XLIV.

Dans les discussions urbanistico-politiques de ces temps derniers, au delà des divergences, il est un accord parfait, celui de la déploration de ce que devient « notre » Rouen. Où sont vision d’ensemble, unité, volonté, novation ? Désormais (mais depuis pas mal d’années) on se contente de boucher les trous, de mettre des rustines, d’attendre que ça se passe. Ou que ça passe. Tout ce qui ce qui a lieu est provisoire (à l’image de la société, du reste). Que ce soit au niveau économique, culturel ou social, voire politique, on mise sur des solutions qui, un jour, viendront d’elles-mêmes, à temps.

A Rouen, il suffit d’avoir confiance en soi. C’est la vertu première des habitants et des décideurs ou prétendus tels. Il y a là de l’orgueil (notion qu’on croit à tort périmée), du j’m’enfoutisme, qualité ultra-contemporaine. Mais cette déploration est une feinte ; nous sommes à ce point confiant en nous que notre intransigeance passe pour de la détermination. Ce n’est que paresse et couardise.

L’autre jour, T*** me disait « Phellion, votre problème, c’est que seules les causes perdues vous intéressent. » Nous faisions marche commune sur une portion de la rue Ganterie. Il n’a pas tort ; mais à quelles autres causes s’intéresser ? A la réflexion, ce n’est pas tant les causes perdues, pour ce qui m’intéresse et me reproche (gentiment) T***, que les causes oubliées. C’est mon côté archiviste, l’angoisse du célèbre : « Rien ne sera pardonné, tout sera oublié ».

J’ai accompagné T*** jusqu’à la rue de l’École, puis continué mon chemin, passant devant ce qui était autrefois L’Armitière, la vraie. En face, au 25, maison particulière à porte bleue avec boîtes aux lettres. La porte est gravée d’un exemplaire de cette vaste œuvre d’art brut à laquelle s’astreint une sorte d’illuminé que tout Rouennais un peu curieux connaît.

C’est d’Alain Rault qu’il s’agit, personnage dont on a beaucoup parlé ces temps derniers, au moment du festival Art et Déchirure (mai 2008). Film, site Internet, articles dans Paris-Normandie, dans la presse institutionnelle du Département… Nous en sommes aux recensions, lexique, visées critiques ou sociologiques. Qu’en conclure ?

Du temps qu’il était ignoré, on le croisait rue des Bons-Enfants, hirsute, malpropre, drapé dans une couverture immonde. Muré dans une décourageante folie, il était sans âge, sans regard. Son temps se passait à écrire (graver) autant de pages d’une calligraphie à la fois molle et raide, affirmée, volontaire. Œuvre faite d’alignements, superpositions, entrelacs de mots, noms, sigles, sans liens entre eux sinon celui d’un cheminement caché, obéissant au seul délire du scripteur.

A passer, léger, c’était anodin ; à s’y attarder, c’était bouleversant. Cet acharnement douloureux à inscrire, à sauver les vestiges d’une mémoire ou d’une vie, à dire l’essentiel et le définitif, au-delà de tout raisonnable ou toute séduction, était irréfutable. Évidemment, pour nous, « gens sensés », ce qui était inscrit, au sens premier, était indigent ; les mots qui se chevauchaient constituaient un corpus consternant de naïveté, parfois enfantin, le plus souvent sinistre. La vérité de l’œuvre (car s’en était une) n’était pas là ; elle était dans sa permanence, son illisibilité.

A présent Alain Rault est connu, célèbre, riche. Il ne va pas tarder à signer des lithographies.

2 Réponses à “XLIV.”


  • A présent Alain Rault n’est pas riche (le souhaite t’il ?), il est déjà bien connu des rouennais ( du moins son image si ce n’est le stéréotype qu’il incarne et ceci est loin de se qu’on appelle connaître quelqu’un), quant à la célébrité elle n’appartient qu’aux autres jamais à soi même, pour ma part au-delà de ces propos je le vois toujours pauvre et malade mais tout de même libre. Pourquoi faut-il toujours s’acharner sur les faibles ?

  • P.S. J’ai oublié de signer mon précédent commentaire. Pascal Héranval

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