• Accueil
  • > Archives pour septembre 2008

Archive mensuelle de septembre 2008

LXV.

J’ai toujours vu en Jean Lecanuet (seule figure d’envergure que la ville ai porté au pouvoir) l’homme de grands malheurs. Il a accompagné ici, sinon suscité, les changements urbains voulus par l’ère pompidolienne ; il a voué la ville aux promoteurs en un temps où faire de l’architecture revenait à faire du fric (je parle en connaissance de cause) ; il a plombé un département au profit d’une capitale régionale dont il s’est institué le gérant sinon le propriétaire ; il a – le plus grave – découragé une génération d’aimer Rouen en en faisant une ville maudite qu’il fallait fuir si on voulait respirer (sens propre et figuré). Mais ce que je lui reproche le plus, c’est d’avoir eu raison, et de savoir qu’il n’y avait rien d’autre à faire vu les cartes et les joueurs.

Ma vieillesse se passerait-elle à regretter, à renier, à maudire mes pairs, à brûler ce que j’ai adoré ? Il n’est pas gai de constater que la règle du jeu était écrite et que déjà mon arrière-grand-père ou mon grand-père (pour ce que j’en sais) sont passés par là, à savoir : non seulement nous avions tort, mais nos adversaires avaient raison.

Lors de l’élection de François Gautier comme maire (qui se souvient de lui ?), lors d’une cérémonie des vœux à la Halle aux Toiles, en 94, j’ai rencontré Jacqueline Lecanuet, seconde épouse. Veuve depuis peu, c’était une épreuve de rencontrer autant de gens, complices des années, qui n’avaient que des paroles de consolations du genre le plus convenu.

J’étais sorti dans le hall pour m’asseoir un peu ; je l’ai noyée de larmes, vu fuir la salle, et s’effondrer à deux fauteuils de moi. Ce fut toujours une jolie femme. Grande, blonde, ayant épaissie avec l’âge, elle portait chic et s’offrait lointainement l’allure d’une Kim Novak telle que la sublima le cinéma américain. Certes, en ces années là, il ne restait que l’ombre de cet éclatant passé, d’autant que la maladie commençait, elle aussi, à la tenailler.

Ma présence était-elle une aubaine pour échapper aux condoléances ? Toujours est-il que nous avons eu une conversation, d’abord à propos des grands bouquets de fleurs ornant la salle (il fallait bien commencer) puis sur la décoration générale des lieux, laquelle reflète bien les années Cinquante.

Parisienne, elle n’aimait pas Rouen qu’elle trouvait, sans dire le mot, « province ». Elle rejoignait là son mari. On a trop dit que Lecanuet aimait sa ville ; c’était une posture. En fait, il aimait sa jeunesse, lorsqu’il fut le « Kennedy français » ou « Mister Gibbs » comme on disait. Avouons que cette réputation l’avantageait en regard de ses adversaires locaux.

Jacqueline Lecanuet est morte peu après, d’une tumeur au cerveau qui ne lui laissa aucune échappatoire. En une demi-heure de bavardage, je me suis rendu compte que c’était plus qu’une femme charmante. Sa conversation, au fur et à mesure qu’elle se déroulait, s’affermissait, devenait plus appuyée, moins convenue. La politesse s’effaçait au profit de convictions plus profondes, notamment religieuses, sujet sur lequel nous nous sommes quittés en promettant de nous revoir. Ce qui jamais n’advint.

Ce jour là, j’ai cru comprendre un homme que j’avais détesté trente ans durant. Ultime revanche des forces de l’esprit ? Mais attention : le charme prend toujours le pas sur l’authenticité.

LXIV.

Dans le Metro, je croise François Tonchard, rentrant chez lui. Sortait de la Maison Saint Sever où il suit des cours de russe. Occupe ainsi sa retraite. Bavardons, le temps d’atteindre le Théâtre des Arts où il descend. Habite toujours au coin de rue des Basnages avec vue sur les ruines de Saint Pierre du Châtel. Depuis 1953 dans l’immeuble, de loin c’est désormais le plus ancien des copropriétaires. A propos des ruines, nous nous lamentons de l’abandon de cette parcelle d’histoire. Le semblant de jardin qu’on a voulu y instaurer n’est rien, pas même un espace de verdure : qui irait se reposer ou lire, même l’été, dans ce trou sombre et glacial ? Il exista, un temps, un projet de réhabilitation des lieux sous la forme d’une salle d’exposition ou de musée ; nous nous en souvenons d’autant mieux que la conceptrice du projet, Fabienne C***, travailla un temps à l’agence. C’était du reste son diplôme des Beaux-arts, fortement remarqué à l’époque.

Avec Tonchard, nous demandons ce que tout cela est devenu. D’après lui, cette réhabilitation n’avait rien d’insurmontable pour les finances publiques. C’était surtout la destination qui posait problème. Un musée, un de plus ? Dans cette enclave à peine accessible, à l’écart des itinéraires touristiques, le pari était risqué (l’est toujours) pour une quelconque rentabilité, sinon à redorer le blason de la capitale du gothique. Ce dont personne ne se soucie.

Je vois mal l’état des ruines ; Tonchard, qui les connaît de sa fenêtre, me dit qu’il s’agit surtout des murs porteurs, surtout la nef de l’ancienne église, et que le reste ne serait qu’affaire d’habillage.

Nous nous quittons sur cette constatation partagée : Rouen trop pauvre, l’avenir est à l’Agglo ou au Département qui, c’est acquis, ne voudront jamais investir (sinon pour un bénéfice politique immédiat) dans la mise en valeur du patrimoine de leur capitale. Autre malédiction de notre ville.

Un temps, j’ai eu la tentation de descendre avec lui et de faire quelques pas. Avec François, on ne se voit désormais que rarement. A chaque rencontre pourtant, il suffit de peu de paroles pour retrouver notre complicité d’autrefois. Le même fil des idées nous poursuit. Vrai que nos centres d’intérêt sont les mêmes et que durant nos années de collaboration à l’agence, nous avons été en parfait accord intellectuel ou artistique.

Pourquoi ne voit-on plus ? C’est indéfinissable. Parfait accord ? Ce n’est pas certain ; un détail : il était autrefois (aujourd’hui ?) passionné de science-fiction, de fantastique, d’ésotérisme, abonné qu’il était à Planète de Louis Pauwels et de Jacques Bergier. Il m’a introduit à la lecture de Lovecraft dont il posait en spécialiste. Pour d’autres auteurs aussi, ceux de Présence du futur chez Denoël. Mais tout cela m’est vite passé. Tonsard était un acharné ; m’engageait toujours : « Tu devrais lire ça… Et ça… Aussi ça… (Asimov, Brunner, Resnick, Silverberg, Van Vogt… ) Moi : « Y a des soucoupes volantes ? » « Non, pas trop » « Alors, ça va, je lis ».

LXIII.

Dans le Fanal de Rouen de ce 17 septembre, article sur l’ex-future Médiathèque, compte-rendu d’une réunion organisée par l’opposition municipale. C’était, dans le cadre d’un café citoyen (ne le sont-ils pas tous ?) animé (façon de parler) par Catherine Morin-Desailly. Le quotidien décrit une « petite trentaine » de présents (disons une vingtaine), chiffre qui indique au final que le sujet n’a jamais passionné que le quart du tiers des lecteurs. A moins que de l’opposition et de la sénatrice… mais non.

L’article, passe-partout, indique cependant le fond du problème : « Que vont devenir les personnes recrutées dans l’optique de l’ouverture de la médiathèque ainsi que les nombreux documents achetés dans cette même perspective ces dernières années (pour 900.000 euros) ? » Là est désormais la question. Et quid du devenir de la bibliothèque Études (dite Jacques-Villon) et de ses rares lecteurs-emprunteurs. Vrai qu’on ne doit plus être guère nombreux ; prévoyons que la patience érigée en forteresse par la municipalité actuelle finira par résoudre la question. Et ce définitivement. Mais assez sur le sujet.

Il existait autrefois, au coin de la rue St-Romain et de la rue Croix de Fer, un magasin à l’enseigne de Rouen qui chante. S’y vendait des instruments de musique (guitare, violons, trompettes…), nombre de partitions et divers ouvrages liés au sujet. A l’origine, si ces articles assuraient le gros du commerce, rapidement on y adjoignit d’autres, non moins ludiques mais d’une veine plus attrayante : farces et attrapes, anthologies d’histoires drôles sinon graveleuses. Années après années, la musique se borna aux seuls harmonicas et anches d’instruments à bec, le lot de partitions se soldant petit à petit.

Passer des manuels d’Albert Lavignac aux livrets de Monte là-d’ssus ; de Chopin à Albert Reisner… voilà qui navrait, c’est à jurer, l’homme des lieux, sec individu en éternelle blouse grise et cravate noire, qui plus est porteur d’un pilon à la manière du Long John Silver de L’Ile au trésor. Invalide de guerre ? Possible. Homme guère aimable au demeurant, plutôt brusque, sans manières, rechignant à la conversation, et dont les connaissances musicales se bornaient vite. Ce commerce a dû fermer il y a une bonne quarantaine d’années. 

A fil des idées et du clavier, cet invalide m’a fait penser à Histoire de l’Invalide à la tête de bois, conte d’Eugène Mouton (1823-1902) dont un exemplaire à couverture verte traînait dans la bibliothèque de mon père. Ce fut une de mes lectures répétées d’enfance tant son caractère singulier m’intriguait plus qu’il ne m’enchantait. Sans doute étais-je trop raisonnable et pas assez imaginatif. 

Lit-on encore Eugène Mouton ? Peu probable. Les Deux vieilles dames sourdes, Le Naufrage de l’aquarelliste… firent les délices de parents et grands-parents sans esprit de sérieux ; comme ce dernier domine aujourd’hui, difficile de croire que les fameux 900.000 euros aient servi à acheter ces titres, voire d’autres. Qu’importe finalement, car de toutes façons, ces titres, on ne saura où mettre (à ce propos, c’est dimanche Quai aux livres, je dis ça comme ça…)

Vieux papiers, vieilles boutiques. Rouen qui chante, Rouen qui rit, Rouen qui pleure, les jours s’enfuient, je demeure. Air connu.

LXII.

Il n’y a désormais dans cette ville, en matière d’aménagement urbain, aucune idée, aucune direction, aucun goût. C’est le règne du coup par coup, de l’ambition à demi, de la jardinerie, de l’enrobé flatteur, du visuel de synthèse. L’unité des lieux et des parcours est ignorée ; on transforme un point après l’autre, sans souci d’harmoniser les projets, ainsi de ces gens qui décorent leur maison dans des styles différents, au hasard des coups de cœur ou de la dernière tendance.

J’en veux pour preuve les agencements de diverses parcelles ces dernières années : la rue Ganterie, la rue de la République, la place des Carmes, la rue Lafayette, la rue Beauvoisine… pour chaque c’est une page différente de l’unique catalogue de mobilier urbain à l’usage des collectivités locales. J’imagine un obscur directeur technique se faisant un malin plaisir à parsemer la ville de références différentes, choix guidé par peur de la monotonie ou par le souci de plaire à la diversité. Que ce soit en pavage, enrobage, barrières, potelets, signalisation… tout obéit à un plan dans la seule gamme du mauvais goût.

S’y ajoute le souci de l’économique, du rentable et du tape à l’œil, communication paresseuse qui répond à toutes objections. Puis, lorsque les produits, à peine mis en place, se détériorent (ainsi du pavage de la rue de la République) on invoque la défausse des fournisseurs au lieu de remettre en cause ses propres choix.

D’année en année, Rouen perd son charme, son attrait, son élégance ; c’est qu’à trop vouloir se rénover, elle martyrise son identité de ville du Nord, de capitale du gothique, de « ville aux cent clochers ». Les élus, les décideurs, la population, tous n’ont d’yeux que pour le Sud, l’Italie, les jardins plantés de persistants, les façades colorées, les voies fleuries, les enseignes de pacotille, le commerce touristique, l’étalage culturel. Rouen pourrait être Bruges, mais on lorgne vers Florence (ou l’idée qu’on s’en fait). Chaque café a sa terrasse avec ses chaises de teck, sa pergola synthétique et sa moquette non tissée. On inaugure facilement des bars à tapas, des rendez-vous « after hours » (qu’est-ce que ça veut dire ?), des pubs latinos mâtinés de salons à narguilés… toute une esthétique du petit solide et du coup de peinture « vite fait bien fait » qu’on décrit comme « ouverture » et « diversité » alors qu’il ne s’agit que d’imaginaire de la pénurie.

Je sais que je suis vieux et que ce monde n’est plus pour moi. Il n’empêche, ce nivellement ne peut qu’engendrer la médiocrité. Celle-ci préside aux ambitions, aux résultats, aux justifications. Il est temps de regretter le passé. Celui-là, par exemple, lorsqu’on sort du Lycée Corneille et qu’on descend la rue du Maulévrier, il y a sur la droite une antique maison à la façade de pierre noircie. Une marche, une porte de bois à deux vantaux, fenêtres du bas fermées par de solides grilles ; à l’étage des persiennes écaillées rappellent ces temps où le soleil était craint. Tout ici semble fermé, éteint, absent. En face, c’est l’arrière de la chapelle Saint-Louis, une porte presque monumentale à fronton triangulaire donnant sur une petite cour. Ici, là, tout est dit, dans la discrétion et le charme invisible.

LXI.

On n’a que trop parlé, l’année passée, du centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir. Il a donné lieu à diverses manifestions dans lesquelles seul le mélange des genres était à souligner. Cela allait de la chic et choc couverture du Nouvel Observateur au docte colloque sous la houlette (férule ?) de Julia Kristeva. La couverture en question, qu’on vit partout, était une photo prise dans une chambre d’hôtel, à Chicago, dans les années Cinquante, où l’héroïne est nue, de dos, cliché splendide de la femme à sa toilette, une de Beauvoir insoupçonnée. Insoupçonnée de moi pour qui elle fut toujours une femme d’un « certain âge », mal fagotée, donneuse de leçons et un brin bas bleus. Je lui fut présenté, en l’an Soixante-trois, à un cocktail Gallimard. Inutile de dire qu’alors je n’ai pas vu la superbe femme de l’hôtel de Chicago. On apprit plus tard que la photo avait été retouchée afin d’être plus politiquement correct et surtout vendeuse. Sans commentaires.

Il y a peu, fouinant au Clos St-Marc, je trouve dans un carton, hasard merveilleux, un exemplaire de L’Invitée fort défraîchi, et juste en dessus, tout autant défraîchi L’Amour c’est quoi ? de Florence Asie.

Voilà quelqu’un, d’infiniment moins connu et dont on ne commémora pas, c’est acquis, le centenaire. Plus personne ne sait qui fut Florence Asie, romancière, que les hasards de la carrière professionnelle du mari nommé (eh oui) Serge Napoléon, inspecteur central des P.T.T., amenèrent à s’installer à Rouen vers 1959 dans un pavillon de la rue Raoul-Fortin.

Ses passions de lecture et d’écriture firent qu’elle entretint une correspondance avec de Beauvoir à qui elle envoya ses manuscrits. L’auteur du Deuxième sexe la recommanda (disait-on pour s’en débarrasser) à Gallimard qui publia en 1966 un premier roman Fascination. Suivirent Griserie (67), L’amour c’est quoi ? (68), Le rendez-vous mystique (73) et Une sacré bonne femme (75). Ces courts romans rencontrèrent l’estime de la critique, quelques voix de jurys, ne dépassèrent pas la considération parisienne, et surtout rouennaise où on la propulsa auteur du moment.

Le personnage était impayable. Elle avait joué gagnant en choisissant son pseudonyme qu’elle peaufinait en se donnant des airs de chinoise, genre régulièrement à la mode. Elle travaillait dans une pièce obscure aux lampes masquées de foulards de soie, emplie de brûleurs d’encens, de coussins profonds, et comme dit l’autre « d’étranges fleurs sur des étagères ». En fin de carrière, c’était le cas, elle avait la dent dure contre le Castor qui semblait la tenir à distance.

Je ne résiste pas à l’anecdote qui décida, pour partie, de son succès ; écrivant pour la première fois à de Beauvoir, elle attaqua sa lettre avec : « Madame, vos livres sont abominables ! » Qui ne lirait la suite ? « Oui, abominables, car trop lourds à porter pour une malade ! ». Reconnaissons qu’elle savait ferrer le poisson.

Reste que Florence Asie fut l’une des premières féministes à signer en avril 1971 le manifeste pour la libéralisation de l’avortement dit des « 343 salopes », manifeste publié par Le Nouvel Observateur. La boucle est bouclée.

LX.

Retour, huit mois après, sur la fermeture de la Ti-Tane rue du Gros-Horloge. La chose a suscité nombre de commentaires. Ici et là, on s’est lamenté, Jean-Pierre Blaiset le premier, de ce qu’est devenue la rue, transformée en galerie marchande à ciel ouvert sans commerce original et plutôt dans le « bas de gamme ».

A échanger sur le sujet avec mon vieil ami Molineux, nous nous demandions quand (accessoirement pourquoi) le phénomène avait commencé. On s’en doute, réponses sans en être. Dans les années Quarante, et celles d’après-guerre, la rue était encore attrayante. Force du temps, force de l’âge ? Évidemment nous étions jeunes et prenions ce monde pour le notre.

Reste que la rue était sans rapport avec ce qu’elle est devenue. Certes il y avait deux grands magasins, Monoprix et Le Printemps (dit alors Noma et Printania), puis le Café de Rouen, l’Hôtel du Nord, la pâtisserie Périer, et d’autres grosses enseignes (tissus Voisin, boucherie Ricouard…) qu’encadrait une large série de « petits » commerces aux offres multiples. Vinrent les années Soixante er Soixante-dix.

Aujourd’hui vêtements, chaussures, sandwicheries se côtoient dans l’uniformité des marques. Ceci n’empêche nullement, la suscite presque, l’affluence des samedis. Le client a ce qu’il veut. Et le commerçant aussi. Pourquoi Blaiset a-t-il fermé ? Parce que les « affaires » ne se font plus. Pourquoi ne se font-elles plus ? Parce que ça n’intéressait plus d’aller acheter son café chez lui. Vouloir autre chose revient à raconter une autre histoire, dans d’autres temps, avec d’autres gens.

Vers le milieu de la rue, au sortir du Gros-Horloge (côté rue Jeanne d’Arc) là où était, disparu lui aussi, le Café de Rouen, exista autrefois, un court temps, un restaurant-friterie qui se donnait des airs américains. C’était à l’angle de la rue Massacre, là où on a aujourd’hui un revendeur de chaussures pour sportifs. Impossible de me rappeler l’enseigne de cette friterie (en avait-elle une ?) sinon que tout y était à la mode faussement « amélorque » avec cuisiniers visibles derrière le comptoir, steaks hachés retournés devant vous (ce qui n’existait pas ailleurs), œufs cuits sur de noires plaques luisantes, et service expéditif sur des tables recouvertes de nappes en papier gaufré. Les prix étaient à l’avenant et on pouvait se remplir le ventre pour presque rien. J’ajoute, autre particularité, qu’on n’y servait pas d’alcool, mais des verres de lait et un café infâme. C’était là un mélange franco-américain, compromis réussi entre la baraque en plein vent style Roi de la frite et du lointain futur et indépassable fast-food bien connu.

J’ai fréquenté l’endroit parce que les lieux étaient souvent déserts (raison du peu de pérennité de l’endroit ?), qu’ils étaient insolites, exotiques, modernes mais en même temps populaires. Ce souvenir se rattache à celui de Gilbert, ami de passage, ancien taulard, d’une quinzaine d’années mon aîné, avec qui je mangeais là régulièrement, lui offrant à bon compte les deux ou trois repas complets de sa semaine. Mais de Gilbert, il sera toujours temps d’en reparler.

Aujourd’hui la rue du Gros-Horloge loge un McDonald, un Quick et de nombreuses sandwicheries qui peut-être, surement, probablement, améliorent le quotidien des Gilbert et des mêmes Félix. Du moins, c’est à espérer.

LIX.

De nouveau frénésie de rangement, nettoyage par le vide, heures dans ce que je nomme la « réserve ». Je dois me faire violence car laisser partir ces paquets de livres demeurés invendus ne se fait pas de gaîté de cœur. Jérôme me sert de chauffeur et nous conduit à la déchetterie. Aucune envie de m’attarder à gloser là-dessus en sa compagnie. Je passerai ensuite aux cartons de la bibliothèque ; il doit y avoir là nombre de vieilleries à éliminer. Allé chez Joseph Trotta, bouquiniste en haut de la rue Beauvoisine ; semble intéressé, mais réponse sans en être.

Sa boutique mérite le détour. Je ne parle pas de visite, le mot est impropre : impossible de circuler dans le magasin, empli du sol au plafond de piles de bouquins entre lesquelles on ne peut faire un pas. Il parait que le maître des lieux s’y retrouve. J’en doute.

Sortant de cet antre, je croise, remontant péniblement la rue, Blandine DeVos, actrice d’autrefois. Décidément, elle n’est pas physionomiste ; en deux ou trois ans, voilà plusieurs fois que je la croise, à chaque fois comme si j’étais transparent. Je sais bien que je suis un « vieux monsieur » et elle une « vieille dame » mais tout de même ! Dire que nous avons dîné un soir ensemble, à la suite du vernissage de la rétrospective Malévitch (pas seulement dîné, si j’ai bon souvenir). Il est vrai que c’était vers 1978 ou 79.

Notre dernière rencontre, dans le train pour Lille via Amiens. J’allais à Anvers pour une autre rétrospective, celle de James Ensor. C’était à Ostende, fin 2006. Je me suis re-présenté à elle au prétexte que je voulais des détails sur le tournage du Napoléon de Guitry, en 1955, film dans lequel elle incarnait (expression impropre) la princesse de Polignac. Là encore, a fait celle qui ne me connaissait que de loin.

Descendait à Amiens (elle y a des attaches). Je me souviens (moi) de la longue conversation que nous avons eu à propos d’Ensor (qu’elle appréciait) et de cet auteur dramatique belge qu’on ne joue plus, Michel de Ghelderode, qu’elle a connu, ayant joué, sinon créé, Mademoiselle Jaïre, d’où elle tira son pseudonyme de Blandine accolé à De Voos, nom d’un autre personnage du même Ghelderode.

Encore un de ces oubliés du répertoire. Mais, quoi, rien de plus inactuel avec des distributions pléthoriques, ces problématiques d’un autre âge, ces décors à la Jérôme Bosch, démons et saints hauts-flamands, ces moines bons ou mauvais… bourreaux d’écarlate, rois fous ou ivres, seigneurs pervers, peuple croyant et fier… tout ce qui faisait que l’homme d’alors était partagé, déchiré, tiré sans cesse « à hue et à dia, à Dieu et au Diable ». Auteur d’autrefois ou auteur d’aujourd’hui ? Pourquoi ne joue-t-on plus Ghelderode ? Poser la question, c’est y répondre.

En descendant la rue Beauvoisine, je me fais la réflexion que les récents aménagements ont encore un plus détruits l’authenticité (ou le peu qu’il en restait) de cette rue. Ceci sans parler de sa saleté repoussante, lot hélas, de la ville, d’un quartier l’autre.




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......