Archive mensuelle de août 2008

LVIII.

Paris-Normandie du 27 août dernier. Pour la carrière annoncée d’un jeune marin, je lis sous la signature d’Arnaud Faugère, ce début d’article : « A 18 ans, les illusions commencent trop souvent à s’estomper. » Diable, je ne savais pas l’admirateur des Dogs si balzacien ! Avec mes soixante-dix-sept ans, en voilà encore une, d’illusion, qui s’en va. Bientôt, il ne m’en restera plus. D’autant que cette sentence tombe à la suite d’une autre.

Ainsi, sur Arte, vendredi 22, documentaire consacré au chemin de Compostelle (d’André Schäfer, réalisateur allemand), croisements de desseins et des attendus de pèlerins venus de Catalogne, Pologne, Hollande et France (jolies images, belles lumières, léger ennui cependant) mais ce qui m’a pétrifié, c’est d’entendre un des pèlerins interviewé, jeune polonaise en l’occurrence, qui, argumentant sur sa motivation à cheminer, déclare (je résume) : « Pour faire quelque chose de ma vie ; ne pas avoir à regretter de n’avoir rien fait ; me dire, quand je serais vieille, quand j’aurai 50 ans... »

De là à ne plus lire le journal, ne plus regarder la télévision, ni écouter la radio… Mais comme dit la chanson : « Faut vivre ». Et continuer. Autant sortir, faire dix pas, prendre ma canne et surveiller le ciel gris d’une fin d’été fortement uniforme. Oui, depuis cet été, je marche avec une canne (problème de genou), ce qui ne me rajeunit pas.

Rouen Chronicle devient une entreprise qui m’entraîne (m’a entraîné) sur des terrains dont je n’imaginais pas l’étendue. Jérôme Neveu m’assure que ce « blog » (puisque « blog » il y a) est lu et commenté. Sans doute. Mais ces commentaires, et les gens qui s’y astreignent, m’effraient plus qu’ils me contentent. Certains notent mes étourderies qu’ils ont tôt fait de transformer en fautes d’orthographe. Je reconnais que la mienne est parfois hésitante, surtout du côté des accords de participe. De ce côté, à lire les règles et à vouloir les retenir, sinon les comprendre, mes illusions aussi se sont estompées. Ce sont peut-être les seules.

A l’école primaire pour m’en souvenir, à Pouchet, rue Thouret, vers 1937 ou 38. Oui, là, à regarder l’automne, dans la cour, tomber les feuilles. Sursaut de clavier : je voulais écrire « tomber les feuilles de tilleuls ». Tilleuls ? Ou marronniers, platanes ? Invérifiable, les locaux de Pouchet et de l’ex-Catherine Graindor (l’école des filles) sont occupés par je ne sais quelle institution culturello-patrimoniale. Occupation luxueuse du reste quant à l’espace et la situation, en centre ville, joli parking que mon ancienne cour de jeu. La Municipalité qui manque de locaux, qui se plaint de louer des appartements pour ses services en surplus, cette Municipalité ferait bien d’y aller voir.

Quoi d’autre ? Lectures, rangements, visites chez le médecin, paperasseries en tous genres, mise en ordre de mes écritures, choix pour Rouen Chronicle. Trouver l’accord entre mes souvenirs, la ville autrefois, l’actualité, le passé à la lueur du présent, son contraire et  l’humour des situations… dans la légèreté et sans prise de tête. Bref, un savant équilibre ; d’où ma canne.

LVII.

Comme d’autres, j’utilise un banal un cahier pour noter, au jour le jour, mes lectures, passées ou futures. L’habitude a été prise de longtemps et malgré sa vacuité, je ne puis m’en défaire. Un livre lu est aussitôt inscrit avec l’année de sa lecture, certains auteurs étant répertoriés à part (ceux de romans policiers dont, à de rares exceptions près, j’oublie vite la lecture) ; une partie du cahier est consacrée aux lectures futures, celles d’ouvrages dont j’ai entendu ou lu l’éloge, et dont je projette, au départ avec conviction, d’entreprendre la lecture… un jour ou l’autre.

Mes revenus, moins confortables qu’il n’y paraît, ne me permettent pas d’acheter romans ou essais retenus sans précaution. J’ai recours, comme d’autres, aux services de ce qu’il est convenu de nommer « la lecture publique », à savoir les bibliothèques municipales. Or, pour ce qui concerne mes choix, ces dernières sont pauvres. Rien que de normal : les achats se font en fonction du goût social moyen, catégorie dans laquelle, à tort, je n’entre pas.

Reste le hasard de trouvailles : clos St-Marc, vide-grenier, foire à tout, Quai aux livres, ventes régulières d’associations caritatives ou autres… où il m’arrive, trois ou quatre ans après la parution, de trouver un titre retenu. Mais alors un autre phénomène se produit : le désir, bêtement a disparu.

Qu’ai-je à faire de vouloir lire : Chamil et la résistance tchétchène contre les Russes d’Alexandre Dumas, réédité chez Nautilus ; Le pouvoir du Monde : quand un journal veut changer la France de Bernard Poulet ; La trahison des Rosenberg de Florent Aftalion ; Fin d’une jeunesse (journal 1944-1947) de Roger Stéphane ; Mémoires de Jacques Delors ; Justifier la guerre ? de Pierre Hasner ; Venise : naissance d’une ville par Sergio Bettini ; L’assassinat de Théo Van Gogh par Alexandre Héraud ; Le vocabulaire de Victor Hugo de Jean Maurel ; Trois leçons sur la société post-industrielle de Daniel Cohen ; Mazarin : le maître du jeu par Simon Bertière ; L’avènement de la démocratie de Marcel Gauchet ; Digital Magma : de l’utopie des rave-parties à la génération I-Pod de Jean-Yves Leloup ; L’impossible retour : une histoire des juifs en Allemagne depuis 1945 de Olivier Guez ; Les populismes de Jean-Pierre Rioux ; Sexes machines de Charles Muller et Peggy Sastre ; Pour un empire européen d’Ulrich Beck ; L’épaisseur du monde de François Heisbourg ; Le sens de la visite, de Michel Deguy…

Ce sont divers titres, parus de 2001 à 2007 dont il aurait été utile de voir l’ex-future Médiathèque pourvue. Les responsables de la rue Villon (que cela concerne) y ont-ils songé ? Le fichier reste muet sur ce. Manque d’appétence, de moyens, la disponibilité, le trop plein, voire – pourquoi non – inutilité de ces achats ? Après ce que je viens de développer, ce n’est pas à moi de récriminer. Méditons, dans la foulée et sur ce sujet, la dernière intervention de l’adjoint rouennais chargé du tourisme, du commerce, du patrimoine et… des bibliothèques ; c’était dans le Fanal de Rouen du 23 août dernier : « On en reparlera en septembre à l’occasion de la présentation de notre plan d’action dans le domaine. » Sans rire, la phrase rassure et laisse espérer.

LVI.

Quelle suite pour la Maison Sublime ? Cette découverte, à trente mètres d’une « rue aux Juifs » longeant le Palais de Justice, raviva, à l’époque, de vieux enseignements sur un hypothétique ghetto aux limites nettement marquées. Synagogue, maison de marchand, bain rituel, cimetière… les traces sont ici nombreuses, enfouies, disparues, dispersées et pieusement conservées dans divers articles ou fascicules que seule une chaîne subtile d’érudits commente.

Bientôt, il fallut s’en convaincre, on était là devant une chose d’exceptionnel dépassant le simple énième témoignage pierreux sur le quartier juif. Ce d’autant plus qu’on datait sans conteste les vestiges d’avant l’expulsion des Juifs du royaume de France (début du XIVe siècle) et que par leurs ampleurs et leurs richesses illustratives, ils soulevaient de multiples questions.

En premier lieu ceux de leur destination ; édifice civil, synagogue, école rabbinique… les autorités en matière médiévale, hébraïque ou autres furent mises en branle et chacun y alla de ses affirmations, réfutations, conclusions provisoires ou définitives. Cela tournait, tourna (tourne encore) aux subtilités talmudiques… le moins que l’on puisse faire. Une chose où chacun s’accordait : c’était le plus ancien édifice juif conservé en Europe occidentale.

A ce titre, propulsé patrimoine rouennais, il convenait d’en organiser la mise en valeur. Diverses bisbilles opposèrent la Ville, le ministère de la Justice et celui de la Culture, mais via l’entregent d’un Lecanuet alors Garde des sceaux sous Giscard, il fut acquis que « le Monument juif » (dénomination d’alors) serait inscrit dans les parcours locaux, et ipso facto comme monument historique. Un de plus.

Vinrent les temps d’une curiosité légitime, ceux de visites courtoises, documentées, érudites, mais au final décevantes pour les amateurs. Car quoi, descendant l’escalier de béton on débouchait dans une cave à grosses pierres, avec des semblants de couloir, de puits, de meurtrière, d’escalier… éclairés de chichiteux spots orange. Là… et là… montrait le guide, disert. Un édifice roman, un autre, comme la cave des grands-parents, mais en mieux. Si le respect s’obtenait, c’était pour être dans le ton et la note. Pas convaincu, juste poli. A Rouen, on ne se refait pas.

Pluie de novembre, soleil d’août, les visites devinrent discrètes voire confidentielles. Il fallait s’inscrire, constituer des groupes… tracasseries venues d’une magistrature sourcilleuse de ses prérogatives de propriétaire, d’inquiétudes feintes quant au devenir d’un lieu fragile, d’aménagements nécessaires de sécurité… tout y passa. Au final la décision de fermer le Monument au public se prit d’elle-même. La vérité était qu’on en avait assez (dans le sens de : suffisamment).

La « valorisation » étant minime, on échappait au galvaudage. Là, pas d’histoire à raconter, pas de fiction commode, pas de « muséographie » à construire. Dans et pour la Maison, on ne réclame que du recueillement, de la piété, l’écoute d’un souffle venu de loin, du fonds des âges autant que d’un quartier.

Aujourd’hui, pourquoi vouloir une association, organiser des visites privées, faire déambuler des décideurs cornaquant de doctes autorités, convoquer la presse (cf. Paris-Normandie du 20 juin dernier) et, au passage, raviver les thèses du sexe des anges ? Sauver la Maison Sublime ? Sans doute. Mais pourquoi ? Pour exister ? Oui, seulement pour exister. Avant que l’histoire ne se termine.

LV.

S’il est une chose qui passionne peu l’opinion locale, c’est le sort hasardeux de ce qu’on a convenu de nommer désormais « la Maison Sublime », dite autrefois « Le Monument juif ». Cette yeshiva, synagogue, maison de commerce… peu importe, découverte dans la cour du Palais de Justice en 1976, a bouleversé plus qu’il n’y paraît l’histoire de Rouen.

Posture locale, d’aucun pense qu’on n’avait guère besoin de ce malheureux coup de pioche donné à l’ombre des gargouilles. Passe le Roman, le Gothique, passe encore le Gallo-romain, voire l’Antique, mais qu’avons-nous à faire (pensaient-ils en secret) des vestiges hébraïques, qui plus est donnant lieu à débats érudits menés par autant d’universitaires américains ou israéliens aux patronymes difficiles ! On verra que tout s’est organisé pour ne pas désavouer ce réflexe « bien rouennais ».

Un beau jour d’août, un fort coup d’excavatrice conduite par Serge Brard, pour le compte de l’entreprise Lanfry, mis à jour la voûte d’une cave qu’on ne supposait guère à cet endroit. En elle même, ladite cave n’empêchait nullement la réfection du pavage de la cour du Palais ; cave pour cave, ça ne manque pas, et le remblai non plus.

L’ennui c’est que l’engin étant tombé une première fois dans un trou, il tomberait dans un second voire un troisième. A la longue, les assurances… On résolut de sonder. Au troisième essai, ce n’était plus une cave qui apparut, mais tout un édifice de style à l’évidence roman. Arrêt du chantier, interrogations diverses, saisine des autorités – les Antiquités historiques de Haute-Normandie, lesquelles ordonnèrent une étude sur site. Le temps s’y prêtait, c’était les vacances.

Les fouilles furent menées en deux campagnes et permirent d’identifier un vaste bâtiment comparable à ceux connus dans la région et dont on pouvait dater la construction de la fin du XIe siècle au début du XIIe. Il y avait là une salle haute, une salle base, des sortes d’ouvertures en forme de meurtrières, un minuscule escalier ; suivirent de fines colonnettes aux bases ouvragées, des restes de charpentes, des traces d’incendie, un vestige de porte avec un gond de fer. Ajoutons-y des morceaux de céramique, des pièces de monnaie, des gobelets de verre et ce qui restait d’un luminaire, et surtout divers graffitis, plusieurs en latin, la majorité en hébreu.

Consciencieux, archéologues, maîtres et étudiants, inscrivaient tant qu’il en tombait, sur de grands blocs en papier quadrillé, ce qui pouvait faire signe et sens. Du côté des travaux, en attendant, on bricolait. Ceux qui lisaient les journaux ou écoutaient la radio apprenaient bien des choses dont il reste peu pour le temps qui passe et a déjà passé, paroles et phrases envolées, aussi vite que dites ou écrites.

Mais dans la cour, devant de « mur Nord », devant « la tourelle de l’escalier », le « mur Ouest » et « l’entrée de la salle basse », l’intuition prenait corps ; une pelletée de terre, un moellon, un débris, un croquis… la lumière d’août montrait la permanence de ce qui résiste, inflexible ; glorifiait l’évidence de ce qui se transmet, inexorable. Maîtres et élèves le sentaient. Les terrassiers aussi, sous la chaleur, dans la poussière, sans un souffle d’air. Tous, nous le sentions : désormais il faudrait faire avec.

LIV.

Il y avait, autrefois, dans les jardins publics, des gardiens. Square Verdrel, square de l’Hôtel de Ville… des hommes en uniforme bleu arpentaient les allées, surveillant d’un œil sévère jeux, déambulations, et ordonnance de domaines qui leur appartenaient. Square Verdrel (qu’on appelait toujours, parfois, le square Solferino) un des cerbères avait, en guise de main gauche (ou droite ?) un crochet, à la manière des pirates ou corsaires de l’imaginaire enfantin ; tel, il nous terrorisait, à la fois par son statut de gardien redouté, et aussi pour cet aspect effrayant de mythique Capitaine Crochet. Ancien combattant de 14-18 ? Probablement. Il y avait aussi des chaisières, femmes âgées, vêtues de noir, qui délivraient des tickets pour l’occupation d’un siège pour une heure ou deux ; mais c’était là affaire d’adultes.

Ces chaisières ont disparu comme ont disparu les gardiens. Et comme ont disparu, square Verdrel, la boutique de friandises et de rafraîchissements de la partie nord, et les joueurs de dames à l’ombre des marronniers, et le kiosque à journaux, à l’entrée par la rue Jeanne d’Arc. Et aussi les pissotières. Finalement comme ont presque disparu les enfants dans les squares. Je dis « presque » car il en reste, mais qu’ont-ils de ressemblant avec ceux d’autrefois ?

Le kiosque à journaux avait la particularité d’être le premier ou l’un des premiers à recevoir, de par sa proximité avec la gare, en début d’après-midi, la première édition du Monde. Guère de changement, c’est aujourd’hui au Relais de la gare, en haut de la rue, qu’il faut monter pour avoir la première édition, laquelle, avouons-le, n’a plus la fraîcheur d’autrefois. Le monde change, et Le Monde aussi. J’ai connu un temps où sa lecture, à l’heure du thé, au Café des Postes, toujours rue Jeanne d’Arc, vous faisait passer pour un lecteur à idées (de droite), plutôt au fait des « nouvelles de Paris » et ne s’intéressant qu’à elles.

Il fut même un temps, quelques mois, où la rumeur voulut qu’un quotidien, financé par ledit Monde, viendrait s’établir à Rouen afin d’entamer le monopole d’un Paris-Normandie catalogué « à gauche » ; c’était, je m’en souviens (pour des raisons personnelles, j’ai le repère), en 1963. On sait ce que l’ironie de l’histoire a fait de ce potin, sans doute alimenté par des journalistes locaux contrits de supporter l’inaltérable pugnacité d’un Pierre-René Wolf.

A y réfléchir, pour être exact, l’heure du thé ne se prenait pas au Café des Postes, mais plus haut, à deux pas, à l’Hôtel de la Poste, encore rue Jeanne d’Arc, dans les salons quasi-victoriens à éclairage électrique. Là, dans des théières d’argent frappées au monogramme de l’hôtel, le Darjiling s’agrémentait de petits fours venus de chez Meïer. Certains jours, le terrain était occupé par des tables de jeux où se déroulaient les parties du Bridge amical, société animée par une Mademoiselle Lamy, personnage à cheveux bleutés, robes Chanel, vivotant d’organisations de tournois pour lesquels elle démarchait les commerçants, à la recherche de lots pour les vainqueurs.

Que reste-t-il de tout cela ? Rien. Ou alors, tout, mais sous d’autres noms. Oui, c’est plutôt ça, sous d’autres noms.

LIII.

Dîner chez Gill, quai de la Bourse, à l’invitation des Sauviat. Traité royalement on le voit, mais ils me le doivent bien. Avant de pousser la porte, je ne peux m’empêcher de maugréer (encore) en observant le pont Boieldieu, la tour des archives, et ce qu’en on fait nos édiles. Je pense à ce malheureux Baumel qui a du se retourner dans sa tombe à voir comment on a flanqué ses quatre groupes de mignardises bien la note de notre époque de trophées et de récompenses (j’apprends que l’artiste va récidiver avenue Pasteur !) J’en jette quelques mots à mes hôtes, mais difficulté à me faire comprendre. Eux trouvent le tout plutôt joli, sans aller au-delà et surtout sans approfondir ce jugement de simple convenance.

Peu de monde dans la salle, climat feutré, un peu froid, toujours la même ambiance d’aquarium malgré la nouvelle décoration. Vrai que dehors il pleut des cordes. Je suis venu deux ou trois fois chez Gill, d’abord rue Saint-Nicolas, à l’ouverture en 84, puis ici, une dizaine d’années plus tard, lorsque ferma La Bourse, dernier avatar de la grande brasserie fréquentée dans les années Cinquante et Soixante. Et dont évidemment il ne reste pas un élément, et à un point tel qu’on se demande si la mémoire ne nous joue pas des tours.

Les Sauviat ont beau à être « à l’aise » comme on dit, Madame note le prix des plats qu’elle juge excessif (ceci expliquant cela ?) Je sens que Monsieur, l’air de rien, tique. Dois-je acquiescer ou ne pas entendre ? Ma veulerie fait que j’essaie de choisir dans « la moyenne », prétextant à mon âge des digestions délicates ; si c’est vrai, c’est d’avoir à faire des efforts de considération. Reste que côté vin, lui se rattrape en commandant un vertigineux Saumur-Champigny qu’il vantera avec mesure.

Leur invitation est de simple politesse. Ils m’aiment bien ; finalement moi aussi. Nous nous connaissons depuis longtemps et nos affaires d’autrefois ont créé des liens qu’on ne saurait trancher sans dommage. Vertu du Saumur-Champigny ? Possible.

Conversations sur Eva Molyneux et ses démêlés chinois, sur le restaurant La Pérouse dont ils viennent de vendre les murs, sur les présidentielles, législatives et municipales, sur la situation rouennaise qu’ils commentent avec raison… Le tout sans contraintes et, pour ma part, avec la franchise et l’indiscrétion dont je suis capable.

Dans la salle, personne de connaissance. Les tables sont éloignées. Impossible d’écouter les conversations, plaisir habituel dont je ne me prive pas. Dans le fond, j’observe un groupe de huit personnes, tous des hommes, genre « dans les affaires », avec en bout de table, une autorité qui préside et laisse tomber de temps à autre une phrase à l’allure de sentence qu’on souligne de forts mouvements de têtes.

Ceci me rappelle que rue Saint-Nicolas, un certain dimanche ou samedi midi, Gill reçut la visite de François Mitterrand, alors président, en compagnie de Robert Badinter et quelques autres. Déjeuner incognito mais vite su et célébré par la presse locale. Ce devait être en 85 ou 86.

Comme d’habitude, Jérôme a censuré ici ce que je pensais de la cuisine Gillienne.

LII.

Un tour du côté de la rue de Madagascar, dans les entrepôts d’Ouest-Archiv. Lieux sous scellés, l’ouverture prend un peu de temps. Les combinaisons d’entrée sont de moi seul connues, de même que la configuration des locaux (ou ce qu’il en reste). Les hangars sont vides, en passe d’être revendus. J’apprends que l’Agglo est intéressée par le périmètre ; inutile de dire que les liquidateurs se frottent les mains à la perspective d’appliquer ici le prix du foncier en usage ici.

Vrai que ce bâti d’un autre âge n’attend que la démolition. Tout est hors d’usage, replâtrage sur replâtrage, rustine sur rustine, seul le gigantisme tient debout. Les fenêtres des bureaux ont été vandalisées, les pigeons nichent dans les charpentes métalliques ; il semble que dans la cour principale, quelques abris de fortune aient été construits, repaires de Sdf ou de gitans. Traces de feux à même le sol.

Il reste à inventorier et expertiser 13.000 cartons, ce en compagnie des clercs de notaires et huissiers chargés de la liquidation. Également là, un délégué des archives départementales et un autre qui, via la Drac, représente les nationales. A quelques phrases échangées, les hommes de loi perçoivent que ceux-là sont mes alliés dans l’affaire. Signes discrets, je remets mes listings dans mon porte-document. L’inventaire est à faire et non fait.

La faillite de la société a été parallèle au lent traitement des fonds récoltés. Nous avions opéré une première sélection ayant conduit à une conséquence avouée, celle de dresser un répertoire (plusieurs répertoires) des fonds à détruire (qui ne l’ont pas été, mais personne ne le sait). Les premières listes de livres rares et des manuscrits ont été faites et sont entre les mains des liquidateurs ; ça n’est pas l’enjeu du combat, je laisse cet os à ronger aux financiers. De leur côté, les deux fonctionnaires font valoir leur mission de « valorisation », des « attente des publics », et des « conséquences à long terme des orientations » prises par la mise sous scellés de cartons non-inventoriés.

Inutile de préciser que ces arguments sont débités dans une langue rare pour les rapaces. Cependant, au bout d’un moment, je me demande où sont mes vrais ennemis et sur qui, finalement, je dois m’appuyer. En entendant les notions de « politique d’archivage et de conservation adaptée » puis « d’enrichissement des fonds », je conclus qu’on veut récupérer très vite mes précieux dépôts. Il fait une chaleur éprouvante dans ces hangars où on n’y voit goutte. La géographie et la météo sont mes alliés. Et mes listings. La liquidation peut prendre du temps, encore du temps. Bref, tout le monde est d’accord : il est urgent d’attendre.

En sortant, quelques pas dans la rue, détaillant les trottoirs herbeux que bordent de hautes palissades de bois, la route faite d’énormes pavés de grès, avec de temps à autre le passage d’un camion roulant à des vitesses déraisonnables. Une ambiance, presque un monde. Tout cela est appelé à disparaître, tôt ou tard, comme le reste, moi et mes cartons.

LI.

Quelques étudiants, amis de Jérôme, conviés par celui-ci à des réunions politiques dans ce lieu commode que sont mes anciens bureaux, m’apportent d’étranges perspectives. Leur naïveté n’a d’égale que leur cynisme. S’ils sont mauvais stratèges, ils sont bons combattants. Mais il leur manque la rouerie, la rancœur ; ils se font avoir non par manque d’expérience, mais par manque de méchanceté. Ce sont de gentils enfants aux prises avec des adultes méchants. Dans ce tableau, je joue le rôle de l’oncle « bons conseils » et ces jeunes gens bardés de diplômes, d’ordinateurs portables et de liaisons Internet, m’écoutent, aussi raisonnables que raisonneurs.

Comme les références littéraires ne manquent pas, non plus que les rectifications de fautes de français, je me fais l’effet de l’oncle André Gide choyé au milieu d’une assemblée d’éphèbes (pas tous !) attentifs et peu contraints. Le fait est qu’il y a peu de jeunes filles et que plusieurs participants affichent des mœurs chères au cœur de l’auteur de Paludes. Dieu me garde, sur le tard, de l’imiter, lui ou Aragon, ou d’autres.

En revanche s’il y a une chose à laquelle ces jeunes grecs m’initient, c’est à Internet, au virtuel des pages « cascadantes », aux sites, aux blogs, aux fils sans fils… univers où ils me m’inscrivent comme une figure décalée (disent-ils !) C’est avec leur concours, et pour beaucoup l’insistance de Jérôme, que je me suis décidé à publier mes écritures. Plus habitué et convaincu par les écrits de papier, j’ai cependant constaté qu’une publication au jour le jour (pas tout à fait, bien sûr) me contraignait à ne pas abandonner le projet (celui-là ou un autre) comme trop souvent par le passé.

Un blog requiert un minimum de fidélité, sinon à quoi bon. Mais je cache à mes jeunes amis la phrase de Louis-Ferdinand Céline : « Un livre par jour, la fosse commune » pour la traduite à mon sens : « Un blog par jour, la fosse commune ».

Pendant des décennies, j’ai été l’homme « qui ne finit jamais ». Mes écrits, articles, projets ou dessins d’architecture sont légion lorsqu’il s’agit d’ébauches. Je n’ai rien construit (d’autres l’ont faits pour moi), je n’ai rien publié (ou si peu), je n’ai véritablement réussi que dans « les affaires », à l’image de mon père finalement, lui qui me reprochait tant de ne pas lui ressembler ! J’ai trop vécu pour l’avenir et dans le passé, peu dans l’instant, ou pour des choses dont je concluais qu’elles n’en valaient pas la peine.

Il y avait aussi chez moi cette faculté à m’intéresser à trop de choses et à trop de gens, à me lasser aussi vite que je m’emballe, à voleter de branche en branche, inconscient du temps qui passe ou content de passer mon temps. L’âge arrivant, la mort des autres survenant, un beau soir, on se dit que si c’était pour ça, seulement pour ça…

On s’en doute, ces préoccupations ne concernent nullement les jeunes amis de Jérôme. Nos soirées roulent sur la politique, les réseaux sur le Net, les soucis de logement, la mode vestimentaire (que d’expertises !), les amours contingentes… et le fait de savoir si un jour, les trains entre le Havre et Paris arriveront à l’heure. Constatons-le, préoccupations plus que raisonnables.




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......