LV.

S’il est une chose qui passionne peu l’opinion locale, c’est le sort hasardeux de ce qu’on a convenu de nommer désormais « la Maison Sublime », dite autrefois « Le Monument juif ». Cette yeshiva, synagogue, maison de commerce… peu importe, découverte dans la cour du Palais de Justice en 1976, a bouleversé plus qu’il n’y paraît l’histoire de Rouen.

Posture locale, d’aucun pense qu’on n’avait guère besoin de ce malheureux coup de pioche donné à l’ombre des gargouilles. Passe le Roman, le Gothique, passe encore le Gallo-romain, voire l’Antique, mais qu’avons-nous à faire (pensaient-ils en secret) des vestiges hébraïques, qui plus est donnant lieu à débats érudits menés par autant d’universitaires américains ou israéliens aux patronymes difficiles ! On verra que tout s’est organisé pour ne pas désavouer ce réflexe « bien rouennais ».

Un beau jour d’août, un fort coup d’excavatrice conduite par Serge Brard, pour le compte de l’entreprise Lanfry, mis à jour la voûte d’une cave qu’on ne supposait guère à cet endroit. En elle même, ladite cave n’empêchait nullement la réfection du pavage de la cour du Palais ; cave pour cave, ça ne manque pas, et le remblai non plus.

L’ennui c’est que l’engin étant tombé une première fois dans un trou, il tomberait dans un second voire un troisième. A la longue, les assurances… On résolut de sonder. Au troisième essai, ce n’était plus une cave qui apparut, mais tout un édifice de style à l’évidence roman. Arrêt du chantier, interrogations diverses, saisine des autorités – les Antiquités historiques de Haute-Normandie, lesquelles ordonnèrent une étude sur site. Le temps s’y prêtait, c’était les vacances.

Les fouilles furent menées en deux campagnes et permirent d’identifier un vaste bâtiment comparable à ceux connus dans la région et dont on pouvait dater la construction de la fin du XIe siècle au début du XIIe. Il y avait là une salle haute, une salle base, des sortes d’ouvertures en forme de meurtrières, un minuscule escalier ; suivirent de fines colonnettes aux bases ouvragées, des restes de charpentes, des traces d’incendie, un vestige de porte avec un gond de fer. Ajoutons-y des morceaux de céramique, des pièces de monnaie, des gobelets de verre et ce qui restait d’un luminaire, et surtout divers graffitis, plusieurs en latin, la majorité en hébreu.

Consciencieux, archéologues, maîtres et étudiants, inscrivaient tant qu’il en tombait, sur de grands blocs en papier quadrillé, ce qui pouvait faire signe et sens. Du côté des travaux, en attendant, on bricolait. Ceux qui lisaient les journaux ou écoutaient la radio apprenaient bien des choses dont il reste peu pour le temps qui passe et a déjà passé, paroles et phrases envolées, aussi vite que dites ou écrites.

Mais dans la cour, devant de « mur Nord », devant « la tourelle de l’escalier », le « mur Ouest » et « l’entrée de la salle basse », l’intuition prenait corps ; une pelletée de terre, un moellon, un débris, un croquis… la lumière d’août montrait la permanence de ce qui résiste, inflexible ; glorifiait l’évidence de ce qui se transmet, inexorable. Maîtres et élèves le sentaient. Les terrassiers aussi, sous la chaleur, dans la poussière, sans un souffle d’air. Tous, nous le sentions : désormais il faudrait faire avec.

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