Archive mensuelle de juin 2008

XLV.

Une des curiosités rouennaises aura été, à la fin du XIXe siècle, le projet, finalement abandonné, de la construction d’une grande bibliothèque publique. Ce fut, vers 1888, lorsqu’on décida du transfert de l’ancien fonds, constitué des confiscations de la Révolution, entreposé dans les galeries de l’Hôtel de Ville.

A l’époque, on résolut d’installer cette bibliothèque dans l’arrière-face du Musée de peinture, en regard de l’ancienne église St-Laurent, laquelle abrite aujourd’hui le Musée de la ferronnerie (à l’époque salle de réunion à l’usage des sociétés patriotiques). Les lieux visés se situaient dans un espace important, sur deux niveaux, qui devait comprendre, en plus de considérables réserves, une salle de travail et une salle d’exposition. Si le projet n’a pas abouti, il en reste plusieurs plans détaillés et divers documents illustrés qui en laissent deviner l’ampleur et l’ambition.

Selon ces « visuels » (néologisme inconnu de l’époque) on aurait accédé à l’édifice par un vestibule, avec double escalier de marbre clair, décoré d’une série de peintures de Paul Baudoüin, représentant L’Histoire du Livre, déclinée en quatre immenses panneaux : Le Signe, Le Papyrus, Le Manuscrit, et enfin L’imprimerie. De celles-ci, nous n’avons que des esquisses, tout comme il ne reste pas trace des divers portraits représentant « les grands écrivains rouennais ».

La salle de lecture devait être un vaste espace éclairé par une verrière, qui aurait renfermé jusqu’à 200 lecteurs (certaines sources disent 300). Il était prévu que chaque lecteur disposerait d’une table de chêne avec sous-main, encrier, buvard, et une lampe individuelle fonctionnant à électricité, ce qui, en 1888, était d’une rare modernité. Les murs auraient été occupés par de hauts rayonnages de bois sombre proposant au public plus de 100.000 volumes, soit une mince partie des collections possédées.

On sait que la bibliothèque de Rouen était d’une grande valeur documentaire tant par les incunables, manuscrits antiques et moyenâgeux, reliures d’art… que par le nombre considérable d’ouvrages savants ou de pur divertissement. De ces derniers, il était prévu d’augmenter le nombre au fil des années, ce avec l’aide d’un exceptionnel budget de fonctionnement : des documents comptables indiquent 10 millions de franc-or par décennies.

Du côté des manuscrits, outre Les Chroniques Rouennaises du clerc Félix Phellion, rédigées en vieil anglais, la bibliothèque possédait les originaux de Gustave Flaubert, qui, s’ils avaient été conservés, auraient permis d’entreprendre de minutieuses études pour l’établissement des éditions définitives de ses cinq romans.

Après avoir été décidés par la municipalité, il semble que de premiers travaux aient été entrepris. Puis pour des raisons qu’il ne nous appartient pas de détailler (elles sont plus que nébuleuses), le projet fut stoppé et au final abandonné. La bibliothèque resta dans les galeries de l’Hôtel de Ville jusqu’au formidable incendie du 31 décembre 1926 qui ravagea une partie de l’édifice et anéantit ce patrimoine inestimable.

Au Musée, dans l’espace vacant, on installa plusieurs salles dédiées à la peinture moderne, celle des courants impressionnistes et néo-impressionnistes, en particulier les plus célèbres tenants de l’École de Rouen, avec en premier lieu, Charles Fréchon (1856-1929) dont le public a pu récemment redécouvrir les redoutables sous-bois.

XLIV.

Dans les discussions urbanistico-politiques de ces temps derniers, au delà des divergences, il est un accord parfait, celui de la déploration de ce que devient « notre » Rouen. Où sont vision d’ensemble, unité, volonté, novation ? Désormais (mais depuis pas mal d’années) on se contente de boucher les trous, de mettre des rustines, d’attendre que ça se passe. Ou que ça passe. Tout ce qui ce qui a lieu est provisoire (à l’image de la société, du reste). Que ce soit au niveau économique, culturel ou social, voire politique, on mise sur des solutions qui, un jour, viendront d’elles-mêmes, à temps.

A Rouen, il suffit d’avoir confiance en soi. C’est la vertu première des habitants et des décideurs ou prétendus tels. Il y a là de l’orgueil (notion qu’on croit à tort périmée), du j’m’enfoutisme, qualité ultra-contemporaine. Mais cette déploration est une feinte ; nous sommes à ce point confiant en nous que notre intransigeance passe pour de la détermination. Ce n’est que paresse et couardise.

L’autre jour, T*** me disait « Phellion, votre problème, c’est que seules les causes perdues vous intéressent. » Nous faisions marche commune sur une portion de la rue Ganterie. Il n’a pas tort ; mais à quelles autres causes s’intéresser ? A la réflexion, ce n’est pas tant les causes perdues, pour ce qui m’intéresse et me reproche (gentiment) T***, que les causes oubliées. C’est mon côté archiviste, l’angoisse du célèbre : « Rien ne sera pardonné, tout sera oublié ».

J’ai accompagné T*** jusqu’à la rue de l’École, puis continué mon chemin, passant devant ce qui était autrefois L’Armitière, la vraie. En face, au 25, maison particulière à porte bleue avec boîtes aux lettres. La porte est gravée d’un exemplaire de cette vaste œuvre d’art brut à laquelle s’astreint une sorte d’illuminé que tout Rouennais un peu curieux connaît.

C’est d’Alain Rault qu’il s’agit, personnage dont on a beaucoup parlé ces temps derniers, au moment du festival Art et Déchirure (mai 2008). Film, site Internet, articles dans Paris-Normandie, dans la presse institutionnelle du Département… Nous en sommes aux recensions, lexique, visées critiques ou sociologiques. Qu’en conclure ?

Du temps qu’il était ignoré, on le croisait rue des Bons-Enfants, hirsute, malpropre, drapé dans une couverture immonde. Muré dans une décourageante folie, il était sans âge, sans regard. Son temps se passait à écrire (graver) autant de pages d’une calligraphie à la fois molle et raide, affirmée, volontaire. Œuvre faite d’alignements, superpositions, entrelacs de mots, noms, sigles, sans liens entre eux sinon celui d’un cheminement caché, obéissant au seul délire du scripteur.

A passer, léger, c’était anodin ; à s’y attarder, c’était bouleversant. Cet acharnement douloureux à inscrire, à sauver les vestiges d’une mémoire ou d’une vie, à dire l’essentiel et le définitif, au-delà de tout raisonnable ou toute séduction, était irréfutable. Évidemment, pour nous, « gens sensés », ce qui était inscrit, au sens premier, était indigent ; les mots qui se chevauchaient constituaient un corpus consternant de naïveté, parfois enfantin, le plus souvent sinistre. La vérité de l’œuvre (car s’en était une) n’était pas là ; elle était dans sa permanence, son illisibilité.

A présent Alain Rault est connu, célèbre, riche. Il ne va pas tarder à signer des lithographies.

XLIII.

A écrire, au fil du clavier (il n’y a plus de plume aujourd’hui !) je me lance, azerty après azerty, et j’inscris : « dans quelques jours j’aurai 77 ans. » Aussitôt, suspension des touches : j’aurai ou j’aurais ? La prudence veux (voudrait) qu’on supprime le premier puisque conjugué au futur simple et, que de ce temps, on n’est jamais sur de l’avènement. Le second, réputé « présent conditionnel » suppose un « si » problématique : j’aurais 77 ans si toutefois… A cet âge, la suspension a de quoi faire frémir.

Devant mes atermoiements, j’ai recours à mon Grévisse (Le Bon usage, édition de 1986) qui m’offre deux pages d’explications lumineuses. En résumé on ne doit pas employer le conditionnel présent dès lors qu’on ne peut exclure le temps futur. Le conditionnel s’applique « quand on considère comme douteuse la réalisation du fait jugé nécessaire, possible, souhaitable, etc. » Nombre d’exemples appuient la règle ; en particulier l’Évangile de St-Jean (II, 20, traduction Osty) : Jésus […] leur dit : Détruisez ce temple, et en trois jours, je le relèverai. Les Juifs lui dirent donc : Voilà quarante-six ans qu’on travaille à ce Temple et toi, en trois jours tu le relèverais ! Voilà qui réponds à mes interrogations de manière irréfutable.

Donc personne (même moi, hélas) ne doute que j’aurai bientôt 77 ans. A moins que d’ici là, à Dieu ne plaise, mon neveu, ne prononce au Crématorium du Monumental, la formule : « Il aurait eu 77 ans » (conditionnel passé) devant une assemblée d’amis, vagues relations et grammairiens.

Reste que 77 ans, c’est à l’origine ce que je voulais dire, est un nombre sans intérêt. Sinon à n’avoir plus qu’une année à lire le journal de Tintin, ce n’est ni le cap des 75 et encore moins celui des 80. C’est, pour un vieux monsieur, un âge entre deux âges, presque l’âge de l’année passée, celui de l’année à venir. Ni plus, ni moins. Et pas plus joyeux ou chagrin. Un âge pour ne rien dire. Tout compte fait, un âge qui tire à la ligne.

Voilà, c’était la minute Becherelle secondée de Grévisse, et augmentée de réflexions sur le temps qui passe.

Autre chose : je reçois régulièrement dans ma boite aux lettres le magazine d’informations institutionnelles du département. Dans un des derniers numéros, un sondage sur les qualités ou défauts dudit magazine. Liste de choix après liste de choix, on en arrive à ce chef-d’œuvre : « Quel lecteur êtes-vous ? »Il faut choisir entre quatre possibilités : 1. Vous lisez tous les articles ou presque ; 2. Vous lisez seulement les articles qui vous intéressent ; 3. Vous regardez uniquement les photos ; 4. Le magazine va directement à la poubelle.

Grande tentation de cocher la case 4, mais dois-je répondre à une question dont je n’ai pas connaissance puisque je viens de jeter le magazine à la poubelle ? Quand la presse institutionnelle frôle la métaphysique, sans y sombrer tout à fait.

XLII.

Grand lecteur, je ne lis, cependant, rien de ce qui paraît. Depuis au moins une quinzaine d’année, des essayistes, historiens ou romanciers d’aujourd’hui, j’ignore tout. Évidemment, l’affirmation est à demi véridique. Il m’arrive, hasard des conversations ou cadeaux de circonstances, que me tombe sous la main un « auteur d’aujourd’hui ». Par honnêteté ou peur de gâcher, je fais l’effort de participer à l’engouement. En pure perte car je m’applique à ne pas aimer ou reconnaître l’intérêt. Jérôme, mon neveu, en la circonstance, me traite de « snob à rebours ». Il n’a pas tort.

Molineux, à propos d’une séance de signatures à L’Armitière, me dit grand bien d’Anna Gavalda. Outre que j’ai une médiocre opinion des goûts littéraire de mon vieil ami, je suis bien décidé à ne jamais ouvrir La Consolante ou tout autre titre de cet auteur. Pourquoi, comment, je ne n’en sais rien. C’est ainsi. Ou plutôt si, je sais. Trop bien. Que m’apporteront ces pages que je ne sache déjà, et qu’à mon âge, j’ai déjà lues. Aucune idée de ça que raconte, mais je gage que ça ne saurait entrer en rivalité ou comparaison avec tel ou tel romancier (essayiste, historien…) qui est mien depuis soixante ou quarante ans. Et aussi, pose des poses, je m’étonne qu’un roman d’un tel unanimisme puisse être bâti sur autre chose qu’accords communs, conventions majoritaires, attendus des moins dérangeants. On ne vend pas un million d’exemplaires impunément.

Tout bonnement, je redoute la perte de temps, l’ennui et le dérangement de mes habitudes. Qu’on ne croit pas à l’élitisme. Je ne citerai pas ici mes romanciers, historiens ou essayistes d’élection ; un seul nom donné et la comparaison deviendrait raison.

Exit donc Anna Gavalda et dommage pour moi. Exit La Consolante pour y préférer La Consolation, petit bar de le rue de l’Hôpital dont je viens d’apprendre la disparition. C’est désormais Le N’Zo Café. Voilà qui console à la mode (ou la mode qui console). Autrefois (mais vraiment autrefois, il y a des lustres) La Consol’ était le rendez-vous des journalistes de Paris-Normandie (de jour, de nuit), des traminots (au petit matin) lesquels étaient fort nombreux sur cette place, nœud stratégique pour les lignes de bus, également des employés de la proche (au repas de midi), et, accessoirement, des familles venues choisir tentures et cercueils avec lesquels partiraient leurs défunts. A la Consolation, parce qu’à proximité on trouvait trois ou quatre maisons de pompes funèbres, et qu’il n’y avait, à Rouen, qu’ici pour débattre marbre, couronne, avis dans le journal, premier ou deuxième service.

In Memoriam pour La Consolation, d’entrée une petite salle flanqué d’un bar, puis, où on accédait en descendant deux marches, une arrière-salle qui, de jour ou du soir ne désemplissait pas, une trentaine de couverts se renouvelant deux ou trois fois autour des blanquettes de veau, petit salé aux lentilles ou bœuf à la ficelle servis avec rapidité et forte empathie par des serveuses à qui on ne pouvait plus rien raconter, de triste ou de gai. La Consolation au décor de bois verni, mi-bateau, mi-chalet, si ce n’est à l’imitation des anciens wagons de chemin de fer avec leur banquettes de bois moulé.

Il faudra que je raconte la soirée fameuse passée là en compagnie de Tony Fritz-Villars, peintre singulier qui se consolait de son manque de génie en jetant sur le papier un Rouen fulgurant et incontestable.

XLI.

Sigrid adorait ce logement crasseux, ravie de la frugalité de chaque journée. Elle vivait de fruits, de tomates, de lait, de pain frais. La cire des bougies maculait le plancher, les chats léchaient le papier d’emballage du charcutier. Elle roulait ses cigarettes à l’Amsterdamer.

Les premiers froids en ont mis un coup à cet arc en ciel. Elle est d’abord retourné chez ses parents (à Déville je crois) pour des vêtements chauds, puis pour dormir chez sa grand-mère (près du Havre, il me semble), puis pour… bref, jamais revenue. Rue de l’Abbé de l’Épée, portes et fenêtres furent murées ; bientôt les démolisseurs prirent possession des lieux. Du nombre de maisons à sauvegarder, la municipalité ne garda que de rares exemplaires, les plus monumentaux et passe-partout, de celles que j’avais presque négligé d’inscrire. C’est pour ça que, jusqu’à mon dernier souffle, j’en voudrai à Jean Lecanuet.

Je n’ai jamais revu Sigrid dont, le croira-t-on, j’ai oublié le visage. Une dizaine d’années plus tard, ça devrait être vers 1985 ou 86, j’ai croisé le batteur. Il était dans une file d’attente à ce qui n’était pas encore l’Anpe, mais les Assedic, dans un immeuble au début de la rue des Arsins (en venant par la rue Thiers). Chef d’entreprise, je venais y déposer une offre d’emploi pour une équipe de manutentionnaires. The Queen terminé, Marco (ou prétendu tel) entamait là un autre chemin (ou poursuivait le même ?). Il m’a reconnu et fait un signe de la main. C’est là que j’ai été bien salaud : je ne l’ai pas embauché.

C’est rue des Arsins que, vers 1928 ou 29, mon père finança l’installation d’un petit théâtre chinois. À quelques mètres de ce qui était alors la rue Thiers, existait une grande remise à voitures à chevaux. Le succès de l’automobile naissante fit qu’elle se trouva à servir d’entrepôt et un jour à vendre. C’était au sortir de la Grande Guerre, époque où avait été implantée à Rouen une importante colonie de travailleurs chinois. A l’Armistice, ces chinois furent renvoyés.

Certains restèrent, dont une famille entière, les Ho Hang, occupée ici à la maintenance des chemins de fer, mais à l’origine acrobates ambulants dans une région au nord de Pékin. Comment mon père fit-il leur connaissance ? Par le port sans doute, sa position de shiplander connu et reconnu lui faisant côtoyer nombre de gens. Ceux-là le persuadèrent qu’ils pouvaient reprendre leur répertoire. Celui-ci du reste, ne se limitait pas à l’acrobatie, mais aussi à la pantomime, au spectacle d’ombres, aux marionnettes. Combien de temps dura ce théâtre ? A peine une année, je crois. D’après ma mère, qui s’occupait des affichettes et des annonces, il y eut au début un véritable engouement pour cet exotisme facile. Puis les choses se tassèrent. Ce qu’on me taisait aussi, c’est que mon père engloutit pas mal d’argent dans cette affaire. Comme dans tant d’autres, du reste, en pure perte.

Le Théâtre chinois, un souvenir d’enfance (à peine puisque je n’étais pas né) ; Sigrid un souvenir d’âge mur (j’approchais la quarantaine…) Quel lien ? On dira rues des Arsins et Abbé de l’Épée. C’est faible. Je me demande toujours ce qui fonde l’autorité : les jours, les hommes ou les œuvres ? Un peu du tout évidemment. Un peu seulement.

XL.

Sigrid et ses musiciens s’approprièrent le premier étage lorsque la rue Abbé de l’Épée fut déclarée insalubre. Habitants relogés et propriétaires indemnisés, ses habitations devinrent le repaire, pendant deux ou trois ans, de groupes de ce qu’on appelait en ce temps là des beatniks, et le refuge de ce qu’on ne nommait pas encore des sans-abris (ils l’étaient tout de même). Deux grandes pièces en façade, un cuisine sur l’arrière, dernière pièce où s’ouvraient deux autres en enfilade : les chambres. Une dizaine de personnes vivaient là, meubles de bric et de broc, matelas à même le sol, camping-gaz sur une planche posée sur des briques de chantier. Séjour provisoire pour vies provisoires, tout finit sous la pioche des démolisseurs. Si la maison fut toujours alimentée en eau, l’électricité fut, un jour, coupée. Autant que musiciens, les locataires se sentaient bricoleurs ; ils ne tardèrent pas à se relier sur les lampadaires de la rue. Du reste, la mode des bougies et des bruleries d’encens palliait au défaut.

Une vague tournée d’été du côté de Cabourg (avec répétitions au Fidelaire, village de l’Eure, où, dans mon souvenir, existait un studio d’enregistrement) amenèrent les pseudos Led Zeppelin à plier bagages. Ils laissèrent les lieux à la garde d’une Sigrid qu’on n’emmenait pas, quoique que discrète compagne du batteur. Là, comme ailleurs, subtile hiérarchie : compagne du chanteur n’est pas compagne du batteur.

Je pénétrais dans la cour de la maison par un automne pluvieux, enchanté des chutes de feuilles, des marrons gisants et des pavés disjoints d’une rue à l’abandon. Il devait être, ce matin là, tôt. Kodak en bandoulière, je croquais sur un grand cahier partie de la rampe d’escalier ou rinceaux des fenêtres. Il suffisait de dater, de porter un vague numéro d’inventaire, puis signer. Y croyais-je ? Pas vraiment. Des pigeons, des chats, encore des feuilles mortes, une certaine lumière, un silence absolu. A ce moment, Sigrid descendit l’escalier.

La tournée des Beatles s’est enlisée. A Cabourg, on joua les prolongations, puis finalement il fut dit qu’on passerait à Deauville où le Régineskaya était « intéressé ». Tour ça, à coup sûr, bidon, mais elle ne l’a jamais vraiment cru. Sigrid téléphona de la Poste qu’on lui envoie un mandat. Elle reçut cinquante francs. A l’époque, temps bénis, de quoi survivre une semaine ou deux.

Ce matin là, lorsqu’elle descendit l’escalier, il lui restait – je l’appris plus tard – 2,75 francs. Elle allait aux Coopérateurs tout proche (on disait les Coop), à l’angle de la rue du Pont de l’Arquet pour un quart de lait, du beurre et une demie baguette chez le boulanger d’en face. En renouvelant le pain, cela permettait de tenir deux jours. Peut-être trois.

Elle s’habillait à la mode du temps. Fine, menue, petite, cheveux longs ornés de perles, elle arborait de longues jupes indienne ou afghane ou turkmène, de celles qu’on retrouve aujourd’hui, augmentées de turbans, doublées de sarouals, d’écharpes écarlates, et de tuniques jaune safran… perpétuelle tenue des déesses de pacotille enfumées d’encens telles que les virent et les verront toutes les modes exotiques.

XXXIX.

J’ai connu Sigrid à la fin des années Soixante. Elle habitait un squat, dans l’ancienne rue Abbé de l’Épée, derrière les jardins de l’Hôtel de ville. C’était là une espèce de communauté dédiée aux imitateurs locaux des Rolling Stones. Âgée de, quoi, dix-huit ou vingt ans, études abandonnées (ou jamais commencées), elle passait son temps à suivre guitariste, batteur et chanteur dans leurs rares concerts, plutôt leurs nombreuses répétitions. Je suis arrivé là la faveur des travaux préparatoires sur l’îlot B, dont je suivais le projet dans l’équipe d’Arretche. Il m’incombait, entre autre, de dresser une nomenclature a-minima des éléments à sauver, du moins repérés comme tels, dans le périmètre.

L’îlot B, vieille histoire à présent. Ce fut une immense opération de rénovation, entreprise dans un quartier déshérité aux maisons plus que vétustes, situé derrière l’Hôtel de Ville, ce dernier constituant la frontière à l’entrée d’un ghetto miséreux. Cela conduisit à la destruction complète d’anciennes rues, au déplacement de générations entières, au saccage d’un patrimoine et à la livraison d’un pan de la ville à l’ivresse des promoteurs. Y ayant participé en connaissance de cause, je ne me justifie pas. Sachez que je vis aujourd’hui cela comme une des périodes les plus pardonnables de ma vie (j’ai bien écrit « pardonnables »).

Cette partie de la rue Abbé de l’Épée n’avait qu’un côté, l’autre étant bordé d’immenses marronniers du square, sur lesquels donnaient les fenêtres de l’appartement. L’été, fenêtres ouvertes, on croyait pouvoir toucher le feuillage. Ces centenaires constituaient une barrière végétale aussi sombre qu’imperméable à la chaleur. L’hiver, l’aveuglant soleil inondait l’appartement au travers l’entrelacs des branchages où logeaient d’impressionnantes familles de corbeaux. Certains de ces grands seigneurs » (les arbres, pas les corbeaux) existent encore : prenant la rue d’aujourd’hui, on pénètre par deux marches dans le jardin dit de l’Hôtel de Ville ; il suffit de les suivre dans le tracé presque droit menant à la rue du Pont de l’Arquet.

La maison, sa cour, les appartements, tout était en ruine. Pas d’eau courante, chiottes à l’extérieur, escaliers aux marches rafistolées, plâtras effrités et maculés, gravés d’autant de sentences inavouables… c’était l’archétype de l’habitat rouennais ancien avec poutres apparentes, carreaux de terre cuite, vitres vertes à culot, porte cochère au fronton sculpté. Ce château branlant à la toiture crevée avait été construit au temps d’un Louis XIII dont les maçons travaillaient pour l’éternité. Cent ans de loyers à bas prix et un bulldozer suffirent à l’anéantissement.

Certes, pour les amateurs, la poésie était palpable. Le XIXe sinon le XVIIIe siècle se saisissait là en un témoignage direct. On pouvait invoquer Murger, Rimbaud, peut-être Louis-Sébastien Mercier, lesquels rejoignaient d’autres Bob Dylan, Léonard Cohen, Brian Jones, répliques au petit pied mais aux rêves identiques. Du moins on le croyait, c’était l’essentiel. Sigrid dans tout ça ? Une place entre Thérèse Levasseur et Yoko Ono, Mimi ou Nico… Le décor y était, les personnages moins. Je force le trait pour ne pas désespérer de l’ensemble et pour Rouen Chronicle tente de sauver les mémoires. Bref, d’écrire une histoire plausible. S’il fallait l’impossible vérité, s’il fallait les faits vrais et non leurs reflets, je n’en finirais pas. Or il y a urgence. Pour moi. Pour eux.

XXXVIII.

Manie agaçante des édiles : le baptême nouveau des rues. Ici comme ailleurs, une municipalité se doit de « donner un nom » à une rue, un monument, un lieu quelconque, histoire dit-on d’honorer la mémoire de tel ou telle. C’est surtout un manque d’indépendance d’esprit et une concession à l’opinion, celle-ci suscitée par les mass-médias.

A Rouen n’a-t-il pas fallu placarder en rues et places Marcel Duchamp, Dominique Laboubé, bientôt Lazare Ponticelli et Aimé Césaire. Le premier pour n’avoir rien compris au rock n’roll, le second pour avoir souvent pissé dans un urinoir, le troisième pour avoir fondé une entreprise d’ascenseurs, le dernier pour sa calamiteuse gestion, en tant que maire, de Fort de France… A moins que ça ne soit pour d’autres raisons, moins plausibles ? Peu importe au final. L’important n’est pas de savoir pour qui et pour quoi, l’important est de se distinguer, d’avoir un semblant de mémoire, et aussi du respect, de la piété. Bref de se battre les flancs pour suivre le goût du jour et ne pas faillir au qu’en dira-t-on.

A cet égard, le lancement d’un concours « informel » pour décider du nom du « nouveau pont levant » a été un épisode d’une rare bêtise. Comment en est-on arrivé à Flaubert ? Par l’entremise de Coluche, Bourvil et de Jacques Anquetil ! Avouons que nous méritons d’être Rouennais.

Si l’on voulait rire (mais je n’en ai guère envie) on imaginerait une rue servant uniquement à être le reposoir du nom des chers disparus, lesquels seraient prêts à disparaître dès qu’un autre mort illustre surviendrait. Ainsi d’une même année on aurait la rue des morts de janvier, de février, de mars, etc. Cela ferait une rubrique pour le bulletin paroissial (pardon, le magazine municipal) ; si on me le demandait gentiment, je suis prêt à la rédiger dans ce genre :

« Bientôt la rue Jean-François Deniau, après avoir été la rue Abbé-Pierre deviendra la rue Lucie Aubrac, laquelle cédera ensuite son nom à la rue Jean-Baudrillard ou la rue Fred-Chichin si toutefois on se met d’accord, en mairie, pour renoncer aux rues Maurice-Béjart, Michel-Serrault et Julien-Gracq. Néanmoins, la nouvelle municipalité voulant se distinguer, il est question d’avancer le tour des rues Lucien-Jeunesse et Pascal-Sevran, lesquelles prendraient donc le pas sur la rue Claude-Pompidou et la rue Henri-Troyat. Cependant la trop brève existence des rues Jacques-Martin et Marcel-Marceau pourrait tout remettre en question, l’opposition ayant déposé un recours pour maintenir la rue Jean-Pierre Cassel pour au moins quinze jours. »

On voit par là que mon système, aussi plaisant soit-il, n’est pas exempt de défauts et qu’au final, pour autant qu’elle soit originale, mon idée n’est pas si bonne. Que de surcroît, elle n’est pas du meilleur goût.

Autre chose : on a pu apprendre que le président de l’Agglomération, avait un avis sur la construction de la Médiathèque, chantier qu’il propose d’arrêter en payant « tous les dédits qu’il faudrait ». Ce propos, démenti mais imprimé, n’en est pas moins la flèche d’un Parthe bel et bien tirée. La mairie de Rouen en est le cœur de cible. Là, on lui indique la marche à suivre : sauver ses promesses de campagne (Médiathèque, Palais de Congrès…) en couvrant d’or constructeurs et prometteurs. Finesse politique ? L’avenir le dira.




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