LXII.

Il n’y a désormais dans cette ville, en matière d’aménagement urbain, aucune idée, aucune direction, aucun goût. C’est le règne du coup par coup, de l’ambition à demi, de la jardinerie, de l’enrobé flatteur, du visuel de synthèse. L’unité des lieux et des parcours est ignorée ; on transforme un point après l’autre, sans souci d’harmoniser les projets, ainsi de ces gens qui décorent leur maison dans des styles différents, au hasard des coups de cœur ou de la dernière tendance.

J’en veux pour preuve les agencements de diverses parcelles ces dernières années : la rue Ganterie, la rue de la République, la place des Carmes, la rue Lafayette, la rue Beauvoisine… pour chaque c’est une page différente de l’unique catalogue de mobilier urbain à l’usage des collectivités locales. J’imagine un obscur directeur technique se faisant un malin plaisir à parsemer la ville de références différentes, choix guidé par peur de la monotonie ou par le souci de plaire à la diversité. Que ce soit en pavage, enrobage, barrières, potelets, signalisation… tout obéit à un plan dans la seule gamme du mauvais goût.

S’y ajoute le souci de l’économique, du rentable et du tape à l’œil, communication paresseuse qui répond à toutes objections. Puis, lorsque les produits, à peine mis en place, se détériorent (ainsi du pavage de la rue de la République) on invoque la défausse des fournisseurs au lieu de remettre en cause ses propres choix.

D’année en année, Rouen perd son charme, son attrait, son élégance ; c’est qu’à trop vouloir se rénover, elle martyrise son identité de ville du Nord, de capitale du gothique, de « ville aux cent clochers ». Les élus, les décideurs, la population, tous n’ont d’yeux que pour le Sud, l’Italie, les jardins plantés de persistants, les façades colorées, les voies fleuries, les enseignes de pacotille, le commerce touristique, l’étalage culturel. Rouen pourrait être Bruges, mais on lorgne vers Florence (ou l’idée qu’on s’en fait). Chaque café a sa terrasse avec ses chaises de teck, sa pergola synthétique et sa moquette non tissée. On inaugure facilement des bars à tapas, des rendez-vous « after hours » (qu’est-ce que ça veut dire ?), des pubs latinos mâtinés de salons à narguilés… toute une esthétique du petit solide et du coup de peinture « vite fait bien fait » qu’on décrit comme « ouverture » et « diversité » alors qu’il ne s’agit que d’imaginaire de la pénurie.

Je sais que je suis vieux et que ce monde n’est plus pour moi. Il n’empêche, ce nivellement ne peut qu’engendrer la médiocrité. Celle-ci préside aux ambitions, aux résultats, aux justifications. Il est temps de regretter le passé. Celui-là, par exemple, lorsqu’on sort du Lycée Corneille et qu’on descend la rue du Maulévrier, il y a sur la droite une antique maison à la façade de pierre noircie. Une marche, une porte de bois à deux vantaux, fenêtres du bas fermées par de solides grilles ; à l’étage des persiennes écaillées rappellent ces temps où le soleil était craint. Tout ici semble fermé, éteint, absent. En face, c’est l’arrière de la chapelle Saint-Louis, une porte presque monumentale à fronton triangulaire donnant sur une petite cour. Ici, là, tout est dit, dans la discrétion et le charme invisible.

2 Réponses à “LXII.”


  • C’est le paradoxe de Rouen, à la fois magique et décevante. Pour autant, je ne pense pas que la déception vienne des bars à tapas ou à narguilées : Rouen est une ville, pas un gigantesque village d’antiquaires. Et Bruges est pleine de marchands de saloperies diverses, ce qui n’est pas un drame.
    D’accord par contre en ce qui concerne la médiocrité de bien des aménagements, et la saleté de la ville grafittée et dégradée. Ce manque de cohérence, qui correspond tout simplement à un manque de vrai projet, fut évoqué par V. Fourneyron au cours des débats avec son adversaire d’alors. Espérons qu’il s’agisse d’une véritable inquiétude et non d’un simple argument politique.

  • Je vous suis reconnaissant de ne pas avoir publié mon torchon poubellier de l’autre nuit.

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