LXVI.

A Saint-Hilaire (clinique) pour mes ennuis. Le docteur X*** est encore (ou toujours) « au bloc ». On m’indique la salle d’attente. Mon rendez-vous est pour 10h45 ; si j’en avais eu le courage, j’aurai eu plus d’une heure à feuilleter une impressionnante pile de Femmes actuelles. J’ai préféré m’en dispenser pour l’attente silencieuse, anxieuse et résignée. Rangées de sièges de bois blanc, plantes vertes quasi-momifiées, murs blancs et nus, à l’exception d’une reproduction d’une gouache de Raoul Dufy, Bassin de Deauville, travail jeté à grands traits, dans les bleus et noirs. Les couleurs, soleil ou mauvais tirage, sont plus que ternes, ce qui donne à la manière de Dufy un côté un mièvre (auquel il n’échappe pas toujours). Si le titre de l’œuvre est indiqué sur le passe-partout, il est souligné du millésime « 1826 ». C’est évidemment 1926 qu’il faut lire. A mettre au compte des imprimeurs chinois, grands pourvoyeurs de reproductions à la va-vite. Qu’importe après tout, la station dans cette pièce n’a pas pour but l’empreinte esthétique.

X*** arrive, d’humeur légère et distante (quant à mon cas). Je lui fais part de l’erreur d’attribution du Dufy. Une fraction de silence et cette réponse laconique : « je suis gastro-entérologue, pas… » Cherchait un mot pour terminer sa phrase, n’en trouve pas, à moins de le chercher sur mes radios ou dans la lecture de la lettre de mon médecin traitant.

Passons à la consultation et à mon estomac ruiné ; l’âge en est davantage la cause qu’une mauvaise alimentation que par ailleurs je surveille avec trop d’attention. Curieux comme les vieillards d’aujourd’hui s’acharnent à consulter : dans mon cas, c’est presque le contraire. A peine X*** me palpait-il l’estomac que j’avais envie de lui demander de me ficher la paix. Or, c’est moi le demandeur, il me semble. Résignation, toujours.

Suis sorti passé presque 13 h. Remonté par le boulevard de l’Yser (à cet endroit, il s’appelle boulevard de Verdun), côté gauche, sur cette contre-allée que j’affectionne. Tout y est désert, mais il semble que tout y soit, n’importe l’heure, toujours désert. On y croise l’étrange impasse des Arquebusiers, la rue François de Civille au décor si anglais, le haut de la rue des Capucins avec les restes de rempart (écroulé il y a peu et qu’on a remonté). Puis ce qui reste du manège Brasseur, la piscine du Boulingrin, le foyer de l’Abbé-Bazire… d’anciennes maisons qu’on croirait à l’abandon.

Il y a dans cette mince portion de Rouen une atmosphère faite de retrait, de modestie, de charme suranné. On est ici ailleurs, dans l’improbable, presque dans le songe. Sous ces grands arbres, vestiges qu’on verra, c’est assuré, un jour disparaître, au milieu des parcages perpétuels des bagnoles, dans ce qui reste du mince cheminement pour piéton, même si trouver son pas n’est pas facile, c’est le souffle d’une vie d’autrefois qui perdure.

Pris de fringale, j’achète au passage un paquet de biscuits au CocciMarket tenu par deux sombres Maghrébins, certes affables mais plutôt silencieux. J’ai mangé mes Figolu en haut de l’escalier de la rue de la Rose, autre endroit fortement inscrit dans le paysage.

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