LIX.

De nouveau frénésie de rangement, nettoyage par le vide, heures dans ce que je nomme la « réserve ». Je dois me faire violence car laisser partir ces paquets de livres demeurés invendus ne se fait pas de gaîté de cœur. Jérôme me sert de chauffeur et nous conduit à la déchetterie. Aucune envie de m’attarder à gloser là-dessus en sa compagnie. Je passerai ensuite aux cartons de la bibliothèque ; il doit y avoir là nombre de vieilleries à éliminer. Allé chez Joseph Trotta, bouquiniste en haut de la rue Beauvoisine ; semble intéressé, mais réponse sans en être.

Sa boutique mérite le détour. Je ne parle pas de visite, le mot est impropre : impossible de circuler dans le magasin, empli du sol au plafond de piles de bouquins entre lesquelles on ne peut faire un pas. Il parait que le maître des lieux s’y retrouve. J’en doute.

Sortant de cet antre, je croise, remontant péniblement la rue, Blandine DeVos, actrice d’autrefois. Décidément, elle n’est pas physionomiste ; en deux ou trois ans, voilà plusieurs fois que je la croise, à chaque fois comme si j’étais transparent. Je sais bien que je suis un « vieux monsieur » et elle une « vieille dame » mais tout de même ! Dire que nous avons dîné un soir ensemble, à la suite du vernissage de la rétrospective Malévitch (pas seulement dîné, si j’ai bon souvenir). Il est vrai que c’était vers 1978 ou 79.

Notre dernière rencontre, dans le train pour Lille via Amiens. J’allais à Anvers pour une autre rétrospective, celle de James Ensor. C’était à Ostende, fin 2006. Je me suis re-présenté à elle au prétexte que je voulais des détails sur le tournage du Napoléon de Guitry, en 1955, film dans lequel elle incarnait (expression impropre) la princesse de Polignac. Là encore, a fait celle qui ne me connaissait que de loin.

Descendait à Amiens (elle y a des attaches). Je me souviens (moi) de la longue conversation que nous avons eu à propos d’Ensor (qu’elle appréciait) et de cet auteur dramatique belge qu’on ne joue plus, Michel de Ghelderode, qu’elle a connu, ayant joué, sinon créé, Mademoiselle Jaïre, d’où elle tira son pseudonyme de Blandine accolé à De Voos, nom d’un autre personnage du même Ghelderode.

Encore un de ces oubliés du répertoire. Mais, quoi, rien de plus inactuel avec des distributions pléthoriques, ces problématiques d’un autre âge, ces décors à la Jérôme Bosch, démons et saints hauts-flamands, ces moines bons ou mauvais… bourreaux d’écarlate, rois fous ou ivres, seigneurs pervers, peuple croyant et fier… tout ce qui faisait que l’homme d’alors était partagé, déchiré, tiré sans cesse « à hue et à dia, à Dieu et au Diable ». Auteur d’autrefois ou auteur d’aujourd’hui ? Pourquoi ne joue-t-on plus Ghelderode ? Poser la question, c’est y répondre.

En descendant la rue Beauvoisine, je me fais la réflexion que les récents aménagements ont encore un plus détruits l’authenticité (ou le peu qu’il en restait) de cette rue. Ceci sans parler de sa saleté repoussante, lot hélas, de la ville, d’un quartier l’autre.

1 Réponse à “LIX.”


  • D’expérience, Joseph Trotta en général trouve assez vite dans l’entassement sidérant qu’est son « magasin », l’ouvrage que l’on cherche, s’il le possède, ou qqe chose d’approchant.

    Risquons une comparaison : chez la plupart (chez tous ?), le cerveau constitue aussi un incroyable entassement (de connaissances, émotions, images hétéroclites, etc) ; et pourtant en général(par quels circuits ???) jusqu’à l’apparition de Mme Alzheimer, on y trouve aussi plutôt rapidement ce que l’on y cherche

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