LIV.

Il y avait, autrefois, dans les jardins publics, des gardiens. Square Verdrel, square de l’Hôtel de Ville… des hommes en uniforme bleu arpentaient les allées, surveillant d’un œil sévère jeux, déambulations, et ordonnance de domaines qui leur appartenaient. Square Verdrel (qu’on appelait toujours, parfois, le square Solferino) un des cerbères avait, en guise de main gauche (ou droite ?) un crochet, à la manière des pirates ou corsaires de l’imaginaire enfantin ; tel, il nous terrorisait, à la fois par son statut de gardien redouté, et aussi pour cet aspect effrayant de mythique Capitaine Crochet. Ancien combattant de 14-18 ? Probablement. Il y avait aussi des chaisières, femmes âgées, vêtues de noir, qui délivraient des tickets pour l’occupation d’un siège pour une heure ou deux ; mais c’était là affaire d’adultes.

Ces chaisières ont disparu comme ont disparu les gardiens. Et comme ont disparu, square Verdrel, la boutique de friandises et de rafraîchissements de la partie nord, et les joueurs de dames à l’ombre des marronniers, et le kiosque à journaux, à l’entrée par la rue Jeanne d’Arc. Et aussi les pissotières. Finalement comme ont presque disparu les enfants dans les squares. Je dis « presque » car il en reste, mais qu’ont-ils de ressemblant avec ceux d’autrefois ?

Le kiosque à journaux avait la particularité d’être le premier ou l’un des premiers à recevoir, de par sa proximité avec la gare, en début d’après-midi, la première édition du Monde. Guère de changement, c’est aujourd’hui au Relais de la gare, en haut de la rue, qu’il faut monter pour avoir la première édition, laquelle, avouons-le, n’a plus la fraîcheur d’autrefois. Le monde change, et Le Monde aussi. J’ai connu un temps où sa lecture, à l’heure du thé, au Café des Postes, toujours rue Jeanne d’Arc, vous faisait passer pour un lecteur à idées (de droite), plutôt au fait des « nouvelles de Paris » et ne s’intéressant qu’à elles.

Il fut même un temps, quelques mois, où la rumeur voulut qu’un quotidien, financé par ledit Monde, viendrait s’établir à Rouen afin d’entamer le monopole d’un Paris-Normandie catalogué « à gauche » ; c’était, je m’en souviens (pour des raisons personnelles, j’ai le repère), en 1963. On sait ce que l’ironie de l’histoire a fait de ce potin, sans doute alimenté par des journalistes locaux contrits de supporter l’inaltérable pugnacité d’un Pierre-René Wolf.

A y réfléchir, pour être exact, l’heure du thé ne se prenait pas au Café des Postes, mais plus haut, à deux pas, à l’Hôtel de la Poste, encore rue Jeanne d’Arc, dans les salons quasi-victoriens à éclairage électrique. Là, dans des théières d’argent frappées au monogramme de l’hôtel, le Darjiling s’agrémentait de petits fours venus de chez Meïer. Certains jours, le terrain était occupé par des tables de jeux où se déroulaient les parties du Bridge amical, société animée par une Mademoiselle Lamy, personnage à cheveux bleutés, robes Chanel, vivotant d’organisations de tournois pour lesquels elle démarchait les commerçants, à la recherche de lots pour les vainqueurs.

Que reste-t-il de tout cela ? Rien. Ou alors, tout, mais sous d’autres noms. Oui, c’est plutôt ça, sous d’autres noms.

1 Réponse à “LIV.”


  • Remarque anecdotique : pas mal de journalistes de Paris-Normandie sont partis au Monde après le rachat du quotidien par Robert Hersant en 1972 (Pierre Lepape, Jacques Grall, Serge Bolloch, Jean-Louis Perrier, etc). Il y avait donc entre eux et le journal de Beuve-Méry puis Fauvet des affinités depuis un moment.
    Et ne parlons même pas de Jacques Nobécourt, plume importante du Monde et par ailleurs fils de René-Gustave Nobécourt, secrétaire général du Journal de Rouen, (ancêtre de Paris-Normandie)

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