XLVIII.

« En février 1793, les jours furent des plus froids ; les Rouennais alors maudirent leurs rues glaciales et le vent du nord qui leur coupait le visage. On était alors en pleine tourmente révolutionnaire et lorsque commence ce récit, la population se ressentait toujours de la mort du roi, survenue quelques jours auparavant. Les temps étaient durs, les esprits exaltés et chacun prévoyait un avenir aussi sombre que le passé des mois écoulés.

Ce matin là, la ville s’éveillait à peine. En bord de Seine, dans le périmètre de l’ex-paroisse St. Eloi, les brumes du fleuve se dissipaient lentement. Un passant attardé ou trop matinal n’aurait pas réussi à voir les faibles lumières de l’Hôtel des Indiens Caraïbes, important relais conduisant au Havre ou Dieppe. Quelques servantes et petits valets quittaient leurs paillasses ; les chevaux remuaient dans l’écurie ; un chien tirait sur sa chaîne.

Du fond du fauteuil, Morienne se réveilla en sursaut. Fixant le vide devant lui, il mit un temps à retrouver ses esprits. N’avait-on pas frappé à la porte ? Secouant la tête, il émit un grognement signifiant qu’il avait entendu. De l’autre côté, dans le couloir, des pas s’éloignèrent. Mal couché, les reins comme brisés, il se redressa avec difficulté.

La nuit avait été courte. L’aube filtrait au travers des vitres sales. C’était une lumière jaune et froide, mauvaise, chargée de pressentiments. Du dehors, il perçut les bruits de la cour et des quais. Quelle heure ? On s’activait autour des chevaux ou, plus loin, près de l’eau, au maniement des navires. Le souvenir de la nuit lui revint. Il avait vainement tenté de faire bavarder un matelot norvégien débarqué de la veille. Echec complet. Baragouin d’allemand mêlé d’anglais, l’échange avait été plus que décevant pour ce qu’en attendait Morienne. De taverne en taverne, déambulant dans le quartier du Grand Quai, cela avait fini comme à l’accoutumé. Maigre consolation. Et son réveil n’en était que plus nauséeux. Encore heureux qu’il ait retrouvé le chemin de l’hôtel. L’avait-on vu rentrer ? La dernière image qui lui restait était celle d’une passerelle au-dessus de l’eau. Ça et le nom du bateau : le Thor.

Des bruits plus précis le sortirent de sa torpeur. S’extrayant du fauteuil, il se mit debout et constata que sa toilette était dans le plus grand désordre. Sa chemise tachée de vomissures lui fit horreur. Il la quitta aussitôt. Nu, il s’approcha de l’unique fenêtre et tira le rideau. Le froid le saisit. Aspirant à fond, il ouvrit le battant. Ça et là, les nappes de brouillard laissaient place aux premières lueurs du jour. En face, par dessus les toits des remises, il contempla le port.

Enchevêtrement de cordages, d’amarres et de voiles, dans l’air humide, les corvettes et brigantins se mêlaient aux cotres et aux barques. Le maigre jour nimbait le tout de couleurs délavées où le soufre dominait. Des tons de gris renforçaient l’impression d’un monde fermé. Au milieu de la forêt des mats, Morienne apercevaient les quinquets des navires en partance. Des hommes s’activaient sur les quais ; d’autres, près des bastingages, semblaient déjà à l’œuvre pour appareiller. »

… début du Blocus des Quatorze, roman inachevé, laissé en plan depuis 1994. Ce sera ma contribution à l’actualité.

2 Réponses à “XLVIII.”


  • Ben, faut continuer !

    Pour vous donner du courage (si vous en manquez…) à transformer en nouvelle ?

    Ou alors vous ressuscitez -façon XXIe siècle- la tradition du roman publié en feuilleton, comme l’ont fait Balzac et d’autres. Mais feuilleton cette fois sur un blog

  • J’associe votre texte à de vieilles gravures de Rouen vues par-ci par-là. J’aimerais également pouvoir en lire plus…

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