique Saint-Benoît, plusieurs écoles publiques en banlieue, l’agence bancaire de la Bank of America à Rouen (aujourd’hui disparue)… à notre rythme, avec deux ou trois commis, quelques stagiaires. Par la suite, l’agence a été reprise par celle de Gérard Plessy, architecte d’intérieur. C’est là que débuta Daniel Authouard, peintre qui fait la carrière que l’on sait.

LXXIV.

Rue Ganterie, rue Édouard-Adam, rue du Cercle, rue Saint-Nicolas, rue Martainville… De tête, puis sur papier, je rassemble les adresses où j’ai vécu et tente d’en établir la chronologie. Pas un mince travail, et dans ce désordre, le constat est que je fatigue. J’ai occupé ces rues, chambres ou appartements divers, quelques jours, plusieurs mois, un certain nombre d’années. Cela recouvre-t-il des périodes différentes de ma vie ? C’est le but de la quête. J’ai acquis la maison que j’occupe aujourd’hui en 1971 ; j’avais donc 50 ans. J’ai quitté le « domicile paternel » en 48, à 17 ans. J’ai donc passé une bonne vingtaine d’années à déménager, emménager, repartir, cherchant sans doute la bonne adresse. A l’époque je n’en devinais rien.

Mon premier logement a été rue Massacre, dans un hôtel meublée, tenu par couple nommé Vignon. J’ai vécu là six ou sept mois, dans une chambre tapissée d’un papier à grosses fleurs mauves, aux murs ornés de chromophotographies au format italien représentant, l’un la basilique de Lourdes, l’autre une vue de l’ancien Trocadéro. Chaque matin, je déjeunais dans un petit café voisin, là où bien des années plus tard, s’établit Bob Bucher, pour y vendre des alcools rares.

Le meublé des Vignon était sur ce semblant de placette qu’on a eu récemment l’idée incongrue de baptiser du nom de Dominique Laboubée, musicien rock disparu pour tout le monde, mais qu’un lobby local s’est ingénié à faire passer pour une gloire inévitable. Il est vrai que je n’y connais rien et que ce garçon méritait sans doute d’avoir une plaque à son nom. Son groupe s’intitulait Les Dogs ; à tout prendre voilà qui suffisait.

Vrai que je n’y connais rien et que je ne sors guère. Et qu’aussi ma seule passion en la matière fut (et reste) celle la musique dite classique (comme ma mère) et que celle-là est devenue, in vivo, le parent pauvre de la vie culturelle locale. Certes il y a le Théâtre des Arts (pardon, l’Opéra de Rouen), mais ce qui s’y passe ne me concerne plus. Il m’a suffit de trois concerts dirigés par son chef actuel, Oswald Sallaberger, pour constater que s’il est Viennois, il ne doit pas manquer de racines berlinoises à en juger par sa façon de faire sonner ses cuivres. Une mémorable IXe d’Anton Bruckner m’a, à cet égard, anéanti. Finalement, je vogue sur ce fleuve musical, ininterrompu et inépuisable, que représente le compact-disc.

Je relisais ces jours-ci Les Nuits d’octobre de Gérard de Nerval et y ai noté cette phrase étrange : « Du reste, les mêmes choses m’arriveraient, que je n’aurais pas l’aplomb d’en entretenir le public. » Comme toute l’œuvre de ce cher garçon, que de simplicité, d’élégance, et avec si peu de mots, que de mystère. C’est ainsi qu’il faut écrire.

Autre certitude du grand âge, le manque d’appétit pour les nouveautés, et dans tous les domaines. L’autre jour, je m’arrête devant la vitrine de l’Armitière, rue Jeanne d’Arc : ces livres, ces couvertures, cet étalage… plus rien ne me dit quoi que ce soit. Pensez que j’étais présent à l’inauguration, en décembre 1962, rue de l’École. Un optimiste dirait : « Que de chemin parcouru ! », un pessimiste : « Tout ça pour ça ! »




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......