LXV.

J’ai toujours vu en Jean Lecanuet (seule figure d’envergure que la ville ai porté au pouvoir) l’homme de grands malheurs. Il a accompagné ici, sinon suscité, les changements urbains voulus par l’ère pompidolienne ; il a voué la ville aux promoteurs en un temps où faire de l’architecture revenait à faire du fric (je parle en connaissance de cause) ; il a plombé un département au profit d’une capitale régionale dont il s’est institué le gérant sinon le propriétaire ; il a – le plus grave – découragé une génération d’aimer Rouen en en faisant une ville maudite qu’il fallait fuir si on voulait respirer (sens propre et figuré). Mais ce que je lui reproche le plus, c’est d’avoir eu raison, et de savoir qu’il n’y avait rien d’autre à faire vu les cartes et les joueurs.

Ma vieillesse se passerait-elle à regretter, à renier, à maudire mes pairs, à brûler ce que j’ai adoré ? Il n’est pas gai de constater que la règle du jeu était écrite et que déjà mon arrière-grand-père ou mon grand-père (pour ce que j’en sais) sont passés par là, à savoir : non seulement nous avions tort, mais nos adversaires avaient raison.

Lors de l’élection de François Gautier comme maire (qui se souvient de lui ?), lors d’une cérémonie des vœux à la Halle aux Toiles, en 94, j’ai rencontré Jacqueline Lecanuet, seconde épouse. Veuve depuis peu, c’était une épreuve de rencontrer autant de gens, complices des années, qui n’avaient que des paroles de consolations du genre le plus convenu.

J’étais sorti dans le hall pour m’asseoir un peu ; je l’ai noyée de larmes, vu fuir la salle, et s’effondrer à deux fauteuils de moi. Ce fut toujours une jolie femme. Grande, blonde, ayant épaissie avec l’âge, elle portait chic et s’offrait lointainement l’allure d’une Kim Novak telle que la sublima le cinéma américain. Certes, en ces années là, il ne restait que l’ombre de cet éclatant passé, d’autant que la maladie commençait, elle aussi, à la tenailler.

Ma présence était-elle une aubaine pour échapper aux condoléances ? Toujours est-il que nous avons eu une conversation, d’abord à propos des grands bouquets de fleurs ornant la salle (il fallait bien commencer) puis sur la décoration générale des lieux, laquelle reflète bien les années Cinquante.

Parisienne, elle n’aimait pas Rouen qu’elle trouvait, sans dire le mot, « province ». Elle rejoignait là son mari. On a trop dit que Lecanuet aimait sa ville ; c’était une posture. En fait, il aimait sa jeunesse, lorsqu’il fut le « Kennedy français » ou « Mister Gibbs » comme on disait. Avouons que cette réputation l’avantageait en regard de ses adversaires locaux.

Jacqueline Lecanuet est morte peu après, d’une tumeur au cerveau qui ne lui laissa aucune échappatoire. En une demi-heure de bavardage, je me suis rendu compte que c’était plus qu’une femme charmante. Sa conversation, au fur et à mesure qu’elle se déroulait, s’affermissait, devenait plus appuyée, moins convenue. La politesse s’effaçait au profit de convictions plus profondes, notamment religieuses, sujet sur lequel nous nous sommes quittés en promettant de nous revoir. Ce qui jamais n’advint.

Ce jour là, j’ai cru comprendre un homme que j’avais détesté trente ans durant. Ultime revanche des forces de l’esprit ? Mais attention : le charme prend toujours le pas sur l’authenticité.

1 Réponse à “LXV.”


  • Catrine Fournier-Baixas

    Serait-il possible de savoir qui est la personne qui a eu le privilège de partager ces tristes instants dont j’ignorait l’existance, avec madame Jacqueline Lecanuet , disparue en 1994 juste un an après son mari Jean Lecanuet, c’était ma mère …

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