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Archive mensuelle de octobre 2008

LXXIII.

Ludovic Harang, dont a enterré la fille l’année passée, était collectionneur de peintures et bon connaisseur de ce qu’on nomme l’École de Rouen. Il est mort au début des années Trente, laissant une collection de toiles que son unique héritière a vendu peu à peu, au coup par coup, à des particuliers ou lors de ventes aux enchères.

Le petit-fils, H***, revu à l’occasion de l’inhumation, m’a raconté ceci. A la mort de Ludovic Harang, le notaire fit état d’une clause du testament qui, avant toute dévolution aux héritiers légaux, en l’occurrence sa fille, prévoyait de faire don de tout ou partie de sa collection au Musée de peinture de Rouen. Cependant, en 1931 ou 32, une vente aux enchères dispersait une partie de la collection, soit une quinzaine de toiles, vendues pour à peine 100.000 francs de l’époque. Le bruit courut que ces toiles avaient été proposées au Musée qui les aurait refusées.

Qu’en était-il ? D’après H***, l’histoire est la suivante : en 1930 ou 31, la fille de Charles Harang, obéissant aux clauses du testament, contacte le Musée et reçoit une réponse positive pour l’acceptation du don. Peu après, le Musée délègue un employé (on dirait aujourd’hui « conservateur ») pour établir un inventaire. Celui-ci achevé, Colette Harang vide la maison paternelle, déménage la collection du côté de Saint-Gervais, et avertit le Musée du nouveau lieu de dépôt. Peu après, elle reçoit un courrier de la municipalité signifiant que son don est accepté. Dès lors, Colette attend qu’on vienne prendre possession des toiles.

Elle attendra plus d’un an ; relancé par le notaire, le Musée renvoie sur la Mairie, laquelle semblait non concernée. Or, le notaire attendait une déclaration officielle pour clore la succession. Presque deux ans après la mort du donateur, la Mairie donna signe de vie et assura le notaire qu’elle acceptait ; elle demanda aux détenteurs des toiles de les mettre à disposition. Colette argua qu’elle attendait un transporteur… puis, d’après H***, elle ne fut plus jamais contactée.

Pour finir, le notaire qui devait, au bout de deux ans, légalement liquider la succession, déclara le don « non accepté » et Colette fut réputée seule et unique héritière.

Reste à expliquer l’inexplicable. A l’époque, on a invoqué la négligence des services de la mairie, d’un « transporteur » qui n’aurait pas fait « son travail ». Une recherche minutieuse dans archives du Musée ou de la Mairie permettrait d’en savoir plus, mais ces dernières sont généralement déclarées inaccessibles, non-classées, disparues… toutes raisons invoquées auprès des chercheurs trop aventuriers.

Dernière chose, on a beaucoup glosé sur les prétendus chefs-d’œuvre de la collection Harang. Mythe pour mythe, on avancé, un peu à la légère, les noms de Derain, Gleizes, Braque, Vlaminck, Juan Gris, Modigliani, Dumont, Dufy, Tirvert, Metzinger, Marquet, La Fresnaye, Kupka, Duchamp-Villon… Possible mais pas certain. Afin de discréditer le Musée (Fernand Guey en était-il déjà directeur ?) ou la Mairie, on a « charger la barque » et fait une « inestimable » collection de ce qui n’était, au final, qu’un rassemblement hétéroclite. Possible encore, mais toujours pas certain. Histoire rouennaise parmi d’autres.

LXXII.

Dimanche dernier, clos St-Marc, soleil éclatant, redoutable froid. Les tracteurs tractent… Alternatifs, Socialistes, Sarkozystes, Centristes… Les figues sont à presque cinq euros le kilo, les pommes à trois, le muscat à quatre, et chez Christophe Rouas – Aux Caprices de Rouen – (qui agrandit sa boutique et vends dehors) j’apprends que le bas de la rue Armand-Carrel sera désormais piétonnier le dimanche. Il faut, dit-on, en remercier, non la Municipalité, mais Guillaume Grima, conseiller Vert, qui décidément… 

Les caddies se remplissent de tracts d’automne, confondus de format, de mise en page, et d’approximations. Même constat, toujours: chacun a raison d’avoir raison, les autres tort d’avoir tort. Seule chose notable, la bataille que se livrent majorité et opposition municipales, à propos de tout et de rien, que cela importe ou non. L’une se glorifie d’un pont autoroutier engendrant encore plus de trafic automobile aux abords de la ville, et se félicite (somme toute) de conserver le passage des camions en son cœur ; l’autre, avec une pugnacité aussi certaine que facile, pointe tergiversations et ratages. En ce sens, elle est dans son rôle, mais oublie ses propres errements qui lui ont fait perdre (semble-t-il) les élections. Le confort d’être dans l’opposition n’exonère de rien et surtout pas des redondances telles : « Sans tambour ni trompette la banderole […] a été décrochée en catimini ». 

Une majorité ferait preuve d’habilité en offrant une once de responsabilité à de tels concurrents (mais du socialisme français et du pragmatisme, on sait ce qu’il en est). Telle n’est pas (plus ?) la tactique des Verts locaux qui, en votant une motion oppositionnelle (l’interdiction des camions en ville) a montré son indépendance. Tant mieux. Comme quoi l’achat d’un costume par Petit Guillaume (cf. ici XXXIV) n’a pas abouti. Ou si oui, décidément… 

Assez sur le sujet ? Pas sûr. Comment résister au plan RN’Bi (rebaptisé Rien Ne Bouge par l’opposition décidément en verve) et que Rouen Socialiste détaille, avec quel aplomb, dans son tract dominical ; on y lit qu’il faut permettre « au plus grand nombre d’accéder aux livres et aux médias » (jugeons de l’audace) et qu’il y aura une bibliothèque à Grammont dans le bâtiment « conçu par l’architecte Rudy Ricciotti ». L’assertion fera chaud au cœur dudit. 

Plus avant rabâchage sur l’Internette bibliothèque « virtuelle » où 36.000 ouvrages (lesquels ?) seront disponibles et livrables dans les bibliothèques de quartier ou « dans certains lieux comme les résidences pour personnes âgées »… entendons au passage, « c’est les vieux qui lisent, pas nous ». Comme aurait dit Carabine : « Pas grave, faut bien débuter ». 

Assez, oui, sur le sujet. Une ficelle chez Osmont, des reinettes chez Vincent Prieur, une livre de figues chez Olivier Caron, un chèvre frais du Val de Bures, un pot de miel… un tour à la brocante pour la forme (La Semaine Sainte d’Aragon qui n’attendait que moi), un œil sur Liberté-Dimanche, le salut croisé de T***, de L***, de V***… et « le sourire d’Hélène ». Une journée rouennaise comme on en attend d’autres. 

LXXI.

J’ai peu de souvenirs du Rouen d’avant et pendant la guerre. Jérôme note mes silences qu’il prend pour des réticences. C’est qu’alors, je n’étais pas ici. D’abord dans les années d’avant-guerre où une partie de ma scolarité s’est déroulée en internat (au collège Bellefonds, au haut de la rue Beauvoisine), puis pendant la guerre avec trois années au Collège de Normandie, à Clères, qui n’existe plus. J’ai à peine connu les bombardements, surtout pas ceux d’avril 44, les plus destructeurs. J’ai surtout vu le déblaiement des gravas.

Rien à dire donc sur l’arrestation et la déportation des Brouck, Bramy, Brazeliten, sur lesquels Jérôme me demande des détails. Rien sur la Collaboration, la Gestapo, la Résistance. C’est là une question de jeune à lunettes et nous n’avons pas les mêmes. Ce qu’il sait sur une période qu’il n’a pas connue, j’en sais autre chose, mais guère plus. Les dires de mes parents viennent à la rescousse ; du moins ce que j’en ai retenu ou compris.

Le témoin, tout autant que l’historien, raconte ; les confronter ou les opposer revient à croire qu’il y a autre chose que le récit. Qui a dit : « L’histoire est un genre littéraire qui se donne les allures de la science. » Pour ma part, j’y souscris.

Durant l’été 44, peu avant et après la Libération, j’ai manié pelle, pioche, rempli des tombereaux, déblayé des immeubles effondrés. Avec mon père, je faisais partie de la Défense passive. Un souvenir précis, celui de la nuit de samedi 26 août 44, quand le Palais de Justice fut incendié. Ultime série de bombardements, cette nuit là, les flammes ravagèrent la salle des Assises, gagnèrent le rez-de-chaussée et ce qui subsistait du Parquet.

Toute la nuit, avec une équipe, dirigée par le père Guilbert, avons déménagé les archives et la bibliothèque du Palais. Des heures durant, avons charrié des ballots de documents entassés à la hâte. Faisions la chaîne, chargeant au fur et à mesure plusieurs camions prêtés par un transporteur du chai à vins. Nous étions insensibles au poids des cartons, à la fumée, aux retombées de cendres, n’écoutant que les ordres pressés. Je venais d’avoir 13 ans ; pas vieux quand j’y repense.

Au matin du dimanche, la façade de la cour, fumante, découpait sur le ciel le squelette de ses hautes fenêtres. Le plafond des Assisses était effondré, la pierre à nu, le grand Christ du prétoire n’était plus qu’une trace sur le mur.

Autre chose, mais pas tant que ça : peu de souvenirs du Rouen d’avant et pendant la guerre, sinon ceux de mes parents. En particulier, sujet d’actualité, les fameuses Fêtes du ventre du Vieux-Marché, divertissement commercialo-folklorique sur fond de boustifaille. On me parlait d’étals en plein vent débitant tripes, saucisses ou harengs, arrosés de liquide mousseux pendant que le populo plébiscitait le « plus gros mangeur de boudin ». Ce qui me navrait était qu’on m’en parle, la guerre passée, avec nostalgie.

Samedi dernier, hasard de promenade, je tombe sur la resucée du mythe. Que penserait mon père de cet étalage pour gogos, fête du porte-monnaie, de la gastronomie du sous-vide, de la crêpe à deux euros et des regards torves de « normandes » fagotées à la six-quatre-deux, vous offrant avec quelle parcimonie une lamelle de Neufchâtel ? Encore et toujours, les pages du Comice agricole de la Bovary !

LXX.

En 1952 ou 53, j’habitais rue Édouard Adam, près de la Croix de Pierre, presque à l’angle, au dessus du café donnant sur la place et dont le second étage s’ornait de l’inscription Grand Comptoir Français (plus exactement Gd Comptoir Français) du moins pour ce qu’on pouvait alors en distinguer, le temps ayant délavé la peinture et écaillé la façade. J’ai vu qu’elle avait été récemment repeinte à « l’identique ». Aujourd’hui le café s’appelle Le Bretagne ; à l’époque il n’avait guère de nom, ou si oui, aucun souvenir. Il était tenu par un couple nommé Pichot, gens déjà d’un certain âge, guère engageants.

Ma voisine de palier, au troisième et dernier étage, s’appelait Suzanne Conan. Elle travaillait comme caissière au cinéma Normandy. Elle était veuve, vivait seule, rentrait tard. Je l’entendais gravir l’escalier à la seule lueur d’une petite lampe à pile (pas de minuterie) reproduisant là, détail enchanteur, le geste de ses collègues ouvreuses qu’elle venait de quitter.

Il y avait au rez-de-chaussée, une minuscule épicerie, avec sur la droite, un « marchand de lunettes » ;  on dirait aujourd’hui un opticien, mais ce marchand de lunettes s’intitulait « Optique médicale Picot-Bournisien », toute allure.

De l’autre côté de la rue, un grand poissonnier, et en descendant, un coiffeur, puis les Économiques de Normandie, soit à Rouen Les Coop, épicerie coopérative dont tout client pouvait devenir actionnaire et bénéficier de ristournes au moyen de timbres récoltés au prorata de chaque achat. Rien ne s’invente.

J’oublie de signaler qu’après l’opticien, sur le même trottoir, on trouvait un garage, du moins un débit d’essence à l’enseigne d’Esso-Service ; venaient ensuite une laveuse de linge (dont le mien), et l’entreprise Manosac, débiteur d’emballages et de papiers divers, entreprise qui existe toujours, mais plus à cet endroit (vers Saint-Éloi ?).

La rue était séparée par la rue Eau de Robec, qu’on traversait (qu’on traverse) mais cet itinéraire ne menait à rien de précis, sinon à la rue d’Amiens, dans une succession de maisons particulière, entrepôts, ateliers d’artisans où, à s’y risquer, on découvrait les locaux d’une Société Allumetière française, d’un Comptoir Normand des Combustibles, également d’une Société des Marbres et Granits d’art reste d’une époque où l’on construisait encore des maisons avec des cheminées d’intérieur.

Autour, je revois d’autres minuscules épiceries, une droguerie (« Marchand de Couleurs » disait-on) et une ribambelle de cafés, pas loin de sept ou huit. Lorsqu’on sait qu’Édouard Adam, né à Rouen en 1768, fut l’inventeur de l’appareil à distiller, on ne s’étonne plus. Outre celui en bas de chez moi, j’en fréquentais trois : celui d’un nommé Photiadiès, un autre tenu par une dame Even, et le troisième par d’incertains Trumson. Inutile de préciser que, pour une part, ma fréquentation devait tout (ou presque) à la réunion improbable de ces trois patronymes.

Siémon Photiadiès, à l’angle avec la rue d’Amiens, tenait Le Café du Stade ainsi nommé pour la proximité du stade Thuilleau ; Germaine Even et le couple Trumson présidaient aux destinées d’établissements plus modestes, la plupart du temps des salles désertes où on n’était pas dérangé pour lire, où on était chauffé, où les assiettes du déjeuner étaient généreuses.

LXIX.

Je ne sais plus qui évoquait, l’autre jour, la figure de Pierre-Jean Oswald qui fut mon éditeur. Il est mort, je retrouve le faire-part, à Paris le 28 septembre 2000. À peu près du même âge. Dans sa boutique de la rue des Capucins, à Honfleur, avec sa rayonnante épouse Hélène, il œuvra pendant cinquante ans à tenter d’imposer des auteurs rares et discrets. Tous deux militaient pour imposer des genres invendables, théâtre contemporain, poésie africaine, occitane, chinoise… autant d’obscurs édités à compte d’auteur, souscriptions bancales, ou à l’aide de fonds acrobatiques.

Pendant les mois de notre collaboration, nous déjeunions, à Honfleur ou ici, lorsque j’avais l’imprimerie (j’ai failli écrire : « lorsque j’étais imprimeur »… l’ai-je jamais été ?) De fait, j’ai souvent pensé que sa volonté de publier « à tous prix » mon petit roman n’avait d’égal que sa passion pour mes séduisantes machines à l’imprimer. Ma vanité y succomba. Certes, à l’époque, je n’avais plus l’imprimerie, mais j’y avais mes entrées. Peut-être écrivant ceci, suis-je injuste ou ma mémoire est-elle fragmentaire ? Vrai que j’ai connu beaucoup de gens et eux aussi.

Tout cela ne l’empêchait pas d’être à chaque échéance sur la corde raide. Et avec la meilleure foi du monde. De mauvaises affaires en plans de redressement, après plusieurs faillites, Pierre-Jean et Hélène fondèrent, vers 79, les Nouvelles Éditions Oswald, spécialisées dans la science-fiction, le fantastique, policier, genres en vogue et plus vendeurs. Autres déboires, NéO, comme on l’appelait, ne résista pas au contexte économique, sans parler d’initiatives hasardeuses. Pierre-Jean disparu (cancer), Hélène, plus jeune, continua, se saisissant d’un nouveau sujet (l’exégèse des séries télévisées) puis reprit du service dans son avant-dernier genre d’élection, le policier minoritaire. Elle animait, il y a peu, la collection Cabinet noir aux Belles-Lettres.

Pour nos déjeuners d’Honfleur, nous allions dans un petit restaurant à l’écart, dans une rue qui serpentait vers les hauteurs de l’estuaire. On y mangeait, curieusement, de l’excellente bouillabaisse. Les patrons affirmaient avoir « bien connu » Érik Satie et Alphonse Allais… Possible, pas certain. A Rouen, c’était au Marégraphe (l’ancien, pas le nouveau) ou au Coq hardi. Il restait là un parfum de port d’autrefois évoqué dans les assiettes et dans les rares conversations de deux ou trois piliers de bar. A interroger ceux-là, nul doute qu’ils n’auraient pas tardé à admettre avoir bien connu Mac Orlan. C’est un fait : le Chambéry-fraise avive les mémoires.

Combien me reste-t-il d’exemplaires du Dit, court texte dont Oswald ne finança que 15 ou 20% ? Aucune envie de le savoir. Et encore moins de le relire. C’est « trop formel » m’avait dit Christian Bourgois qui l’avait refusé chez Julliard. Il n’avait surement pas tort. Tiens, lui aussi est mort, et à été enterré en janvier dernier. Dans la plus vaste mondanité parisienne, ai-je lu.

Autre chose : Jérôme, mon neveu, premier lecteur à qui je passe mes feuilles, m’enjoint d’écrire sur le réel ; il trouve qu’un ton mortifère est désormais ma marque de fabrique. Rouen Chronicle, dit-il, devient un cimetière. On devine ce qu’il réclame : que je dise tout le mal que je pense des vivants, particulièrement des décideurs, des édiles et autres. L’exercice est tentant et la matière ne manque pas. Mais ne serait-ce pas se taire sur l’essentiel ? A voir donc.

LXVIII.

Sur France-Culture, d’abord d’une oreille distraite, puis attentive, j’écoute un entretien consacré à l’émergence de la bande dessinée en France, émergence ou plutôt réémergence aux alentours des années Soixante-dix. Le témoin convoqué n’est autre que Florence Cestac, rouennaise, qui retrace l’aventure de Futuropolis, librairie parisienne, puis maison d’édition fondée avec Denis Ozanne et Étienne Robial, autres rouennais, tous étudiants aux Beaux-arts.

Cette aventure bédéphile m’est étrangère, mais j’ai vu ce monde là lors de leurs études. On se croisait à la Galerie du Beffroy, dans la rue du même nom, puis au magasin Nouel, rue Jeanne d’Arc, et à la librairie L’Armitière, alors rue de L’École. Aucune passion pour la bande dessinée, je n’en nullement honte, mais j’ai des souvenirs de ces étudiants prometteurs (ou d’autres) décidés à sortir la ville de sa torpeur. S’ils y ont réussi, ce fut en s’en éloignant. Et définitivement. Aujourd’hui leurs carrières respectives sont connues ; le vrai est qu’elles concernent surtout Paris. Pour autant, il est probable qu’ils ont puisé leur énergie dans les trois lieux évoqués plus haut.

Étant alors le spécialiste incontesté de Kazimir Severinovitch Malevitch (titre qu’on m’a depuis ravi) je passais pour une autorité en matière d’art abstrait ou géométrique en un temps où ce malheureux Victor Vasarely (1906-1997) régnait en force avec son art optique et sa plastique cinétique. J’ai le souvenir d’une exposition et conférence du nouveau maître, justement chez Nouel, dans ce superbe magasin d’ameublement au coin des rues Jeanne d’Arc et Ganterie. Ce magasin, organisé sur trois ou quatre niveaux disposés autour d’un vide central qu’occupait un monumental escalier à claire-voie, instaura « en vrai » à Rouen le décor contemporain, le design, les formes et les espaces d’un mobilier importé de Scandinavie.

Vasarely, peintre décoratif inscrit dans la note précédente, fut célébré ici, ce jour là, et en un temps un peu plus long, comme l’artiste ad-hoc pour ces intérieurs (il y rivalisait avec Bernard Buffet et Georges Mathieu qu’il finit par détrôner). Un jour de 68, avant ou après les événements ? Ou fin 67 ? Qu’en diraient mes archives ?

L’amphithéâtre Nouel était comble d’une assistance aussi mondaine que studieuse, aussi sectaire que raide, à la mesure rouennaise : millimétré dans le genre glacial. On m’avait convié pour présenter l’illustre, pensant, à tort, que les « réseaux linéaires », les « déformations ondulatoires » et les « photographismes » héritaient, pourquoi et comment, le Carré blanc sur fond blanc. Mal s’y prendre et mal m’en prit. Il ne fallut que trois sentences de Vasarely pour faire admettre sa prédominance, assisté en cela d’un ou deux grands prêtres servant le culte. Mon vieux russe n’y résista pas.

Cestac, Ozanne et Robial étaient là ? Possible, probable. Plus tard, Nouel ferma la boutique, remplacée par de l’ameublement plus classique (les modes, toujours) avant de devenir une banque et d’être, aujourd’hui, le siège de la rédaction locale de Paris-Normandie.

Malevitch, Vasarely… nul alors de parlait du sinistre Marcel Duchamp, institué depuis peu héros local et dont on commémore l’artificiel anniversaire de décès. On a pu voir comment, le week-end dernier (4 octobre) le commissariat rouennais à la culture touristique organisait la chose, stipendiant des intermittents aussi creux que le modèle était fumeux. Encore un faste rouennais bien dans la note médiocre qui préside désormais à notre renommée.

LXVII.

Énième épisode autour du Palais des Congrès dont la justice semble avoir scellé le sort. L’ancienne opposition municipale, revenue à la tête de la Mairie, se résigne et jette par dessus bord sa pseudo consultation « participative ».

Sur l’ex Palais, j’ai déjà dit ce que j’en pensais (ici VIII & XXXVII) et le fait d’avoir, au final, raison, ne m’amuse pas plus que ça. Aujourd’hui (Paris-Normandie du mercredi 1er octobre) Valérie Fourneyron, maire, pose à la hauteur de vue et « veut mettre le promoteur face à ses responsabilités ». Déploration, on s’achemine vers l’antienne bien connue chez les socialistes : l’implacable cynisme des puissances de l’argent contre le bon sens et la volonté populaire. Dans la foulée, le ou la maire assure « avoir entendu le souhait des Rouennais », ceux des 7000 pétitionnaires (benêts parmi les benêts) qui voulaient « plus d’air, plus d’espace, plus de verdure » ; et d’enchaîner : « L’aménagement de la cour d’Albane sera d’ailleurs notre priorité. »

Voilà bien la politique de l’à-peu-près et la gestion du jour le jour ! Ainsi la résidence Viguier sera construite, mais en plus, ses riches propriétaires (car enfin…) auront au bas de chez eux, quasi au pied de l’ascenseur, un des plus jolis squares de la ville (quoiqu’à l’ombre, notez bien, mais diable, on ne saurait tout conquérir !)

Jérôme, mon neveu, à qui je passe mes feuillets dit ne pas comprendre que j’attache autant d’importance à l’actuel bâtiment. C’est que ce Palais (qui n’en fut jamais un) est constitutif de ma vie. Comme toute la ville, du reste. Pourquoi, comment ? C’est ce que je cherche dans ces récits. Il est trop jeune pour comprendre ; à son âge, en 1953, avais-je la même capacité de m’émouvoir ? Pas pour ça, bien sûr ; pour d’autres choses dont j’imaginais qu’elles étaient étrangères à la ville : l’histoire de l’art, la politique, l’architecture… et l’amour des autres. Rouen ne m’intéressait pas. C’est venu peu à peu, me rendant compte que tout venait de Rouen, parlait de Rouen et que je n’en étais que l’instrument. A cet égard quitter la ville, c’est vaincre, mais aussi abdiquer. Pas d’autre choix.

L’autre jour, passant rue Martainville, je regardais cette chambre que j’occupais à l’époque, dans la maison dite des « Trois Rois », au dernier étage, l’unique fenêtre donnant sur les toits de Saint Maclou. J’étais une sorte de Quasimodo (à défaut d’être Claude Frollo) scrutant et dessinant les gargouilles dans leurs solitudes, aux crépuscules de novembre, dans les aubes de juin, passant mes dimanches, aussi seul qu’elles étaient immobiles, à lire, à lire, à lire. A lire pour ne pas m’ennuyer, découvrant que c’est ainsi qu’on est moins malheureux. Rasséréné, sauvé enfin, certes incompris mais assuré d’avoir trouvé la clé pour le reste d’une vie.

C’est à ces gargouilles que je dois d’être ce que je suis. Ce sont elles, parties attenantes de l’incohérence de l’ensemble, figures déversant les pluies qui ruisselaient de pan en pan, sourires énigmatiques veillant en contrebas sur les parapluies des passants, envols monstrueux qui traversaient la rue, entrant presque ou tout à fait chez moi, et y déposant ce clair message voulu par d’obscurs maçons de XVe siècle.

LXVI.

A Saint-Hilaire (clinique) pour mes ennuis. Le docteur X*** est encore (ou toujours) « au bloc ». On m’indique la salle d’attente. Mon rendez-vous est pour 10h45 ; si j’en avais eu le courage, j’aurai eu plus d’une heure à feuilleter une impressionnante pile de Femmes actuelles. J’ai préféré m’en dispenser pour l’attente silencieuse, anxieuse et résignée. Rangées de sièges de bois blanc, plantes vertes quasi-momifiées, murs blancs et nus, à l’exception d’une reproduction d’une gouache de Raoul Dufy, Bassin de Deauville, travail jeté à grands traits, dans les bleus et noirs. Les couleurs, soleil ou mauvais tirage, sont plus que ternes, ce qui donne à la manière de Dufy un côté un mièvre (auquel il n’échappe pas toujours). Si le titre de l’œuvre est indiqué sur le passe-partout, il est souligné du millésime « 1826 ». C’est évidemment 1926 qu’il faut lire. A mettre au compte des imprimeurs chinois, grands pourvoyeurs de reproductions à la va-vite. Qu’importe après tout, la station dans cette pièce n’a pas pour but l’empreinte esthétique.

X*** arrive, d’humeur légère et distante (quant à mon cas). Je lui fais part de l’erreur d’attribution du Dufy. Une fraction de silence et cette réponse laconique : « je suis gastro-entérologue, pas… » Cherchait un mot pour terminer sa phrase, n’en trouve pas, à moins de le chercher sur mes radios ou dans la lecture de la lettre de mon médecin traitant.

Passons à la consultation et à mon estomac ruiné ; l’âge en est davantage la cause qu’une mauvaise alimentation que par ailleurs je surveille avec trop d’attention. Curieux comme les vieillards d’aujourd’hui s’acharnent à consulter : dans mon cas, c’est presque le contraire. A peine X*** me palpait-il l’estomac que j’avais envie de lui demander de me ficher la paix. Or, c’est moi le demandeur, il me semble. Résignation, toujours.

Suis sorti passé presque 13 h. Remonté par le boulevard de l’Yser (à cet endroit, il s’appelle boulevard de Verdun), côté gauche, sur cette contre-allée que j’affectionne. Tout y est désert, mais il semble que tout y soit, n’importe l’heure, toujours désert. On y croise l’étrange impasse des Arquebusiers, la rue François de Civille au décor si anglais, le haut de la rue des Capucins avec les restes de rempart (écroulé il y a peu et qu’on a remonté). Puis ce qui reste du manège Brasseur, la piscine du Boulingrin, le foyer de l’Abbé-Bazire… d’anciennes maisons qu’on croirait à l’abandon.

Il y a dans cette mince portion de Rouen une atmosphère faite de retrait, de modestie, de charme suranné. On est ici ailleurs, dans l’improbable, presque dans le songe. Sous ces grands arbres, vestiges qu’on verra, c’est assuré, un jour disparaître, au milieu des parcages perpétuels des bagnoles, dans ce qui reste du mince cheminement pour piéton, même si trouver son pas n’est pas facile, c’est le souffle d’une vie d’autrefois qui perdure.

Pris de fringale, j’achète au passage un paquet de biscuits au CocciMarket tenu par deux sombres Maghrébins, certes affables mais plutôt silencieux. J’ai mangé mes Figolu en haut de l’escalier de la rue de la Rose, autre endroit fortement inscrit dans le paysage.




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