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Archive mensuelle de juillet 2008

L.

Presque chaque dimanche, comme tout bon Rouennaisi, je suis au Clos Saint Marc. Ça fait presque soixante ans, peut-être plus. J’ai connu les halles anciennes, façon Baltard, avec la grande horloge, les marchands d’alimentaire, considérablement plus nombreux qu’aujourd’hui, et la brocante, qu’alors on trouvait au fin fond sud de la place, une fois traversé la rue Alsace-Lorraine. Sous les épais platanes s’étalaient les fripiers, broc’s, bouquinistes et ferrailleurs inchangés à ceux d’aujourd’hui. Quoique, dans mon souvenir, il existait des différences ; d’abord la présence, dans les années Quarante ou Cinquante, des « amateurs », vendeurs sans patente et plus ou moins aux marges de la légalité, prompts à s’éclipser à la vue d’une pèlerine ou d’un képi. Et aussi que tout avait un caractère plus désordonné, improvisé, moins dans l’alignement, plus dans le provisoire et l’éphémère.

C’est sous ces grands arbres que j’ai acheté mes premiers livres anciens, que j’ai commencé ma collection de bons auteurs, ce que je-ne-sais-plus-qui (Patrick Besson ?) a excellemment défini : « l’avantage d’avoir fait les bouquinistes pendant sa jeunesse, on le comprend quand on est vieux : on a tous les bons livres chez soi. » Pour preuve, un de mes premiers achats, j’avais 17 ou 18 ans (c’était donc vers 1948), fut une édition complète du théâtre de Corneille, datée de 1714, en 4 volumes, veau brun, chez Charles Osmond. A peine croyable, j’ai payé ça, 100 francs. La reliure était plus que fatiguée et, par endroit, mangée aux vers, mais c’était un prix de rien. Je revois le bouquiniste, qui me paraissait être un vieillard, vêtu d’un immense pardessus élimé, le nez enfoui dans un cache-nez de laine grise, et porteur d’un curieux bonnet de fourrure, genre astrakan, comme aurait pu en arborer un militaire d’une quelconque armée tsariste. Mais je vagabonde peut-être.

C’était aussi à cette une époque où, ayant rompu avec ma famille, j’achetais pour mon dimanche (et parfois mon lundi) une grosse tranche d’un pâté dit « breton » qu’on débitait dans une charcuterie de la rue Armand-Carrel à l’enseigne du Cochon qui dort. Avec un pain, j’étais calé jusqu’au mardi, sans trop de maux d’estomac. Curiosité, le charcutier du Cochon qui dort se nommait Léveillé. Ça ne s’invente pas.

Il y a eu une période que j’ai moins aimé, celle où les halles ont été remplacées par la salle Lionel-Terray, gymnase bétonné qui servit de salle de spectacles sportifs lorsque le cirque du Boulingrin fut démoli. Ce bâtiment était comparable au parking de la place de la place des Emmurées que j’espère bien voir disparaître avant ma mort.

Aujourd’hui, je continue d’arpenter les allées, un dimanche après l’autre, retenu le temps d’une rare rencontre, d’un café, d’un bavardage, parfois avec de vieux politiques (ils n’existaient pas autrefois). Allez comprendre, une chose qui m’étreint le cœur : c’est certains dimanches, des gens stationnent au carrefour avec un carton contenant une portée de chats à donner à qui en veut.

L’hiver, s’il fait beau, chez les marchandes de fleurs, à m’attarder aux effets du soleil dans les couleurs, je me dis que j’ai perdu pas mal de choses et de temps. Par exemple, j’ai perdu mon estomac de fer ; oui, pour le traiteur chinois d’aujourd’hui, je me sens moins d’attaque.

XLIX.

L’autre soir, longue conversation avec Y*** au Bar des Fleurs. Toujours le même sujet ! Mêmes questions et mêmes réponses. Jérôme nous a rejoint et m’a délivré. Il me semble que j’ai trop mangé et bu (depuis un certain temps, je mesure de plus en plus mal les quantités ingurgitées, d’où des nuits – sans parler des matins ! – éprouvants). Dînant et bavardant aux Fleurs, je me suis fait la réflexion que cette brasserie est devenue une institution, ce qu’elle était loin d’être il y a une quarantaine d’années. Lorsque le marché aux fleurs était logé place des Carmes (d’où le nom), c’était un café insignifiant, plutôt un rendez-vous de quartier. Je ne crois pas y avoir mis les pieds avant les années Quatre-vingt. Et encore !

Dans mon lit, à ruminer mes excès et à me jurer de n’en plus faire, je vagabondais de cafés en cafés, brasseries, bars de nuit, tels que je les ai (que trop) connus autrefois.

Dans les années Cinquante, il était chic de passer, à l’heure de l’apéritif à L’Escale, à L’Ambiance, ou au Scotch. Le premier était le bar de l’Hôtel de la Poste (rue Jeanne d’Arc, aujourd’hui disparu), le second, celui de l’Hôtel de Dieppe (à la gare), le troisième, quai de la Bourse, le bar de l’Hôtel d’Angleterre (disparu lui aussi). C’était le genre bar à cocktails, ambiance feutrée, très bcbg (ça ne se dit plus) avec parties de 4-21, et impeccables plis de pantalon (sur un haut tabouret de bar, croyez-moi, c’était un record). On connaissait les barmans, lesquels nous connaissaient, et chacun « se la jouait » (ça ne se disait pas) à la mode américaine d’après-guerre.

Dans mes pérégrinations professionnelles, j’ai pas mal fréquenté L’Union (place de l’Hôtel de ville), La Consolation (rue de l’Hôpital), Le Petit Moulin (au bas de la rue de la République). Seul le deuxième existait encore sous ce nom il y a peu (histoire ancienne désormais). J’ai déjeuné chaque jour au Petit Moulin durant presque une dizaine d’années lorsque j’ai eu mon agence dans l’îlot Coré. J’y ai connu plusieurs couples de patrons, pas plus sympathiques que ça, mais le lieu était pratique, la cuisine soignée, et on pouvait y discuter sans ambages ni réserves.

A cette époque, si j’avais un client à soigner, je l’emmenais à L’Agriculture (quai de Paris). C’était « presque » au bord de l’eau et les grandes baies vitrées offraient un caractère « bateau-mouche » dans la note. On m’a dit que c’était devenu un restaurant chinois. Non loin, je fréquentais aussi, rue des Augustins, au coin de la place Saint Marc, La Brasserie Alsacienne (chez le père Linquer) où l’on mangeait de l’excellente choucroute, rareté en ce temps. Il y avait aussi, à quelques centaines de mètres du Petit Moulin, une autre brasserie, Le Grütli, qui existe toujours. A cause du cinéma Omnia tout proche, on y servait tard. Et d’autres qui ont défilé : Le Château d’O, Le Café de la Bourse, Le Café des Postes, Le Nico Bar, Le Café de Rouen, Le Mexicana-Bar, Bagatelle… lieux hantés tant et plus. J’ai fini par m’endormir.

XLVIII.

« En février 1793, les jours furent des plus froids ; les Rouennais alors maudirent leurs rues glaciales et le vent du nord qui leur coupait le visage. On était alors en pleine tourmente révolutionnaire et lorsque commence ce récit, la population se ressentait toujours de la mort du roi, survenue quelques jours auparavant. Les temps étaient durs, les esprits exaltés et chacun prévoyait un avenir aussi sombre que le passé des mois écoulés.

Ce matin là, la ville s’éveillait à peine. En bord de Seine, dans le périmètre de l’ex-paroisse St. Eloi, les brumes du fleuve se dissipaient lentement. Un passant attardé ou trop matinal n’aurait pas réussi à voir les faibles lumières de l’Hôtel des Indiens Caraïbes, important relais conduisant au Havre ou Dieppe. Quelques servantes et petits valets quittaient leurs paillasses ; les chevaux remuaient dans l’écurie ; un chien tirait sur sa chaîne.

Du fond du fauteuil, Morienne se réveilla en sursaut. Fixant le vide devant lui, il mit un temps à retrouver ses esprits. N’avait-on pas frappé à la porte ? Secouant la tête, il émit un grognement signifiant qu’il avait entendu. De l’autre côté, dans le couloir, des pas s’éloignèrent. Mal couché, les reins comme brisés, il se redressa avec difficulté.

La nuit avait été courte. L’aube filtrait au travers des vitres sales. C’était une lumière jaune et froide, mauvaise, chargée de pressentiments. Du dehors, il perçut les bruits de la cour et des quais. Quelle heure ? On s’activait autour des chevaux ou, plus loin, près de l’eau, au maniement des navires. Le souvenir de la nuit lui revint. Il avait vainement tenté de faire bavarder un matelot norvégien débarqué de la veille. Echec complet. Baragouin d’allemand mêlé d’anglais, l’échange avait été plus que décevant pour ce qu’en attendait Morienne. De taverne en taverne, déambulant dans le quartier du Grand Quai, cela avait fini comme à l’accoutumé. Maigre consolation. Et son réveil n’en était que plus nauséeux. Encore heureux qu’il ait retrouvé le chemin de l’hôtel. L’avait-on vu rentrer ? La dernière image qui lui restait était celle d’une passerelle au-dessus de l’eau. Ça et le nom du bateau : le Thor.

Des bruits plus précis le sortirent de sa torpeur. S’extrayant du fauteuil, il se mit debout et constata que sa toilette était dans le plus grand désordre. Sa chemise tachée de vomissures lui fit horreur. Il la quitta aussitôt. Nu, il s’approcha de l’unique fenêtre et tira le rideau. Le froid le saisit. Aspirant à fond, il ouvrit le battant. Ça et là, les nappes de brouillard laissaient place aux premières lueurs du jour. En face, par dessus les toits des remises, il contempla le port.

Enchevêtrement de cordages, d’amarres et de voiles, dans l’air humide, les corvettes et brigantins se mêlaient aux cotres et aux barques. Le maigre jour nimbait le tout de couleurs délavées où le soufre dominait. Des tons de gris renforçaient l’impression d’un monde fermé. Au milieu de la forêt des mats, Morienne apercevaient les quinquets des navires en partance. Des hommes s’activaient sur les quais ; d’autres, près des bastingages, semblaient déjà à l’œuvre pour appareiller. »

… début du Blocus des Quatorze, roman inachevé, laissé en plan depuis 1994. Ce sera ma contribution à l’actualité.

XLVII.

On va rire : vieillissant, je me mets à croire aux fantômes. Entendez, aux « forces de l’esprit » (comme disait on sait qui). On le sait, ceux qui disparaissent, gens et choses, restent, malgré tout, parmi nous. Ils nous hantent. Pour les gens, c’est l’évidence ; pour les choses, c’est plus compliqué. Elles aussi, vivent, meurent ou disparaissent. Les objets (« inanimés, avez-vous donc une âme… ») nous accompagnent, nous précèdent, nous succèdent, parlent au cœur, à la mémoire, et soufflent ce qu’ils veulent.

Ce préambule pseudo-métaphysique introduit une énième réflexion (que je voudrais dernière) sur ce dont tout le monde parle, à savoir la défunte Médiathèque. Dans je ne sais plus quelle chronique, je vagabondais autour de Meurtre dans la cathédrale et d’Un cadavre dans la bibliothèque pour dire tout ce que j’en avais sur le cœur : l’aberration qu’a constituée ce projet, l’entêtement mis à l’imposer et la ténacité à toujours s’en féliciter.

Là où autrefois on égorgeait les bœufs, on irait donc. Puis, finalement on n’irait pas. Pour moi, c’est tout comme. Quand il s’agit du pire, on n’est pas satisfait d’avoir raison.

Mais à présent ? Une fois qu’on aura, mairie socialiste et verte, détruit le travail des ouvriers et l’œuvre d’un architecte, s’en tiendra-t-on à un lot qui se voudrait consolateur ? Qu’on en juge : réouverture de la bibliothèque Études (dite Villon), construction de bibliothèques-ludothèques, et point d’orgue du projet : « priorité donnée à l’accessibilité des collections par le biais des nouvelles technologies » (phrase admirable pour qui aime la densité des contenus).

Saluons le courage qu’il y a à s’aliéner architecte, constructeurs, bibliothécaires, lecteurs, habitants du quartier, que sais-je encore… de ceux-ci et ceux-là, les nouveaux élus n’ont cure. Tout est au plan comptable et au ralenti du rêve ; c’est ce qu’on appelle l’esprit de décision. Désormais, ici, les gens de Gauche n’ont que faire du symbolique ; s’ils ne répugnent pas au drapé antique et à la diatribe, pour l’électeur administré, ils posent au réalisme le plus primaire : celui de l’économique. Cela leur donne du maintien, par conséquent de la consistance.

Personne n’a compris, à la Mairie, qu’il ne faut jamais détruire le travail en train de se faire, et qu’il ne faut jamais arrêter un projet de culture (malgré tout c’en était un). Encore une fois, cela coûtera cher, à nous Rouennais, aux sens symbolique et comptable. Laissons ce second plan, plaie d’argent n’est pas mortelle, mais pour le premier, gageons que nous n’en avons pas fini d’être hantés par le fantôme enchaîné de la Médiathèque.

Dans le Dictionnaire Rouennais de 2108, écrit à la manière de la Relation Véridique du Règne des Rois Normands, à l’article « Fourneyron (Valérie) » on pourra lire, entre autres : « Mal conseillée, elle fit démolir un bâtiment du grand architecte Ricciotti. Cette décision entraîna sa disgrâce et Rouen devint le théâtre de longues guerres politiques fratricides. La fin du mandat fut marquée par l’absorption de l’ancienne cité dans une vaste technopole administrée par l’Agglo-Conseil 76, ce qui marqua l’avènement de Lorenzo IV, premier baron européen. Exilée par ordre de la Haute-Autorité Royale, l’ancienne maire fut condamnée à expier dans le couvent des Clarisses construit sur le site de Ronchamp par Renzo Piano. »

XLVI.

De la Médiathèque, du Palais des Congrès… et de d’autres choses, que dire, que faire ? Sinon un peu de parole libre, ici et maintenant, on ne voit guère d’issue possible pour évacuer cette nausée tenace. Il semble qu’aujourd’hui tout s’en mêle (s’emmêle) pour faire (me faire) désespérer de l’avenir.

A commenter (il le faut) je crains de n’apporter qu’une parole de plus dans la confusion des voix, des écrits, des opinions… Non que je veuille être à ce point original mais, au moins, ne pas faire l’intéressant, au final ne pas descendre dans l’arène, ne pas jouer au fameux toréador.

Certes j’ai mon opinion sur la décision de détruire la Médiathèque ; j’en ai une autre sur ce qu’il faut faire du Palais des Congrès ; une troisième sur le sort de la Maison sublime… Je ne suis pas indifférent aux destinées d’une Grande Agglo, à l’arrivée des petits bateaux sur les quais, à la pérennité des pistes cyclables, à la saleté des rues, aux dérives des transports en commun, au mauvais état du commerce local… que sais-je encore, de « sociétal » (quel mot !), de politique, d’artistique, ou encore, et finalement qui prime, au chagrin de ma voisine dont le chat gris est mort lundi (« Alors, me dit-elle, c’est pas le courage que j’ai. »)

Exemple : ici ou là, toujours à propos de la Médiathèque, on a qualifié la décision prise de « courageuse », ailleurs de « honteuse ». Ni l’un, ni l’autre. C’est avant tout une décision sans esprit, sans élégance, sans imagination. Une décision de rien et pour rien ; une décision qui voudrait avoir l’air et « qu’a pas l’air du tout ».

Certes, diriger (mot un peu fort) une ville, c’est décider ; on est élu pour ça. Mais c’est aussi, peut-être avant tout, penser au symbolique ; c’est avoir de l’inspiration. En conséquence, toute décision requiert distance ou hauteur, toute prise de risque doit s’évaluer à l’aune de qualités qu’on ne saurait trouver dans les plans comptables. Bref, il faut se décider en visant au recueillement. Et aussi, pourquoi pas, à l’humilité.

Tout ce qui fait défaut, en l’occurrence. Car hélas, les jours sont aux contraires : à la « proximité », à « l’écoute », à la prise en compte de l’avis des imbéciles, comme de l’avis des autres. Ces derniers se font rabrouer, il faut voir comme, sans vergogne, par des premiers ivres de l’impunité et de l’amoralisme intellectuels (spirituels, si l’on veut) de notre époque. Ceci, à propos de ce qu’il y a de plus sérieux ou de moins.

Sur ces sujets, Jérôme, neveu attentif, me voyant du vague à l’âme, m’incite à la lecture facile de romans policiers. Il m’engage à Mistic River d’un certain Dennis Lehane. A la page 100, je relève : « Hé, Kent ? lança Whitey, s’attirant un sourire de la part de l’intéressé. C’est pas pour dire, mais qu’est-ce qu’on en a à foutre ? » Comme thérapie expresse, avouez que c’est souverain.




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