XXXVI.

Groggy par mon sempiternel rhume des foins, je ne sors guère, lit un peu et rêvasse davantage. Je ne sais pourquoi m’est revenu à l’esprit (commémoration de Mai 68 ?) l’époque des cafés rouennais que la jeunesse étudiante se partageait alors comme autant de clubs politiques locaux.

Sur les quais, La Bourse, brasserie à terrasse fermée et long bar cuivré, décoration de la Reconstruction (béton, skaï, travertin romain) accueillait la jeunesse argentée, apolitique par défaut, étudiants sans risques, futurs héritiers de commerce sans effort. Quart Perrier, citrons pressés, croque-monsieur, arachides à l’apéritif… la distinction réclamait de savants dosages. Outre La Bourse, la clientèle fréquentait les premières « boites » des extérieurs de la ville, telle La Brocherie , parce qu’elle avait sa bagnole ou plus surement, celle de papa.

Rue Jeanne d’Arc, proche de la gare, Le Métropole, quartier général de la droite et de l’extrême droite des étudiants en droit (trois fois). Les lieux existent toujours, érigé en mythe pour une mention dans les mémoires de Simone de Beauvoir, mais ils ont perdu l’ardeur militante qui en fit la renommée au moment de la guerre d’Algérie. A l’époque dont je parle, fin des années Cinquante et début Soixante, dans un cadre presque Bauhaus, on y portait cheveux courts, cravates, blazers, pantalons droits… le tout choisi chez Sigrand-Covett (angle de la rue du Gros-Horloge). On pouvait au Métropole lire ostensiblement Rivarol ou L’Aurore (pour la politique), Adam ou Lui (pour l’art de vivre). Le lieu était stratégique pour voir et être vu. Petit noir, thé au lait, croissant, œuf dur, jambon-beurre…

A quelques encablures, rue Bouvreuil, presque sur la place dite du Dr Cerné, c’était Le Petit Bouvreuil refuge des étudiants de gauche. Gauche plutôt raide en l’occurrence, ceux qu’on nommera, plus tard, les « gauchistes » (leur équivalent d’en face, « les faf’s », resteront au Métropole). Derrière le comptoir zingué du Bouvreuil se tenait Armand, plus anar que gauchiste, surtout gueulard et turfiste. C’était là le règne du velours côtelé, des premiers jeans achetés aux Docks réunis (rue de la République) et des chemises à carreaux portées (prétendait-on) par les bucherons de l’Oregon. Le Bouvreuil n’avait pas de percolateur, pas de bières pression, mais de superbes sandwichs au rôti de porc froid, dévorés à belles dents lorsque les tickets du « restau U » faisaient défaut.

Ces décors sont là pour le partage des genres. Mais comment dire ce qui rassemble ? A distance, on perçoit les points d’accord : le jazz, les bagnoles, l’alcool, les filles, le jeu, finalement les études et la politique. Aujourd’hui, tout étant éteint, n’existe plus que Le Métropole. Le reste a disparu. Autant Armand du Bouvreuil que Sigrand-Covett, les Docks réunis que la revue Adam ou L’Aurore… Les uns et les autres se croisent, se rencontrent, parfois s’ignorent ; chacun en sait autant que l’autre.

J’interroge Jérôme, neveu, pour savoir si de tels lieux et de telles différenciations existent encore. D’après lui, oui et non. Me cite le Bar des Fleurs, la Brasserie Paul, surtout Le Café de l’Époque rue Armand-Carrel, mais ce n’est plus trop la politique qui aujourd’hui sert de clivage ; plutôt la musique, le look, voire la sexualité. Quoi d’autre ? Il me donne encore quelques noms, inconnus de moi, que je m’empresse d’oublier. Cette histoire est à présent pour d’autres.

Conclusion : « Garçon, remettez-nous ça ! »

2 Réponses à “XXXVI.”


  • Juste pour vous dire que je dévore ce genre d’ évocations, sous votre plume.
    Un Rouen proche mais déjà disparu, et de toute façon inconnu pour beaucoup d’entre nous (pas nés, pas là à l’époque, ou inattentifs – à tort – à ces subtiles mais importantes réalités)

  • Article très sympathique. Mais il reste encore des clivages à Rouen, même politiques, et des bars avec leurs clientèles respectives.

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