Archive mensuelle de mai 2008

XXXVII.

Entre promesse et danger, on réactive la rubrique Palais des Congrès. Consultation populaire oblige, il faudra répondre à deux questions : « Êtes-vous contre le projet de Jean-Paul Vigier, mais vous n’y échapperez pas ? » et « Voulez-vous un jardin, mais ce ne sera pas possible ? »

Personne ne semble regretter la disparition programmée de ce qui reste du Palais. Dommage. Après tout ce Palais n’est pas « si laid » (dixit Patrice Quéréel, fameux trublion) et les intentions qui ont présidé à sa construction étaient (sont toujours) celles invoquées aujourd’hui par son successeur : l’harmonie avec son encombrante voisine. Reconnaissons que l’ancien architecte, Jean-Pierre Dussaux, s’en était bien tiré. Il avait fait preuve d’imagination, de respect, et n’avait pas aboli toute ambition. Son bâtiment avait de l’allure, une élégance indéniable et excusez du peu, une modestie certaine.

A l’origine ce béton n’était pas si pisseux et les vitres moins opaques qu’aujourd’hui. L’intérieur était modulable et une restructuration n’aurait rien eu d’insurmontable. Les pompiers en décidèrent autrement ; la sécurité (vertu cardinale de l’heure) se veut l’autel de tous les sacrifices.

Aujourd’hui il est dans l’air du temps de déplorer ce cube de béton laissé à l’abandon de façon délibérée. Ce qui se construira à cet endroit (car on y construira, c’est inévitable) n’aura d’intérêt que si on lui donne un contenu. Or qu’aura-t-on ? Trois commerces (mercerie, droguiste, primeurs ?), une trentaine de logements (sûrement sociaux), et un centre de congrès qui ne sera qu’une fable. Seuls, brasserie et café raviront les bobos, un temps seulement, car la mode est changeante.

On a livré cet emplacement précieux à la rentabilité via la séduction marchande des plus consensuelles. Le recours à Monet en est une des meilleures ficelles. Ce patronage (plus qu’abusif) permet d’instiller de la culture là où justement il n’y en aura pas. Rien à dire sur le projet de Viguier qui est tout, sauf de « l’architecture de notre époque » à supposer que cela existe.

Que l’opinion se désole du futur Espace Monet n’a rien que de normal. Notre époque préfère le vide au plein. Et c’est bien ainsi que le projet controversé s’entend : ses détracteurs voulaient du vide et du vert ; les promoteurs l’ont compris : ce sera du vide dans du verre.

Comme d’habitude, l’opinion publique reviendra, toute incohérence assumée, sur ses préférences d’avant (ou d’après) en se donnant le beau rôle, celui du bon sens et du goût moyen, équilibre où elle excelle. A cet égard, l’architecture est le plus difficile des arts. Autant un quidam peut admettre qu’il « n’y connaît rien » en musique ou en théâtre ; on lui pardonne. Autant en architecture il dit son goût bien fort, lequel prime sur toute considération. Le résultat est, la plupart du temps, navrant pour le talent des concepteurs. C’est la rançon obligée : l’architecte opère dans un domaine qui ne fait pas appel à la sensibilité mais, et au plus près, au vécu. Un philosophe (lequel ?) a dit : « On ne pense pas en dehors du monde » ; idem ici : « On ne construit pas en dehors du monde ». Dieu sait si j’en sais quelque chose.

XXXVI.

Groggy par mon sempiternel rhume des foins, je ne sors guère, lit un peu et rêvasse davantage. Je ne sais pourquoi m’est revenu à l’esprit (commémoration de Mai 68 ?) l’époque des cafés rouennais que la jeunesse étudiante se partageait alors comme autant de clubs politiques locaux.

Sur les quais, La Bourse, brasserie à terrasse fermée et long bar cuivré, décoration de la Reconstruction (béton, skaï, travertin romain) accueillait la jeunesse argentée, apolitique par défaut, étudiants sans risques, futurs héritiers de commerce sans effort. Quart Perrier, citrons pressés, croque-monsieur, arachides à l’apéritif… la distinction réclamait de savants dosages. Outre La Bourse, la clientèle fréquentait les premières « boites » des extérieurs de la ville, telle La Brocherie , parce qu’elle avait sa bagnole ou plus surement, celle de papa.

Rue Jeanne d’Arc, proche de la gare, Le Métropole, quartier général de la droite et de l’extrême droite des étudiants en droit (trois fois). Les lieux existent toujours, érigé en mythe pour une mention dans les mémoires de Simone de Beauvoir, mais ils ont perdu l’ardeur militante qui en fit la renommée au moment de la guerre d’Algérie. A l’époque dont je parle, fin des années Cinquante et début Soixante, dans un cadre presque Bauhaus, on y portait cheveux courts, cravates, blazers, pantalons droits… le tout choisi chez Sigrand-Covett (angle de la rue du Gros-Horloge). On pouvait au Métropole lire ostensiblement Rivarol ou L’Aurore (pour la politique), Adam ou Lui (pour l’art de vivre). Le lieu était stratégique pour voir et être vu. Petit noir, thé au lait, croissant, œuf dur, jambon-beurre…

A quelques encablures, rue Bouvreuil, presque sur la place dite du Dr Cerné, c’était Le Petit Bouvreuil refuge des étudiants de gauche. Gauche plutôt raide en l’occurrence, ceux qu’on nommera, plus tard, les « gauchistes » (leur équivalent d’en face, « les faf’s », resteront au Métropole). Derrière le comptoir zingué du Bouvreuil se tenait Armand, plus anar que gauchiste, surtout gueulard et turfiste. C’était là le règne du velours côtelé, des premiers jeans achetés aux Docks réunis (rue de la République) et des chemises à carreaux portées (prétendait-on) par les bucherons de l’Oregon. Le Bouvreuil n’avait pas de percolateur, pas de bières pression, mais de superbes sandwichs au rôti de porc froid, dévorés à belles dents lorsque les tickets du « restau U » faisaient défaut.

Ces décors sont là pour le partage des genres. Mais comment dire ce qui rassemble ? A distance, on perçoit les points d’accord : le jazz, les bagnoles, l’alcool, les filles, le jeu, finalement les études et la politique. Aujourd’hui, tout étant éteint, n’existe plus que Le Métropole. Le reste a disparu. Autant Armand du Bouvreuil que Sigrand-Covett, les Docks réunis que la revue Adam ou L’Aurore… Les uns et les autres se croisent, se rencontrent, parfois s’ignorent ; chacun en sait autant que l’autre.

J’interroge Jérôme, neveu, pour savoir si de tels lieux et de telles différenciations existent encore. D’après lui, oui et non. Me cite le Bar des Fleurs, la Brasserie Paul, surtout Le Café de l’Époque rue Armand-Carrel, mais ce n’est plus trop la politique qui aujourd’hui sert de clivage ; plutôt la musique, le look, voire la sexualité. Quoi d’autre ? Il me donne encore quelques noms, inconnus de moi, que je m’empresse d’oublier. Cette histoire est à présent pour d’autres.

Conclusion : « Garçon, remettez-nous ça ! »

XXXV.

Plus que réticent, je participe à la célébration de Mai 68. Devenu un moyen paresseux de vendre du papier imprimé, d’occuper les ondes, de remplir des blogs en mal d’inspiration, cette commémoration ne résiste pas à l’overdose. Ici, partout, et à Rouen, pour ce qui m’occupe. Autant dire tout de suite que, sur ce dernier point, je n’ai rien vu ou lu qui me convainque d’avoir été présent à ce qui s’est dit ou ce qui s’est montré. Au fil des témoignages ou des analyses, je me suis forcé au souvenir. Stupeur et douleur de constater que, de ces quelques semaines, il ne me reste rien qui corresponde au spectre de l’anniversaire.

Rouenno-rouennais, de Paris tant célébré, je ne vis rien. Vu d’ici, la tentation était forte, mais en même temps, elle relevait de l’inaccessible. Mai 68, c’était ici et maintenant. Aujourd’hui, tous le disent : c’est du réchauffé. Même plus, ce sont des saveurs d’autrefois, lieux et gens. Inexplicables, inexpliquées.

La fac de lettres, à Mont-Saint-Aignan, où j’ai mis les pieds une ou deux fois, le Cirque municipal « occupé » et où j’ai passé quelques soirées, l’École des Beaux-arts de l’aître St-Maclou et ses pesants colloques (mot inemployé alors) sur l’avenir de la profession, des études, de la validité des diplômes, et surtout mon agence rue de la République dont je ne pus qu’envisager, en octobre, la fin prochaine, liquidation inéluctable que je préférais précipiter. Sans parler de réunions fameuses, fumeuses, enfiévrées, enfumées, dans diverses maisons ou appartements…

La rue Ganterie, la rue Crevier, le boulevard de la Marne, la rue Ste-Croix des Pelletiers, la rue Théodore Lebreton, la rue du Cercle, la place de l’Hôtel de Ville, Le Parisien, Le Français, Le Bon accueil, Chez François, le Nico Bar, L’Armitière (canal historique)… la station service du Marché aux fleurs, celle de la rue St-Denis… ces lieux balisent une mémoire aussi sélective que défectueuse.

Jean-Claude Laumonier, Rika Bentolila, Claude Vignon, Claude Déron, Gérard Filoche, Colette Magny, Marie-Claire Lepape, Liliane Potel, François Souchet, François Mathieu, Jean-Pierre Hayet, Frédéric Taillefer, Christian Ferrari, Ute Moulin, Jean-Marie Canu, Christian Lepiller, Michel Lemoine, Jacques Pinaud, Claude Mazauric, Louis Lanoix, Jean-Pierre Lefebvre… figures encore présentes ou oubliées, ressurgies ici à la faveur d’une manie de la précision et de l’archivage. Quoi d’autre ?

Sans omettre Daniel Authouard, peintre pour catalogues, qui, dans Paris-Normandie du 7 mai 2008, a relaté un peu de l’occupation du Cirque sur le Boulingrin : « J’ai entendu des ouvriers qui avaient fait 1936 et venaient pour nous apprendre à faire la révolution se faire insulter par les étudiants. » Je n’ai pas souvenir de ça ; j’ai souvenir du contraire, d’ovations fournies à des figures « du monde du travail » qu’on croyait véridiques, sincères et attentives.

Parlons d’autre chose. De l’ouragan en Birmanie, du séisme du Sé-Tchouan, d’Obama candidat démocrate aux présidentielles américaines ? Ou de la cantonale partielle du 5e canton de Rouen ? Là, pas de campagne, peu de passion et, c’est acquis, peu d’électeurs. Le siège échoira (verbe ancien) à la socialiste Christine Rambaud pour qui la politique a les vertus du caoutchouc : souple et inusable. Mai 68 ? L’imagination au pouvoir ? Par bonheur, il existe, quarante ans après, des Christine Rambaud pour faire rayonner la vérité de notre temps.

XXXIV.

On a appris il y a peu (Paris-Normandie du 23 avril 2008) que le nouvel adjoint à la circulation, le Vert (dans tous les sens du terme) Guillaume Grima allait faire l’emplette d’un costume, un « vrai ». Pour « célébrer les mariages » prétend-il. J’imagine que cette concession au code vestimentaire de l’élu (de tous bords et temps) lui coûte (dans tous les sens du terme). Dame, il ne suffit pas de déclarer, avec un brin de légèreté, qu’on veut « L’action, pas le pouvoir », il faut, à un moment l’autre, acheter le costume de la fonction, celui-là emportant celle-ci.

Que Petit Guillaume (terme d’affection) prenne garde ! A cet égard, je lui conseille la lecture d’un vieil ouvrage paru en 1971 (justement l’année de sa naissance) intitulé Les Habits neufs du président Mao. Cet essai, signé du courageux et indépendant Simon Leys, fut le premier coup de pioche qui ébranla la formidable statue de guimauve de Mao Tsé Toung (devenu pour les cuistres, Mao Zedong). Ceci en pleine révolution culturelle et délire pro-chinois (je sais de quoi je parle, j’ai donné dans le panneau). Qui n’a vu, un soir d’Apostrophes (vieille émission du temps, époque disparue des ondes) ledit Simon Leys foudroyer en trois répliques une certaine Maria Antonietta Macchiocchi, chantre du maoïsme en France, n’a rien vu.

Cette universitaire, organisatrice du fameux voyage en Chine des Kristeva, Sollers, Barthes et consorts, était venue vendre son pavé De la Chine ; ce fut une soirée salutaire pour beaucoup tant l’aplomb et la tranquillité de Simon Leys ouvrit les fenêtres, les portes et aéra la maison. Du reste, de cette philippique télévisuelle, Maria Antonietta ne se releva jamais (intellectuellement s’entend).

Taches sur le soleil, ces lignes s’écrivent alors qu’on commente, peu il est vrai, la disparition de celle-ci, morte à Rome le 14 avril dernier (83 ans !) Et alors que Simon Leys (pseudonyme de Pierre Ryckmans, choisi en hommage à Pierre Ségalen), membre de l’Académie royale de Belgique (héritier du fauteuil de Georges Simenon), bataille pour obtenir la nationalité belge à ses deux enfants légitimes nés en Chine d’une mère chinoise… Encore une histoire de sans-papiers !

Où en étais-je ? Ah, oui, aux Habits neufs, au costume de Guillaume. Quelle dérive ! Comment en suis-je arrivé à ces vieilles lunes, ces souvenirs de trente ans ? Mystère. En attendant, que Guillaume Grima sache qu’en choisissant chez le marchand (Hugo Boos, Celio, Burton ?) il endossera l’habit funeste d’un rôle qui le conduira, d’abord aux pires renoncements, ensuite à l’amitié de gens séduisants, qui un jour ou l’autre, finalement, lui tordront le foie.

Et ce n’est pas tout ; l’essai de Simon Leys faisait explicitement référence à un conte du danois Hans Christian Andersen (1805-1875, désormais il faut tout expliquer !) intitulé Les habits neufs de l’empereur. Ce conte met en scène un roi qui n’a de d’autre souci que celui de ses frusques et passe son temps à se montrer dans ses nouveaux habits. Ce monarque néglige les affaires du royaume, et on dit de lui qu’il « siège dans sa garde-robe ». Que lui arrive-t-il ensuite ? Il faut lire le conte, lequel est sûrement disponible dans une des multiples éditions que recèlent les bibliothèques publiques de la ville (encore ? toujours !).

XXXIII.

Le bulletin de l’association Village Croix de Pierre m’apprend la fermeture, définitive, de Au retour du 112. C’était, à l’angle des rues Édouard-Adam et Eau de Robec, un « débit de boissons » autrefois célèbre et depuis plusieurs années, sinon décennies, tombé dans l’insignifiance. Je dis « débit de boissons » car « café » est impropre ; on n’a pas dû vendre des masses de « petits noirs »au comptoir, ou alors « arrosés », entendez noyés de calva. Lorsque j’habitais rue Édouard-Adam (dans les années cinquante) j’ai peu fréquenté le Retour du 112 ; ça n’était pas trop ma crémerie. J’en préférais d’autres, plus désertes, plus silencieuses, et, l’oserais-je, mieux fréquentées.

Dans ces années là, le Retour du 112 était le rendez-vous habituel des dockers, personnages certes sympathiques, mais qui exigent souvent qu’on vive et pense comme eux. Si l’on parle aujourd’hui, pour tout et n’importe quoi, de « communautarisme », sachons qu’alors, et parmi les dockers, ce « gros mot » était plus qu’une réalité.

D’abord pourquoi Au retour du 112 ? Un jour, quelqu’un m’expliqua que cette enseigne venait, autrefois, de l’arrêt d’un tramway, le 112, qui chaque soir, passait par là. C’était imaginatif, séduisant, et vraisemblable. Cette étymologie rêvée venait d’un non-Rouennais. Le 112, en bon langage d’ici, c’est de « 112 avenue du Mont-Riboudet » autrement dit le siège de la « Chambre syndicales des entrepreneurs de débarquement et de manutention du port », soit le bureau de paye hebdomadaire des dockers. L’explication coulant de source, elle remonte ce qui reste des eaux du Robec : l’argent liquide des « semaines » finissait, en tout ou partie, dans les caisses de Simone.

Les beuveries régulières, compulsives et assommantes, n’ont jamais été mon fort. L’ivrognerie revendiquée, l’alcoolisme dominateur m’ont toujours répugné. A vingt ans, quarante ou bientôt quatre-vingt. A distance, je m’interdis tout folklore à propos du Retour du 112. Je juge sévèrement (méprise, si l’on veut) les maris et pères de famille oublieux de soi, des leurs, mais pas des « copains », des parties de cartes, des « tournées générales », gens porteurs de la panoplie du parfait docker d’autrefois. Du moins tel qu’on le rêve.

Simone fut femme de comptoir, femme des bars, bistrotière dans l’âme (sans parler du corps). Énorme, blonde encore platinée, serrée dans des tissus luisants, auréolé de variations grenat, ruisselante d’effluves sucrées et entêtantes, elle revendiquait un statut de tenancière inauguré dans les années vingt, qu’elle tentait de maintenir avec un minimum de dignité, à ses yeux et à ceux des dockers. C’est tout dire.

Elle avait acheté le 112 peu après la guerre 39-45, ayant auparavant tenu le Star, enseigne mythique du côté de la rue d’Harcourt ; un intermède rue Martainville avec le Bar Raymond, puis ce sera, finalement O’Baréno, rue St-Nicaise, là où je l’ai mieux connu et où sa vie me fut racontée. Elle avait alors passé les soixante-dix ans, et sa mémoire chevauchait avec plus que de séduction que de réalité. Il faudrait que je raconte tout ça.

XXXII.

Et j’en aurai fini avec ce sujet (du moins il me semble) : la médiathèque, ce qu’il faudrait faire, même trop tôt même trop tard. Une des solutions qu’alors je trouvais jouable (c’était il y a longtemps, mais c’est encore la seule plausible) était celle d’une séparation ; on conservait le fonds ancien, le patrimoine, là où il se trouve, rue Jacques-Villon, avec un arrêt des acquisitions (sinon pour des raretés ou les indispensables références), reprise des prêts à domicile et, évidemment, la lecture sur place. On aménageait les lieux en les rendant plus conviviaux, avec un espace dédié aux expositions. On aurait appelé ça l’ancienne bibliothèque. L’Ancienne Bibliothèque ou la Bibliothèque ancienne.

La séparation des fonds s’opérait autour de 1945 ou 1950, voire 1970, 1980, au choix des critères. Tout ce qui était postérieur à la date retenue était logé ailleurs, dans les locaux d’une médiathèque qu’on aurait imaginé en centre ville, visible, reconnaissable, perçue comme un lieu attrayant, de culture, valorisant pour ceux qui l’auraient fréquenté (et pas seulement pour…) On aurait supprimé la bibliothèque Roger-Parment (sans dommage) ou celle de St-Sever (sans regret), dernier cas où le nouvel équipement se serait logé sur la rive sud.

Mais où me dira-t-on ? Revoici posé le problème du lieu. Dit et redit : c’est affaire d’imagination et d’audace, d’opportunité et de réelle volonté. L’essentiel n’est pas de trouver un emplacement vide où construire, mais un emplacement où implanter un tel équipement. Emplacement neuf, ancien, peu importe ; emplacement qu’on inventerait en tenant compte de règles intangibles : une médiathèque doit être centrale, visible, accessible, et localisable par tous.

Ici, ce lieu existe ou n’existe pas. Ou il faut l’inventer. Une médiathèque est autant le lieu de l’imaginaire que du tangible, des moyens que de la volonté. A cet égard les occasions manquées de ces dernières décennies pèsent lourd ; j’en citerai deux : la gare routière et le palais des congrès. Passons et cherchons ailleurs. Et puisque, décidément, on tourne en rond, et quitte à tourner en rond : pourquoi construire une médiathèque ? Pourquoi, en effet, désormais, s’astreindre à édifier ce grand tombeau ? Qui lit encore, qui lira encore bientôt ? Les bibliothèques, ce sont aujourd’hui les vide-greniers, les ventes de livres des Secours populaire, Terre des Hommes, Compagnons d’Emmaüs, Lyons Club, Rotary, Scouts de France… aboutissement d’une surproduction de papier imprimé, derniers feux de l’âge d’or d’un entre-deux siècles.

C’est ce qu’avait prévu, en son temps, quelque part, Louis-Ferdinand Céline : « Un livre par jour… La fosse commune. » Dans quelques décennies, on aura plus qu’oublié ce débat autour de la Médiathèque rouennaise. Beaucoup d’entre nous seront morts et la plupart des livres itou. Ceux qui resteront (livres et lecteurs) erreront, mendiant un peu de temps, un peu d’espace. Ce sera un soir de novembre, sur le parvis de la cathédrale, à la seule lumière d’un bec d’acétylène ; il fera froid et une pluie compacte noiera les alentours. Sous le porche gauche, dit porte St-Jean, là où figure la Danse de Salomé, se tiendra un homme inconnu enveloppé d’un large manteau gris. Il sera le dernier à pouvoir vous parler d’Émile Verhaeren ou de Pierre Mac Orlan.

XXXI.

La médiathèque, ce qu’il aurait fallu faire, ce qu’il faudrait faire. De nos jours, le passé va de plus en plus vite. A peine composé, que le temps doit-être changé. Le temps des verbes, notamment. C’est-à-dire le mode. Celui de l’ancienne future médiathèque qui doit être désormais conjugué au passé antérieur.

Lors de la pose de la première pierre (ce fut le samedi 5 octobre de l’an de grâce 2008, ère albertinienne), la communication alla bon train (c’est ce qui coûte le moins aux élus et aux électeurs, tous s’accordant sur ce mode mineur pour juger des efforts fournis et du travail effectué.) Ce fut dit et redit, quand la Médiathèque eut ouvert, nous eûmes trouvé là-bas (passé antérieur) les fonds patrimoniaux, soit 400.000 livres et tant ou tant de manuscrits, parchemins, enluminures, et autres raretés, inestimables, précieuses, innombrables… Puis nous eûmes aussi consulté ou emporté avec nous 160.000 autres jeunes livres, romans, essais, documentaires, bandes dessinées… tout ça pour nous tous, tous seuls, nous les « tous petits », « tous vieux », « tous jeunes »… et aussi encore ramené à la maison 20.000 cédéroms, 6000 dvd, 4000 partitions… encore, encore, encore ! Même le dimanche dites-donc, comme à Carrefour, à Conforama, à Ikéa, et que même ceux-là, on les eut enfoncés.

Les communicants le dirent : là-bas on eut prévu du cinéma, la vision milliers de dvd, n’importe lesquels, à prendre, au choix, parmi les meilleurs ; puis que le grand cadavre eut été « ouvert sur le monde extérieur », à cause de quoi, à Grammont, près des sables mouvants, les gardiens eurent pris en charge les « besoins de chacun » ; les chômeurs y eurent trouvé « de quoi rédiger un cv », d’autres y eurent su « comment se préparer aux concours » ; et aussi les aveugles, les bancals, les lépreux, les pestiférés… qui s’eurent jetés sur les « livres sonores et en braille », sur les cours d’anglais ou « d’autres langues étrangères » dans des « cabines d’apprentissage ». Gratuit, payant, ouvert, fermé, tous les jours, tous les soirs, tous les matins… Jusqu’à en perdre son latin et ne plus savoir les règles de grammaire, mais pourvu que ça fasse son effet.

Bref, des chiffres, uniquement des chiffres. Puis du contenant. Jamais de contenu. Surtout pas de contenu. Pour un bel enterrement, ce fut un bel enterrement. In memoriam.

Aujourd’hui (vendredi 2 mai 2008) le quotidien local, après une journée de grève et une autre chômée, poursuit le feuilleton de ses portraits d’élus ; c’est au tour de Guy Pessiot, l’adjoint justement voué à entretenir, outre le patrimoine, la mémoire de la dite médiathèque. Son programme s’énonce, avec mesure et modestie, entre tourisme, animation et Armada. Surtout il s’achève par trois lignes laconiques, tel un chagrin discret mais véritable, sur la « politique de lecture publique » ; citons in-extenso : « L’adjoint compte mettre l’accent sur le réseau de bibliothèques et donc la proximité. » Point final. C’est dans un avis de décès, l’équivalent de « Cet avis tient lieu de faire-part et de remerciements ».




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