XXVIII.

Pour la médiathèque, j’essaie de rassembler mes souvenirs que je confronte parfois à des coupures de journaux. Peut-être, des gens mieux informés noteront-ils des approximations, des raccourcis, mais dans l’ensemble, c’est ressemblant, comme on dit d’un portrait qu’il l’est. Le reste c’est la manière du peintre. Ce jour d’été où je suis allé traîner rue des Murs St-Yon, c’était pour reconnaître les lieux ; aussi pour le rendez-vous des souvenirs, vérifier une adresse ou deux. Celle de D*** qui habita longtemps rue Dufay et dont je voulais revoir l’immeuble, froid, cubique, sans histoire ; retrouver le cabinet d’un docteur par moi fréquenté à l’occasion d’une alerte mémorable de santé, fin des années soixante-dix. Sinistre souvenir, sinistre docteur. Tout semble avoir disparu.

Comme ont disparu, disparaissent ou disparaitront ce même D***, le sinistre docteur (pas tant que ça, j’exagère toujours) et mon affection supposée. Et tout autant mourront les questions concernant ce grand cadavre de médiathèque, les élus concernés, les décideurs intéressés, voire les terrains retenus pour l’emplacement final des uns et des autres. Ainsi s’épaissit le mystère du monde : rien n’a l’importance qu’on pensait et on ne sait jamais exactement ce qu’on écrit, ce qu’on peint, ce qu’on construit, ce qu’on filme… Et quant à ce qu’on dit ou croit dire !

A ce propos, il me revient une phrase de l’historien Eugen Weber (pour plus de détails, voir un dictionnaire récent) dans je ne sais plus quelle de ses études, phrase notée dans mon carnet des pense-bêtes : « Nous en savons trop aujourd’hui pour expliquer grand-chose, et nous n’en savons certainement pas assez pour expliquer quoi que ce soit complètement. » Après ça, qu’on se débrouille.

Franchement, une médiathèque dans ce quartier ! C’était histoire de contrer l’adversaire, car les promoteurs de l’idée n’y crurent jamais tout à fait ; ce fut toujours un argument de pure forme, que Pierre Albertini ne perdit pas son temps à combattre. L’homme, c’était son défaut (sa qualité ?) s’entêta sur Grammont et passa en force. Foin des admonestations du Département, de la Région, de l’État, de « l’opinion »… On verrait ce qu’on verrait.

On vit sortir des délibérations d’un jury assez confidentiel quatre projets architecturaux séduisants, puis finalement un seul et dernier, mis sur la table comme l’atout redouté d’une partie qui s’éternisait. Pour une nouveauté, c’en fut une ; Rudy Ricciotti, né en 1952, architecte adulé et décrié, trusteur de grands projets, garçon doué, bien de son temps, fut désigné et hautement revendiqué pour ce qu’il était : un choix courageux, encore que bien dans la norme (mais ici on avait pas l’habitude).

Comme à son habitude, le réputé archi-frime et archi-sexy, avait fait dans le rock n’roll. Certes, son projet déclinait son Pavillon noir d’Aix-en-Provence ou son Mucem (en projet) de Marseille, mais pour une fois, Rouen ne se trompait pas d’époque et pouvait espérer une construction d’envergure. De fait, la désignation expresse de Ricciotti renvoya le triste triangle de l’École normale à ce qu’il était : un mauvais prétexte. Félix Phellion, qui y avait cru, s’était dérangé pour rien.

Enfin, pas tout à fait.

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