LXX.

En 1952 ou 53, j’habitais rue Édouard Adam, près de la Croix de Pierre, presque à l’angle, au dessus du café donnant sur la place et dont le second étage s’ornait de l’inscription Grand Comptoir Français (plus exactement Gd Comptoir Français) du moins pour ce qu’on pouvait alors en distinguer, le temps ayant délavé la peinture et écaillé la façade. J’ai vu qu’elle avait été récemment repeinte à « l’identique ». Aujourd’hui le café s’appelle Le Bretagne ; à l’époque il n’avait guère de nom, ou si oui, aucun souvenir. Il était tenu par un couple nommé Pichot, gens déjà d’un certain âge, guère engageants.

Ma voisine de palier, au troisième et dernier étage, s’appelait Suzanne Conan. Elle travaillait comme caissière au cinéma Normandy. Elle était veuve, vivait seule, rentrait tard. Je l’entendais gravir l’escalier à la seule lueur d’une petite lampe à pile (pas de minuterie) reproduisant là, détail enchanteur, le geste de ses collègues ouvreuses qu’elle venait de quitter.

Il y avait au rez-de-chaussée, une minuscule épicerie, avec sur la droite, un « marchand de lunettes » ;  on dirait aujourd’hui un opticien, mais ce marchand de lunettes s’intitulait « Optique médicale Picot-Bournisien », toute allure.

De l’autre côté de la rue, un grand poissonnier, et en descendant, un coiffeur, puis les Économiques de Normandie, soit à Rouen Les Coop, épicerie coopérative dont tout client pouvait devenir actionnaire et bénéficier de ristournes au moyen de timbres récoltés au prorata de chaque achat. Rien ne s’invente.

J’oublie de signaler qu’après l’opticien, sur le même trottoir, on trouvait un garage, du moins un débit d’essence à l’enseigne d’Esso-Service ; venaient ensuite une laveuse de linge (dont le mien), et l’entreprise Manosac, débiteur d’emballages et de papiers divers, entreprise qui existe toujours, mais plus à cet endroit (vers Saint-Éloi ?).

La rue était séparée par la rue Eau de Robec, qu’on traversait (qu’on traverse) mais cet itinéraire ne menait à rien de précis, sinon à la rue d’Amiens, dans une succession de maisons particulière, entrepôts, ateliers d’artisans où, à s’y risquer, on découvrait les locaux d’une Société Allumetière française, d’un Comptoir Normand des Combustibles, également d’une Société des Marbres et Granits d’art reste d’une époque où l’on construisait encore des maisons avec des cheminées d’intérieur.

Autour, je revois d’autres minuscules épiceries, une droguerie (« Marchand de Couleurs » disait-on) et une ribambelle de cafés, pas loin de sept ou huit. Lorsqu’on sait qu’Édouard Adam, né à Rouen en 1768, fut l’inventeur de l’appareil à distiller, on ne s’étonne plus. Outre celui en bas de chez moi, j’en fréquentais trois : celui d’un nommé Photiadiès, un autre tenu par une dame Even, et le troisième par d’incertains Trumson. Inutile de préciser que, pour une part, ma fréquentation devait tout (ou presque) à la réunion improbable de ces trois patronymes.

Siémon Photiadiès, à l’angle avec la rue d’Amiens, tenait Le Café du Stade ainsi nommé pour la proximité du stade Thuilleau ; Germaine Even et le couple Trumson présidaient aux destinées d’établissements plus modestes, la plupart du temps des salles désertes où on n’était pas dérangé pour lire, où on était chauffé, où les assiettes du déjeuner étaient généreuses.

1 Réponse à “LXX.”


  • Les timbres des Coop… Ma mère les accumulait en feuilles ou morceaux de feuilles dans un sac ou une boite je ne sais plus; l’humidité (tellement courante à cette époque entre l’absence de chauffage, la lessive et la cuisine), avait fait qu’elles s’étaient enroulées sur elles-mêmes et les avait rendues raides de colle mouillée-séchée. C’était toute une bataille de les séparer, les aplatir et les découper pour les coller. Je crois qu’il y avait différentes valeurs et couleurs mais je n’en suis pas sur.

    Ces histoires de bombardements ma remettent en mémoire ces récits sur mon père, âgée alors de 21 ans en 44 et « affecté » d’un sommeil si profond qu’il avait fallu installer une cloche au-dessus de son lit pour le réveiller. Des fois il continuait à dormir malgré l’alerte aérienne et la cloche. De nos jours un psy pourrait en tirer une certaine interprétation et de toute manière, nous avons toujours eu du mal en tant qu’enfants à attirer son attention sur nous…

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