LIII.

Dîner chez Gill, quai de la Bourse, à l’invitation des Sauviat. Traité royalement on le voit, mais ils me le doivent bien. Avant de pousser la porte, je ne peux m’empêcher de maugréer (encore) en observant le pont Boieldieu, la tour des archives, et ce qu’en on fait nos édiles. Je pense à ce malheureux Baumel qui a du se retourner dans sa tombe à voir comment on a flanqué ses quatre groupes de mignardises bien la note de notre époque de trophées et de récompenses (j’apprends que l’artiste va récidiver avenue Pasteur !) J’en jette quelques mots à mes hôtes, mais difficulté à me faire comprendre. Eux trouvent le tout plutôt joli, sans aller au-delà et surtout sans approfondir ce jugement de simple convenance.

Peu de monde dans la salle, climat feutré, un peu froid, toujours la même ambiance d’aquarium malgré la nouvelle décoration. Vrai que dehors il pleut des cordes. Je suis venu deux ou trois fois chez Gill, d’abord rue Saint-Nicolas, à l’ouverture en 84, puis ici, une dizaine d’années plus tard, lorsque ferma La Bourse, dernier avatar de la grande brasserie fréquentée dans les années Cinquante et Soixante. Et dont évidemment il ne reste pas un élément, et à un point tel qu’on se demande si la mémoire ne nous joue pas des tours.

Les Sauviat ont beau à être « à l’aise » comme on dit, Madame note le prix des plats qu’elle juge excessif (ceci expliquant cela ?) Je sens que Monsieur, l’air de rien, tique. Dois-je acquiescer ou ne pas entendre ? Ma veulerie fait que j’essaie de choisir dans « la moyenne », prétextant à mon âge des digestions délicates ; si c’est vrai, c’est d’avoir à faire des efforts de considération. Reste que côté vin, lui se rattrape en commandant un vertigineux Saumur-Champigny qu’il vantera avec mesure.

Leur invitation est de simple politesse. Ils m’aiment bien ; finalement moi aussi. Nous nous connaissons depuis longtemps et nos affaires d’autrefois ont créé des liens qu’on ne saurait trancher sans dommage. Vertu du Saumur-Champigny ? Possible.

Conversations sur Eva Molyneux et ses démêlés chinois, sur le restaurant La Pérouse dont ils viennent de vendre les murs, sur les présidentielles, législatives et municipales, sur la situation rouennaise qu’ils commentent avec raison… Le tout sans contraintes et, pour ma part, avec la franchise et l’indiscrétion dont je suis capable.

Dans la salle, personne de connaissance. Les tables sont éloignées. Impossible d’écouter les conversations, plaisir habituel dont je ne me prive pas. Dans le fond, j’observe un groupe de huit personnes, tous des hommes, genre « dans les affaires », avec en bout de table, une autorité qui préside et laisse tomber de temps à autre une phrase à l’allure de sentence qu’on souligne de forts mouvements de têtes.

Ceci me rappelle que rue Saint-Nicolas, un certain dimanche ou samedi midi, Gill reçut la visite de François Mitterrand, alors président, en compagnie de Robert Badinter et quelques autres. Déjeuner incognito mais vite su et célébré par la presse locale. Ce devait être en 85 ou 86.

Comme d’habitude, Jérôme a censuré ici ce que je pensais de la cuisine Gillienne.

3 Réponses à “LIII.”


  • Je situerais plutôt le déjeuner de Miterrand et Badinter vers 88. Gil était encore rue Saint-Nicolas dans un décor tout de même encore plus glacial que l’actuel.

  • Mr Crocodile

    Je serai curieux de savoir à quel niveau de la rue Saint-Nicolas. Sur un coin de rue? Il y a quoi maintenant à la place?

  • Gill était dans la partie non pavée qui va de la rue des Carmes à la rue Croix de fer; sur le trottoir de gauche en allant de l’une vers l’autre. Je ne sais quoi le remplace mais je parierais bien pour une énième boutique de fringues.

    Content de vous retrouver après vos vacances qui n’ont apparemment que peu changé vos états d’esprit. Qu’en sera-t-il en novembre dans les bruines de la Toussaint? Etant (aussi?) d’une nature personnelle « nostalgivore », je m’impatiente d’y être…

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