L.

Presque chaque dimanche, comme tout bon Rouennaisi, je suis au Clos Saint Marc. Ça fait presque soixante ans, peut-être plus. J’ai connu les halles anciennes, façon Baltard, avec la grande horloge, les marchands d’alimentaire, considérablement plus nombreux qu’aujourd’hui, et la brocante, qu’alors on trouvait au fin fond sud de la place, une fois traversé la rue Alsace-Lorraine. Sous les épais platanes s’étalaient les fripiers, broc’s, bouquinistes et ferrailleurs inchangés à ceux d’aujourd’hui. Quoique, dans mon souvenir, il existait des différences ; d’abord la présence, dans les années Quarante ou Cinquante, des « amateurs », vendeurs sans patente et plus ou moins aux marges de la légalité, prompts à s’éclipser à la vue d’une pèlerine ou d’un képi. Et aussi que tout avait un caractère plus désordonné, improvisé, moins dans l’alignement, plus dans le provisoire et l’éphémère.

C’est sous ces grands arbres que j’ai acheté mes premiers livres anciens, que j’ai commencé ma collection de bons auteurs, ce que je-ne-sais-plus-qui (Patrick Besson ?) a excellemment défini : « l’avantage d’avoir fait les bouquinistes pendant sa jeunesse, on le comprend quand on est vieux : on a tous les bons livres chez soi. » Pour preuve, un de mes premiers achats, j’avais 17 ou 18 ans (c’était donc vers 1948), fut une édition complète du théâtre de Corneille, datée de 1714, en 4 volumes, veau brun, chez Charles Osmond. A peine croyable, j’ai payé ça, 100 francs. La reliure était plus que fatiguée et, par endroit, mangée aux vers, mais c’était un prix de rien. Je revois le bouquiniste, qui me paraissait être un vieillard, vêtu d’un immense pardessus élimé, le nez enfoui dans un cache-nez de laine grise, et porteur d’un curieux bonnet de fourrure, genre astrakan, comme aurait pu en arborer un militaire d’une quelconque armée tsariste. Mais je vagabonde peut-être.

C’était aussi à cette une époque où, ayant rompu avec ma famille, j’achetais pour mon dimanche (et parfois mon lundi) une grosse tranche d’un pâté dit « breton » qu’on débitait dans une charcuterie de la rue Armand-Carrel à l’enseigne du Cochon qui dort. Avec un pain, j’étais calé jusqu’au mardi, sans trop de maux d’estomac. Curiosité, le charcutier du Cochon qui dort se nommait Léveillé. Ça ne s’invente pas.

Il y a eu une période que j’ai moins aimé, celle où les halles ont été remplacées par la salle Lionel-Terray, gymnase bétonné qui servit de salle de spectacles sportifs lorsque le cirque du Boulingrin fut démoli. Ce bâtiment était comparable au parking de la place de la place des Emmurées que j’espère bien voir disparaître avant ma mort.

Aujourd’hui, je continue d’arpenter les allées, un dimanche après l’autre, retenu le temps d’une rare rencontre, d’un café, d’un bavardage, parfois avec de vieux politiques (ils n’existaient pas autrefois). Allez comprendre, une chose qui m’étreint le cœur : c’est certains dimanches, des gens stationnent au carrefour avec un carton contenant une portée de chats à donner à qui en veut.

L’hiver, s’il fait beau, chez les marchandes de fleurs, à m’attarder aux effets du soleil dans les couleurs, je me dis que j’ai perdu pas mal de choses et de temps. Par exemple, j’ai perdu mon estomac de fer ; oui, pour le traiteur chinois d’aujourd’hui, je me sens moins d’attaque.

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