XLI.

Sigrid adorait ce logement crasseux, ravie de la frugalité de chaque journée. Elle vivait de fruits, de tomates, de lait, de pain frais. La cire des bougies maculait le plancher, les chats léchaient le papier d’emballage du charcutier. Elle roulait ses cigarettes à l’Amsterdamer.

Les premiers froids en ont mis un coup à cet arc en ciel. Elle est d’abord retourné chez ses parents (à Déville je crois) pour des vêtements chauds, puis pour dormir chez sa grand-mère (près du Havre, il me semble), puis pour… bref, jamais revenue. Rue de l’Abbé de l’Épée, portes et fenêtres furent murées ; bientôt les démolisseurs prirent possession des lieux. Du nombre de maisons à sauvegarder, la municipalité ne garda que de rares exemplaires, les plus monumentaux et passe-partout, de celles que j’avais presque négligé d’inscrire. C’est pour ça que, jusqu’à mon dernier souffle, j’en voudrai à Jean Lecanuet.

Je n’ai jamais revu Sigrid dont, le croira-t-on, j’ai oublié le visage. Une dizaine d’années plus tard, ça devrait être vers 1985 ou 86, j’ai croisé le batteur. Il était dans une file d’attente à ce qui n’était pas encore l’Anpe, mais les Assedic, dans un immeuble au début de la rue des Arsins (en venant par la rue Thiers). Chef d’entreprise, je venais y déposer une offre d’emploi pour une équipe de manutentionnaires. The Queen terminé, Marco (ou prétendu tel) entamait là un autre chemin (ou poursuivait le même ?). Il m’a reconnu et fait un signe de la main. C’est là que j’ai été bien salaud : je ne l’ai pas embauché.

C’est rue des Arsins que, vers 1928 ou 29, mon père finança l’installation d’un petit théâtre chinois. À quelques mètres de ce qui était alors la rue Thiers, existait une grande remise à voitures à chevaux. Le succès de l’automobile naissante fit qu’elle se trouva à servir d’entrepôt et un jour à vendre. C’était au sortir de la Grande Guerre, époque où avait été implantée à Rouen une importante colonie de travailleurs chinois. A l’Armistice, ces chinois furent renvoyés.

Certains restèrent, dont une famille entière, les Ho Hang, occupée ici à la maintenance des chemins de fer, mais à l’origine acrobates ambulants dans une région au nord de Pékin. Comment mon père fit-il leur connaissance ? Par le port sans doute, sa position de shiplander connu et reconnu lui faisant côtoyer nombre de gens. Ceux-là le persuadèrent qu’ils pouvaient reprendre leur répertoire. Celui-ci du reste, ne se limitait pas à l’acrobatie, mais aussi à la pantomime, au spectacle d’ombres, aux marionnettes. Combien de temps dura ce théâtre ? A peine une année, je crois. D’après ma mère, qui s’occupait des affichettes et des annonces, il y eut au début un véritable engouement pour cet exotisme facile. Puis les choses se tassèrent. Ce qu’on me taisait aussi, c’est que mon père engloutit pas mal d’argent dans cette affaire. Comme dans tant d’autres, du reste, en pure perte.

Le Théâtre chinois, un souvenir d’enfance (à peine puisque je n’étais pas né) ; Sigrid un souvenir d’âge mur (j’approchais la quarantaine…) Quel lien ? On dira rues des Arsins et Abbé de l’Épée. C’est faible. Je me demande toujours ce qui fonde l’autorité : les jours, les hommes ou les œuvres ? Un peu du tout évidemment. Un peu seulement.

1 Réponse à “XLI.”


  • Sigrid, sirène discrète et séduisante, a donc « disparu ».

    Elle a maintenant un peu plus de 50 ans.

    Espérons que la vie, au lieu de continuer à la cabosser, lui a accordé les douceurs réparatrices qu’elle détient dans son immense besace, mais semble distribuer malheureusement un peu trop au hasard des destins, et avec un brin de parcimonie : amitiés, affections, amours, activités épanouissantes.

    Espérons.

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