XXXIII.

Le bulletin de l’association Village Croix de Pierre m’apprend la fermeture, définitive, de Au retour du 112. C’était, à l’angle des rues Édouard-Adam et Eau de Robec, un « débit de boissons » autrefois célèbre et depuis plusieurs années, sinon décennies, tombé dans l’insignifiance. Je dis « débit de boissons » car « café » est impropre ; on n’a pas dû vendre des masses de « petits noirs »au comptoir, ou alors « arrosés », entendez noyés de calva. Lorsque j’habitais rue Édouard-Adam (dans les années cinquante) j’ai peu fréquenté le Retour du 112 ; ça n’était pas trop ma crémerie. J’en préférais d’autres, plus désertes, plus silencieuses, et, l’oserais-je, mieux fréquentées.

Dans ces années là, le Retour du 112 était le rendez-vous habituel des dockers, personnages certes sympathiques, mais qui exigent souvent qu’on vive et pense comme eux. Si l’on parle aujourd’hui, pour tout et n’importe quoi, de « communautarisme », sachons qu’alors, et parmi les dockers, ce « gros mot » était plus qu’une réalité.

D’abord pourquoi Au retour du 112 ? Un jour, quelqu’un m’expliqua que cette enseigne venait, autrefois, de l’arrêt d’un tramway, le 112, qui chaque soir, passait par là. C’était imaginatif, séduisant, et vraisemblable. Cette étymologie rêvée venait d’un non-Rouennais. Le 112, en bon langage d’ici, c’est de « 112 avenue du Mont-Riboudet » autrement dit le siège de la « Chambre syndicales des entrepreneurs de débarquement et de manutention du port », soit le bureau de paye hebdomadaire des dockers. L’explication coulant de source, elle remonte ce qui reste des eaux du Robec : l’argent liquide des « semaines » finissait, en tout ou partie, dans les caisses de Simone.

Les beuveries régulières, compulsives et assommantes, n’ont jamais été mon fort. L’ivrognerie revendiquée, l’alcoolisme dominateur m’ont toujours répugné. A vingt ans, quarante ou bientôt quatre-vingt. A distance, je m’interdis tout folklore à propos du Retour du 112. Je juge sévèrement (méprise, si l’on veut) les maris et pères de famille oublieux de soi, des leurs, mais pas des « copains », des parties de cartes, des « tournées générales », gens porteurs de la panoplie du parfait docker d’autrefois. Du moins tel qu’on le rêve.

Simone fut femme de comptoir, femme des bars, bistrotière dans l’âme (sans parler du corps). Énorme, blonde encore platinée, serrée dans des tissus luisants, auréolé de variations grenat, ruisselante d’effluves sucrées et entêtantes, elle revendiquait un statut de tenancière inauguré dans les années vingt, qu’elle tentait de maintenir avec un minimum de dignité, à ses yeux et à ceux des dockers. C’est tout dire.

Elle avait acheté le 112 peu après la guerre 39-45, ayant auparavant tenu le Star, enseigne mythique du côté de la rue d’Harcourt ; un intermède rue Martainville avec le Bar Raymond, puis ce sera, finalement O’Baréno, rue St-Nicaise, là où je l’ai mieux connu et où sa vie me fut racontée. Elle avait alors passé les soixante-dix ans, et sa mémoire chevauchait avec plus que de séduction que de réalité. Il faudrait que je raconte tout ça.

1 Réponse à “XXXIII.”


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