XLVII.

On va rire : vieillissant, je me mets à croire aux fantômes. Entendez, aux « forces de l’esprit » (comme disait on sait qui). On le sait, ceux qui disparaissent, gens et choses, restent, malgré tout, parmi nous. Ils nous hantent. Pour les gens, c’est l’évidence ; pour les choses, c’est plus compliqué. Elles aussi, vivent, meurent ou disparaissent. Les objets (« inanimés, avez-vous donc une âme… ») nous accompagnent, nous précèdent, nous succèdent, parlent au cœur, à la mémoire, et soufflent ce qu’ils veulent.

Ce préambule pseudo-métaphysique introduit une énième réflexion (que je voudrais dernière) sur ce dont tout le monde parle, à savoir la défunte Médiathèque. Dans je ne sais plus quelle chronique, je vagabondais autour de Meurtre dans la cathédrale et d’Un cadavre dans la bibliothèque pour dire tout ce que j’en avais sur le cœur : l’aberration qu’a constituée ce projet, l’entêtement mis à l’imposer et la ténacité à toujours s’en féliciter.

Là où autrefois on égorgeait les bœufs, on irait donc. Puis, finalement on n’irait pas. Pour moi, c’est tout comme. Quand il s’agit du pire, on n’est pas satisfait d’avoir raison.

Mais à présent ? Une fois qu’on aura, mairie socialiste et verte, détruit le travail des ouvriers et l’œuvre d’un architecte, s’en tiendra-t-on à un lot qui se voudrait consolateur ? Qu’on en juge : réouverture de la bibliothèque Études (dite Villon), construction de bibliothèques-ludothèques, et point d’orgue du projet : « priorité donnée à l’accessibilité des collections par le biais des nouvelles technologies » (phrase admirable pour qui aime la densité des contenus).

Saluons le courage qu’il y a à s’aliéner architecte, constructeurs, bibliothécaires, lecteurs, habitants du quartier, que sais-je encore… de ceux-ci et ceux-là, les nouveaux élus n’ont cure. Tout est au plan comptable et au ralenti du rêve ; c’est ce qu’on appelle l’esprit de décision. Désormais, ici, les gens de Gauche n’ont que faire du symbolique ; s’ils ne répugnent pas au drapé antique et à la diatribe, pour l’électeur administré, ils posent au réalisme le plus primaire : celui de l’économique. Cela leur donne du maintien, par conséquent de la consistance.

Personne n’a compris, à la Mairie, qu’il ne faut jamais détruire le travail en train de se faire, et qu’il ne faut jamais arrêter un projet de culture (malgré tout c’en était un). Encore une fois, cela coûtera cher, à nous Rouennais, aux sens symbolique et comptable. Laissons ce second plan, plaie d’argent n’est pas mortelle, mais pour le premier, gageons que nous n’en avons pas fini d’être hantés par le fantôme enchaîné de la Médiathèque.

Dans le Dictionnaire Rouennais de 2108, écrit à la manière de la Relation Véridique du Règne des Rois Normands, à l’article « Fourneyron (Valérie) » on pourra lire, entre autres : « Mal conseillée, elle fit démolir un bâtiment du grand architecte Ricciotti. Cette décision entraîna sa disgrâce et Rouen devint le théâtre de longues guerres politiques fratricides. La fin du mandat fut marquée par l’absorption de l’ancienne cité dans une vaste technopole administrée par l’Agglo-Conseil 76, ce qui marqua l’avènement de Lorenzo IV, premier baron européen. Exilée par ordre de la Haute-Autorité Royale, l’ancienne maire fut condamnée à expier dans le couvent des Clarisses construit sur le site de Ronchamp par Renzo Piano. »

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