XXXIX.

J’ai connu Sigrid à la fin des années Soixante. Elle habitait un squat, dans l’ancienne rue Abbé de l’Épée, derrière les jardins de l’Hôtel de ville. C’était là une espèce de communauté dédiée aux imitateurs locaux des Rolling Stones. Âgée de, quoi, dix-huit ou vingt ans, études abandonnées (ou jamais commencées), elle passait son temps à suivre guitariste, batteur et chanteur dans leurs rares concerts, plutôt leurs nombreuses répétitions. Je suis arrivé là la faveur des travaux préparatoires sur l’îlot B, dont je suivais le projet dans l’équipe d’Arretche. Il m’incombait, entre autre, de dresser une nomenclature a-minima des éléments à sauver, du moins repérés comme tels, dans le périmètre.

L’îlot B, vieille histoire à présent. Ce fut une immense opération de rénovation, entreprise dans un quartier déshérité aux maisons plus que vétustes, situé derrière l’Hôtel de Ville, ce dernier constituant la frontière à l’entrée d’un ghetto miséreux. Cela conduisit à la destruction complète d’anciennes rues, au déplacement de générations entières, au saccage d’un patrimoine et à la livraison d’un pan de la ville à l’ivresse des promoteurs. Y ayant participé en connaissance de cause, je ne me justifie pas. Sachez que je vis aujourd’hui cela comme une des périodes les plus pardonnables de ma vie (j’ai bien écrit « pardonnables »).

Cette partie de la rue Abbé de l’Épée n’avait qu’un côté, l’autre étant bordé d’immenses marronniers du square, sur lesquels donnaient les fenêtres de l’appartement. L’été, fenêtres ouvertes, on croyait pouvoir toucher le feuillage. Ces centenaires constituaient une barrière végétale aussi sombre qu’imperméable à la chaleur. L’hiver, l’aveuglant soleil inondait l’appartement au travers l’entrelacs des branchages où logeaient d’impressionnantes familles de corbeaux. Certains de ces grands seigneurs » (les arbres, pas les corbeaux) existent encore : prenant la rue d’aujourd’hui, on pénètre par deux marches dans le jardin dit de l’Hôtel de Ville ; il suffit de les suivre dans le tracé presque droit menant à la rue du Pont de l’Arquet.

La maison, sa cour, les appartements, tout était en ruine. Pas d’eau courante, chiottes à l’extérieur, escaliers aux marches rafistolées, plâtras effrités et maculés, gravés d’autant de sentences inavouables… c’était l’archétype de l’habitat rouennais ancien avec poutres apparentes, carreaux de terre cuite, vitres vertes à culot, porte cochère au fronton sculpté. Ce château branlant à la toiture crevée avait été construit au temps d’un Louis XIII dont les maçons travaillaient pour l’éternité. Cent ans de loyers à bas prix et un bulldozer suffirent à l’anéantissement.

Certes, pour les amateurs, la poésie était palpable. Le XIXe sinon le XVIIIe siècle se saisissait là en un témoignage direct. On pouvait invoquer Murger, Rimbaud, peut-être Louis-Sébastien Mercier, lesquels rejoignaient d’autres Bob Dylan, Léonard Cohen, Brian Jones, répliques au petit pied mais aux rêves identiques. Du moins on le croyait, c’était l’essentiel. Sigrid dans tout ça ? Une place entre Thérèse Levasseur et Yoko Ono, Mimi ou Nico… Le décor y était, les personnages moins. Je force le trait pour ne pas désespérer de l’ensemble et pour Rouen Chronicle tente de sauver les mémoires. Bref, d’écrire une histoire plausible. S’il fallait l’impossible vérité, s’il fallait les faits vrais et non leurs reflets, je n’en finirais pas. Or il y a urgence. Pour moi. Pour eux.

2 Réponses à “XXXIX.”


Laisser un Commentaire




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......