XXXII.

Et j’en aurai fini avec ce sujet (du moins il me semble) : la médiathèque, ce qu’il faudrait faire, même trop tôt même trop tard. Une des solutions qu’alors je trouvais jouable (c’était il y a longtemps, mais c’est encore la seule plausible) était celle d’une séparation ; on conservait le fonds ancien, le patrimoine, là où il se trouve, rue Jacques-Villon, avec un arrêt des acquisitions (sinon pour des raretés ou les indispensables références), reprise des prêts à domicile et, évidemment, la lecture sur place. On aménageait les lieux en les rendant plus conviviaux, avec un espace dédié aux expositions. On aurait appelé ça l’ancienne bibliothèque. L’Ancienne Bibliothèque ou la Bibliothèque ancienne.

La séparation des fonds s’opérait autour de 1945 ou 1950, voire 1970, 1980, au choix des critères. Tout ce qui était postérieur à la date retenue était logé ailleurs, dans les locaux d’une médiathèque qu’on aurait imaginé en centre ville, visible, reconnaissable, perçue comme un lieu attrayant, de culture, valorisant pour ceux qui l’auraient fréquenté (et pas seulement pour…) On aurait supprimé la bibliothèque Roger-Parment (sans dommage) ou celle de St-Sever (sans regret), dernier cas où le nouvel équipement se serait logé sur la rive sud.

Mais où me dira-t-on ? Revoici posé le problème du lieu. Dit et redit : c’est affaire d’imagination et d’audace, d’opportunité et de réelle volonté. L’essentiel n’est pas de trouver un emplacement vide où construire, mais un emplacement où implanter un tel équipement. Emplacement neuf, ancien, peu importe ; emplacement qu’on inventerait en tenant compte de règles intangibles : une médiathèque doit être centrale, visible, accessible, et localisable par tous.

Ici, ce lieu existe ou n’existe pas. Ou il faut l’inventer. Une médiathèque est autant le lieu de l’imaginaire que du tangible, des moyens que de la volonté. A cet égard les occasions manquées de ces dernières décennies pèsent lourd ; j’en citerai deux : la gare routière et le palais des congrès. Passons et cherchons ailleurs. Et puisque, décidément, on tourne en rond, et quitte à tourner en rond : pourquoi construire une médiathèque ? Pourquoi, en effet, désormais, s’astreindre à édifier ce grand tombeau ? Qui lit encore, qui lira encore bientôt ? Les bibliothèques, ce sont aujourd’hui les vide-greniers, les ventes de livres des Secours populaire, Terre des Hommes, Compagnons d’Emmaüs, Lyons Club, Rotary, Scouts de France… aboutissement d’une surproduction de papier imprimé, derniers feux de l’âge d’or d’un entre-deux siècles.

C’est ce qu’avait prévu, en son temps, quelque part, Louis-Ferdinand Céline : « Un livre par jour… La fosse commune. » Dans quelques décennies, on aura plus qu’oublié ce débat autour de la Médiathèque rouennaise. Beaucoup d’entre nous seront morts et la plupart des livres itou. Ceux qui resteront (livres et lecteurs) erreront, mendiant un peu de temps, un peu d’espace. Ce sera un soir de novembre, sur le parvis de la cathédrale, à la seule lumière d’un bec d’acétylène ; il fera froid et une pluie compacte noiera les alentours. Sous le porche gauche, dit porte St-Jean, là où figure la Danse de Salomé, se tiendra un homme inconnu enveloppé d’un large manteau gris. Il sera le dernier à pouvoir vous parler d’Émile Verhaeren ou de Pierre Mac Orlan.

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