LXVIII.

Sur France-Culture, d’abord d’une oreille distraite, puis attentive, j’écoute un entretien consacré à l’émergence de la bande dessinée en France, émergence ou plutôt réémergence aux alentours des années Soixante-dix. Le témoin convoqué n’est autre que Florence Cestac, rouennaise, qui retrace l’aventure de Futuropolis, librairie parisienne, puis maison d’édition fondée avec Denis Ozanne et Étienne Robial, autres rouennais, tous étudiants aux Beaux-arts.

Cette aventure bédéphile m’est étrangère, mais j’ai vu ce monde là lors de leurs études. On se croisait à la Galerie du Beffroy, dans la rue du même nom, puis au magasin Nouel, rue Jeanne d’Arc, et à la librairie L’Armitière, alors rue de L’École. Aucune passion pour la bande dessinée, je n’en nullement honte, mais j’ai des souvenirs de ces étudiants prometteurs (ou d’autres) décidés à sortir la ville de sa torpeur. S’ils y ont réussi, ce fut en s’en éloignant. Et définitivement. Aujourd’hui leurs carrières respectives sont connues ; le vrai est qu’elles concernent surtout Paris. Pour autant, il est probable qu’ils ont puisé leur énergie dans les trois lieux évoqués plus haut.

Étant alors le spécialiste incontesté de Kazimir Severinovitch Malevitch (titre qu’on m’a depuis ravi) je passais pour une autorité en matière d’art abstrait ou géométrique en un temps où ce malheureux Victor Vasarely (1906-1997) régnait en force avec son art optique et sa plastique cinétique. J’ai le souvenir d’une exposition et conférence du nouveau maître, justement chez Nouel, dans ce superbe magasin d’ameublement au coin des rues Jeanne d’Arc et Ganterie. Ce magasin, organisé sur trois ou quatre niveaux disposés autour d’un vide central qu’occupait un monumental escalier à claire-voie, instaura « en vrai » à Rouen le décor contemporain, le design, les formes et les espaces d’un mobilier importé de Scandinavie.

Vasarely, peintre décoratif inscrit dans la note précédente, fut célébré ici, ce jour là, et en un temps un peu plus long, comme l’artiste ad-hoc pour ces intérieurs (il y rivalisait avec Bernard Buffet et Georges Mathieu qu’il finit par détrôner). Un jour de 68, avant ou après les événements ? Ou fin 67 ? Qu’en diraient mes archives ?

L’amphithéâtre Nouel était comble d’une assistance aussi mondaine que studieuse, aussi sectaire que raide, à la mesure rouennaise : millimétré dans le genre glacial. On m’avait convié pour présenter l’illustre, pensant, à tort, que les « réseaux linéaires », les « déformations ondulatoires » et les « photographismes » héritaient, pourquoi et comment, le Carré blanc sur fond blanc. Mal s’y prendre et mal m’en prit. Il ne fallut que trois sentences de Vasarely pour faire admettre sa prédominance, assisté en cela d’un ou deux grands prêtres servant le culte. Mon vieux russe n’y résista pas.

Cestac, Ozanne et Robial étaient là ? Possible, probable. Plus tard, Nouel ferma la boutique, remplacée par de l’ameublement plus classique (les modes, toujours) avant de devenir une banque et d’être, aujourd’hui, le siège de la rédaction locale de Paris-Normandie.

Malevitch, Vasarely… nul alors de parlait du sinistre Marcel Duchamp, institué depuis peu héros local et dont on commémore l’artificiel anniversaire de décès. On a pu voir comment, le week-end dernier (4 octobre) le commissariat rouennais à la culture touristique organisait la chose, stipendiant des intermittents aussi creux que le modèle était fumeux. Encore un faste rouennais bien dans la note médiocre qui préside désormais à notre renommée.

0 Réponses à “LXVIII.”


  • Aucun commentaire

Laisser un Commentaire




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......