LXIX.

Je ne sais plus qui évoquait, l’autre jour, la figure de Pierre-Jean Oswald qui fut mon éditeur. Il est mort, je retrouve le faire-part, à Paris le 28 septembre 2000. À peu près du même âge. Dans sa boutique de la rue des Capucins, à Honfleur, avec sa rayonnante épouse Hélène, il œuvra pendant cinquante ans à tenter d’imposer des auteurs rares et discrets. Tous deux militaient pour imposer des genres invendables, théâtre contemporain, poésie africaine, occitane, chinoise… autant d’obscurs édités à compte d’auteur, souscriptions bancales, ou à l’aide de fonds acrobatiques.

Pendant les mois de notre collaboration, nous déjeunions, à Honfleur ou ici, lorsque j’avais l’imprimerie (j’ai failli écrire : « lorsque j’étais imprimeur »… l’ai-je jamais été ?) De fait, j’ai souvent pensé que sa volonté de publier « à tous prix » mon petit roman n’avait d’égal que sa passion pour mes séduisantes machines à l’imprimer. Ma vanité y succomba. Certes, à l’époque, je n’avais plus l’imprimerie, mais j’y avais mes entrées. Peut-être écrivant ceci, suis-je injuste ou ma mémoire est-elle fragmentaire ? Vrai que j’ai connu beaucoup de gens et eux aussi.

Tout cela ne l’empêchait pas d’être à chaque échéance sur la corde raide. Et avec la meilleure foi du monde. De mauvaises affaires en plans de redressement, après plusieurs faillites, Pierre-Jean et Hélène fondèrent, vers 79, les Nouvelles Éditions Oswald, spécialisées dans la science-fiction, le fantastique, policier, genres en vogue et plus vendeurs. Autres déboires, NéO, comme on l’appelait, ne résista pas au contexte économique, sans parler d’initiatives hasardeuses. Pierre-Jean disparu (cancer), Hélène, plus jeune, continua, se saisissant d’un nouveau sujet (l’exégèse des séries télévisées) puis reprit du service dans son avant-dernier genre d’élection, le policier minoritaire. Elle animait, il y a peu, la collection Cabinet noir aux Belles-Lettres.

Pour nos déjeuners d’Honfleur, nous allions dans un petit restaurant à l’écart, dans une rue qui serpentait vers les hauteurs de l’estuaire. On y mangeait, curieusement, de l’excellente bouillabaisse. Les patrons affirmaient avoir « bien connu » Érik Satie et Alphonse Allais… Possible, pas certain. A Rouen, c’était au Marégraphe (l’ancien, pas le nouveau) ou au Coq hardi. Il restait là un parfum de port d’autrefois évoqué dans les assiettes et dans les rares conversations de deux ou trois piliers de bar. A interroger ceux-là, nul doute qu’ils n’auraient pas tardé à admettre avoir bien connu Mac Orlan. C’est un fait : le Chambéry-fraise avive les mémoires.

Combien me reste-t-il d’exemplaires du Dit, court texte dont Oswald ne finança que 15 ou 20% ? Aucune envie de le savoir. Et encore moins de le relire. C’est « trop formel » m’avait dit Christian Bourgois qui l’avait refusé chez Julliard. Il n’avait surement pas tort. Tiens, lui aussi est mort, et à été enterré en janvier dernier. Dans la plus vaste mondanité parisienne, ai-je lu.

Autre chose : Jérôme, mon neveu, premier lecteur à qui je passe mes feuilles, m’enjoint d’écrire sur le réel ; il trouve qu’un ton mortifère est désormais ma marque de fabrique. Rouen Chronicle, dit-il, devient un cimetière. On devine ce qu’il réclame : que je dise tout le mal que je pense des vivants, particulièrement des décideurs, des édiles et autres. L’exercice est tentant et la matière ne manque pas. Mais ne serait-ce pas se taire sur l’essentiel ? A voir donc.

3 Réponses à “LXIX.”


  • Jérome a peut-être fait une remarque salutaire ?? J’ai moi-même dit un jour – un peu durement – à mon père : « il faut se consoler de vieillir autrement qu’en dénigrant le présent », et me suis jurée d’appliquer cette règle moi-même

  • S’il faut en arriver à se consoler de vieillir, c’est que quelque chose ne s’est pas bien passé en amont. Et la souplesse n’est plus que difficilement possible en état de fossilisation avancé. De plus,c’est douloureux.

  • Coup d’émotion en vous lisant en cherchent un catalogue PJO sur le Net — cer j’avais rencontré Pierre Jean à Honfleur, rue des Capucins après deux ans passé à Constantine (64-66) avec les enfants,à ramasser les morceaux et en plantant des eucalytus avec eux entre les arbres brulés par les « bidons » qui n’ont jamais existé…
    J’avais publié chez lui des poèmes, SILEX DE L’AVENIR en 66– il revenait de Tunisie…et moi je partais aux USA…
    Souvenirs forts…

    Fraternellement,
    Guy Ducornet

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