XL.

Sigrid et ses musiciens s’approprièrent le premier étage lorsque la rue Abbé de l’Épée fut déclarée insalubre. Habitants relogés et propriétaires indemnisés, ses habitations devinrent le repaire, pendant deux ou trois ans, de groupes de ce qu’on appelait en ce temps là des beatniks, et le refuge de ce qu’on ne nommait pas encore des sans-abris (ils l’étaient tout de même). Deux grandes pièces en façade, un cuisine sur l’arrière, dernière pièce où s’ouvraient deux autres en enfilade : les chambres. Une dizaine de personnes vivaient là, meubles de bric et de broc, matelas à même le sol, camping-gaz sur une planche posée sur des briques de chantier. Séjour provisoire pour vies provisoires, tout finit sous la pioche des démolisseurs. Si la maison fut toujours alimentée en eau, l’électricité fut, un jour, coupée. Autant que musiciens, les locataires se sentaient bricoleurs ; ils ne tardèrent pas à se relier sur les lampadaires de la rue. Du reste, la mode des bougies et des bruleries d’encens palliait au défaut.

Une vague tournée d’été du côté de Cabourg (avec répétitions au Fidelaire, village de l’Eure, où, dans mon souvenir, existait un studio d’enregistrement) amenèrent les pseudos Led Zeppelin à plier bagages. Ils laissèrent les lieux à la garde d’une Sigrid qu’on n’emmenait pas, quoique que discrète compagne du batteur. Là, comme ailleurs, subtile hiérarchie : compagne du chanteur n’est pas compagne du batteur.

Je pénétrais dans la cour de la maison par un automne pluvieux, enchanté des chutes de feuilles, des marrons gisants et des pavés disjoints d’une rue à l’abandon. Il devait être, ce matin là, tôt. Kodak en bandoulière, je croquais sur un grand cahier partie de la rampe d’escalier ou rinceaux des fenêtres. Il suffisait de dater, de porter un vague numéro d’inventaire, puis signer. Y croyais-je ? Pas vraiment. Des pigeons, des chats, encore des feuilles mortes, une certaine lumière, un silence absolu. A ce moment, Sigrid descendit l’escalier.

La tournée des Beatles s’est enlisée. A Cabourg, on joua les prolongations, puis finalement il fut dit qu’on passerait à Deauville où le Régineskaya était « intéressé ». Tour ça, à coup sûr, bidon, mais elle ne l’a jamais vraiment cru. Sigrid téléphona de la Poste qu’on lui envoie un mandat. Elle reçut cinquante francs. A l’époque, temps bénis, de quoi survivre une semaine ou deux.

Ce matin là, lorsqu’elle descendit l’escalier, il lui restait – je l’appris plus tard – 2,75 francs. Elle allait aux Coopérateurs tout proche (on disait les Coop), à l’angle de la rue du Pont de l’Arquet pour un quart de lait, du beurre et une demie baguette chez le boulanger d’en face. En renouvelant le pain, cela permettait de tenir deux jours. Peut-être trois.

Elle s’habillait à la mode du temps. Fine, menue, petite, cheveux longs ornés de perles, elle arborait de longues jupes indienne ou afghane ou turkmène, de celles qu’on retrouve aujourd’hui, augmentées de turbans, doublées de sarouals, d’écharpes écarlates, et de tuniques jaune safran… perpétuelle tenue des déesses de pacotille enfumées d’encens telles que les virent et les verront toutes les modes exotiques.

1 Réponse à “XL.”


  • On réclame la suite de Sigrid (même si c’est un peu triste…)

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