LXXI.

J’ai peu de souvenirs du Rouen d’avant et pendant la guerre. Jérôme note mes silences qu’il prend pour des réticences. C’est qu’alors, je n’étais pas ici. D’abord dans les années d’avant-guerre où une partie de ma scolarité s’est déroulée en internat (au collège Bellefonds, au haut de la rue Beauvoisine), puis pendant la guerre avec trois années au Collège de Normandie, à Clères, qui n’existe plus. J’ai à peine connu les bombardements, surtout pas ceux d’avril 44, les plus destructeurs. J’ai surtout vu le déblaiement des gravas.

Rien à dire donc sur l’arrestation et la déportation des Brouck, Bramy, Brazeliten, sur lesquels Jérôme me demande des détails. Rien sur la Collaboration, la Gestapo, la Résistance. C’est là une question de jeune à lunettes et nous n’avons pas les mêmes. Ce qu’il sait sur une période qu’il n’a pas connue, j’en sais autre chose, mais guère plus. Les dires de mes parents viennent à la rescousse ; du moins ce que j’en ai retenu ou compris.

Le témoin, tout autant que l’historien, raconte ; les confronter ou les opposer revient à croire qu’il y a autre chose que le récit. Qui a dit : « L’histoire est un genre littéraire qui se donne les allures de la science. » Pour ma part, j’y souscris.

Durant l’été 44, peu avant et après la Libération, j’ai manié pelle, pioche, rempli des tombereaux, déblayé des immeubles effondrés. Avec mon père, je faisais partie de la Défense passive. Un souvenir précis, celui de la nuit de samedi 26 août 44, quand le Palais de Justice fut incendié. Ultime série de bombardements, cette nuit là, les flammes ravagèrent la salle des Assises, gagnèrent le rez-de-chaussée et ce qui subsistait du Parquet.

Toute la nuit, avec une équipe, dirigée par le père Guilbert, avons déménagé les archives et la bibliothèque du Palais. Des heures durant, avons charrié des ballots de documents entassés à la hâte. Faisions la chaîne, chargeant au fur et à mesure plusieurs camions prêtés par un transporteur du chai à vins. Nous étions insensibles au poids des cartons, à la fumée, aux retombées de cendres, n’écoutant que les ordres pressés. Je venais d’avoir 13 ans ; pas vieux quand j’y repense.

Au matin du dimanche, la façade de la cour, fumante, découpait sur le ciel le squelette de ses hautes fenêtres. Le plafond des Assisses était effondré, la pierre à nu, le grand Christ du prétoire n’était plus qu’une trace sur le mur.

Autre chose, mais pas tant que ça : peu de souvenirs du Rouen d’avant et pendant la guerre, sinon ceux de mes parents. En particulier, sujet d’actualité, les fameuses Fêtes du ventre du Vieux-Marché, divertissement commercialo-folklorique sur fond de boustifaille. On me parlait d’étals en plein vent débitant tripes, saucisses ou harengs, arrosés de liquide mousseux pendant que le populo plébiscitait le « plus gros mangeur de boudin ». Ce qui me navrait était qu’on m’en parle, la guerre passée, avec nostalgie.

Samedi dernier, hasard de promenade, je tombe sur la resucée du mythe. Que penserait mon père de cet étalage pour gogos, fête du porte-monnaie, de la gastronomie du sous-vide, de la crêpe à deux euros et des regards torves de « normandes » fagotées à la six-quatre-deux, vous offrant avec quelle parcimonie une lamelle de Neufchâtel ? Encore et toujours, les pages du Comice agricole de la Bovary !

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