Archive mensuelle de avril 2008

XXX.

A seulement dire ma vie, ce journal (à condition que Rouen Chronicle en soit un) friserait l’indigence : mon pressing va fermer, mon antivirus m’a lâché, j’ai mal à l’estomac… Et à en juger par l’actualité locale, ça ne va guère mieux. Je lis avec attention Paris-Normandie, la presse institutionnelle, les blogs divers et variés, tout ce qui va de l’avant. Or ce sont autant de contradictions, de coq à l’âne, de variations et déviations qui me confondent. Ainsi, ces jours-ci, la seule interrogation qui en vaille la peine : faut-il inviter le dalaï-lama aux 24h motonautiques ?

Laissons la question en suspend et revenons à nos moutons. L’avantage d’avoir été architecte, même malheureux, c’est de conserver un carnet d’adresses et d’être au courant de ce qui se passe et de ce qui se dit. Ainsi, de la Médiathèque Grammont – « on y revient toujours ». Lors de la campagne des municipales, on entendait ça et là (je mets dans l’ordre) qu’en « cas de victoire de la gauche » on se débrouillerait pour que le futur« outil culturel » soit finalement « requalifié ». Chose dite, redite, répétée et aussitôt imprimée (Paris-Normandie du 27 février 2008) sans que l’assertion (prudente dans le quotidien) ne soit suivie d’aucun démenti ou précision. Rudy Ricciotti, concepteur du grand cadavre, s’en faisait lui-même l’écho, haussant les épaules, s’en tirant par un paradoxe et négligeant désormais ce qu’il considère comme un projet mineur, pour lequel il n’a jamais eu que trois coups de crayon à donner.

« Requalifié » pourrait donc signifier qu’à Grammont, serait construit une chose n’ayant plus rien à voir avec ce qui était prévu, du moins quant pour le contenu. Peu importe quoi, on trouvera. Par exemple une maison pour tous, un hall des petits sports, un pool d’accueil pour la démocratie participative, un comptoir des savoirs accessoires et récurrents, un centre international d’analyses transversales et multipolaires… que sais-je. En cas de réussite, on pourra admettre qu’on n’a pas perdu, ici ou là, son temps.

A l’heure où je rédige, je note pour mémoire le nom de la directrice actuelle des bibliothèques de Rouen : Françoise Hecquard. Au moins ce nom aura été écrit et cette recrue des temps albertiniens (que c’est loin déjà !) se verra ici et là perpétuelle, « tel qu’en lui-même enfin l’Éternité le change ». Pour ceux qui cherchent (et non ceux qui savent) cette citation est à retrouver chez Stéphane Mallarmé. La dame est particulièrement invisible dans le paysage local ; c’est peut-être sagesse ou modestie, car on ne peut croire au dépit ou à l’indifférence.

Stéphane Mallarmé, poète autrefois renommé, aujourd’hui un brin perdu de vue, est amplement présent dans les fichiers de la bibliothèque (interrogation par nom, par titre, etc.) Ce service aura été la seule véritable innovation, ici, dans ces dernières années en matière de lecture publique. Le reste n’aura été qu’attente, illusion et désillusion.

Mon feuilleton « Médiathèque » s’achèvera dans Rouen Chronicle des prochains jours, par deux réflexions. Elles seront ultimes et définitives : ce qu’il aurait fallu faire, ce qu’il faudrait faire (disons « ce qu’il faudrait faire désormais » pour ne pas désespérer.)

XXIX.

L’obstination paye toujours. C’est la seule qualité qu’un politique se doit de cultiver (avec la surdité, reconnaissons-le.) Pour preuve Catherine Morin-Desailly et Pierre Albertini, lesquels usèrent avec une détermination offensive du mur de béton offert par Rudy Ricciotti. Vrai aussi que du côté des adversaires, institutionnels ou de simples opinions, la résistance de principe finit par prendre une teinte suspecte. A trop réfuter le projet, on s’enfermait dans la posture de ceux qui méprisent le populaire, la lecture publique, l’équipement culturel, que sais-je encore. Intenable siège.

Un moment, on agita le spectre du retrait de la Région et du Département dans le financement de l’équipement. Cette « inutile résistance, au plus honorable projet » (citation à retrouver) fit long feu ; ça commençait à se murmurer : à mauvais procès, mauvais perdant. Bref, de guerre lasse…

En octobre 2007, on posa, avec force communication niaiseuse, la première pierre à Grammont, là où s’érigerait, quoiqu’il en coûte, et coûte que coûte, la majuscule Médiathèque. Truelle à peine sèche, le débat était clos. Et ce d’autant plus qu’en mars prochain, en 2008, « on » gagnerait les élections… Tout le monde sait la suite. Enfin, pas tout à fait. Car durant la campagne électorale, la question de l’emplacement reprit mollement du service, l’argument de l’École normale étant toutefois sagement écarté. Le climat anti-albertinien était à ce point qu’il n’y avait guère à s’appesantir. La Médiathèque et le défunt Palais des Congrès, ces fantoches suffisaient à alimenter le débat électoral (pas tout à fait, je sais bien, mais il faut faire court).

Au soir du dimanche 9 mars, lorsque tombèrent les résultats, au-delà des sourires radieux, qui eut une pensée pour la médiathèque ? Peut-être Marie-Françoise Rose dans sa bibliothèque dorée de Versailles ? Et dans sa bibliothèque rose et verte du Havre, Françoise Legendre ? Cette dernière avait quitté Rouen à mi-contrat, flairant avec discernement que rien de ce qui se ferait ici n’irait dans le sens de ce qu’elle avait pu, un temps, espérer.

Au lendemain de la victoire Valérienne, on apprenait la désignation de l’adjoint à qui reviendrait la charge d’enterrer, sous l’invocation d’Agatha Christie, le Cadavre dans la bibliothèque ; ce serait Guy Pessiot, éditeur dans le civil, auteur d’une indépassable Histoire de Rouen par la photographie, sanglier redoutable sous ses allures d’ours débonnaire. On verra pourquoi et comment, cette suite viendra en son temps.

En attendant, il me faut raconter ceci : dimanche 20 avril dernier, clos St-Marc, un brocanteur déballe ses bouquins ; au fond d’un carton, une grenade. Appel des pompiers, périmètre de sécurité, démineurs casqués… l’engin est vite neutralisé. Frayeur rétrospective, clabauderie, puis explication : la grenade, bien réelle quoique goupillée, provient d’un lot enlevé chez un « ancien militaire de carrière » de Dunkerque (Nord), vestige de Zuydcoote, pourquoi non. Là s’arrête l’histoire.

Mais il faut toujours travailler à fronts renversés. Donc, nouvelle version : un autre dimanche, aux Puces Militaria, un brocanteur déballe ses grenades ; au fond d’un carton, frayeur : un livre ! Je laisse à plus doué que moi le soin d’écrire la suite.

XXVIII.

Pour la médiathèque, j’essaie de rassembler mes souvenirs que je confronte parfois à des coupures de journaux. Peut-être, des gens mieux informés noteront-ils des approximations, des raccourcis, mais dans l’ensemble, c’est ressemblant, comme on dit d’un portrait qu’il l’est. Le reste c’est la manière du peintre. Ce jour d’été où je suis allé traîner rue des Murs St-Yon, c’était pour reconnaître les lieux ; aussi pour le rendez-vous des souvenirs, vérifier une adresse ou deux. Celle de D*** qui habita longtemps rue Dufay et dont je voulais revoir l’immeuble, froid, cubique, sans histoire ; retrouver le cabinet d’un docteur par moi fréquenté à l’occasion d’une alerte mémorable de santé, fin des années soixante-dix. Sinistre souvenir, sinistre docteur. Tout semble avoir disparu.

Comme ont disparu, disparaissent ou disparaitront ce même D***, le sinistre docteur (pas tant que ça, j’exagère toujours) et mon affection supposée. Et tout autant mourront les questions concernant ce grand cadavre de médiathèque, les élus concernés, les décideurs intéressés, voire les terrains retenus pour l’emplacement final des uns et des autres. Ainsi s’épaissit le mystère du monde : rien n’a l’importance qu’on pensait et on ne sait jamais exactement ce qu’on écrit, ce qu’on peint, ce qu’on construit, ce qu’on filme… Et quant à ce qu’on dit ou croit dire !

A ce propos, il me revient une phrase de l’historien Eugen Weber (pour plus de détails, voir un dictionnaire récent) dans je ne sais plus quelle de ses études, phrase notée dans mon carnet des pense-bêtes : « Nous en savons trop aujourd’hui pour expliquer grand-chose, et nous n’en savons certainement pas assez pour expliquer quoi que ce soit complètement. » Après ça, qu’on se débrouille.

Franchement, une médiathèque dans ce quartier ! C’était histoire de contrer l’adversaire, car les promoteurs de l’idée n’y crurent jamais tout à fait ; ce fut toujours un argument de pure forme, que Pierre Albertini ne perdit pas son temps à combattre. L’homme, c’était son défaut (sa qualité ?) s’entêta sur Grammont et passa en force. Foin des admonestations du Département, de la Région, de l’État, de « l’opinion »… On verrait ce qu’on verrait.

On vit sortir des délibérations d’un jury assez confidentiel quatre projets architecturaux séduisants, puis finalement un seul et dernier, mis sur la table comme l’atout redouté d’une partie qui s’éternisait. Pour une nouveauté, c’en fut une ; Rudy Ricciotti, né en 1952, architecte adulé et décrié, trusteur de grands projets, garçon doué, bien de son temps, fut désigné et hautement revendiqué pour ce qu’il était : un choix courageux, encore que bien dans la norme (mais ici on avait pas l’habitude).

Comme à son habitude, le réputé archi-frime et archi-sexy, avait fait dans le rock n’roll. Certes, son projet déclinait son Pavillon noir d’Aix-en-Provence ou son Mucem (en projet) de Marseille, mais pour une fois, Rouen ne se trompait pas d’époque et pouvait espérer une construction d’envergure. De fait, la désignation expresse de Ricciotti renvoya le triste triangle de l’École normale à ce qu’il était : un mauvais prétexte. Félix Phellion, qui y avait cru, s’était dérangé pour rien.

Enfin, pas tout à fait.

XXVII.

Énième épisode (mais pas le dernier) de ce que j’ai intitulé : Un cadavre dans la bibliothèque. Pour son projet, la mairie avait contre elle les conclusions d’un rapport de l’inspection générale des bibliothèques (car cela existe et je me demande bien ce qu’on y fabrique…), rapport téléguidé par le ministre de la Culture, ce dernier, disait-on, pourtant acquis aux visées du maire en place. C’était, qui s’en souvient, Jean-Jacques Aillagon.

Ledit rapport mettait en cause l’implantation à Grammont en termes sans équivoques : quartier mal perçu, mal connu, peu attrayant, mal desservi par les transports en commun. N’importe, Pierre Albertini passerait outre. Grammont il y avait, Grammont serait. Son opposition de gauche trouva là un objet de bataille qui ne lui coûtait guère ; flairant que ce genre de débat flattait son nouvel électorat (cultivé, urbain, acteur de l’air du temps…) elle martela sur l’implantation, mettant en avant d’autres sites improbables (entre autres le Boulingrin !) pour se ranger à un ultime, un triangle d’herbes folles bordant le boulevard de l’Europe, à proximité de l’ancienne École normale.

L’atout principal des lieux était, selon elle, d’être desservi par le Metrobus. Pour le reste ils étaient aussi improbables que le choix albertinien. On constata, du reste, que l’adresse, une fois connue et reconnue des Rouennais intéressés, fut mollement défendue par ses inventeurs.

Pour moi, l’ancienne École normale se trouvait, se trouve toujours, rue St-Julien, à proximité de la place St-Clément, et nullement boulevard de l’Europe. Un matin d’été, fort tôt, j’ai passé les ponts, rejoint St-Sever, pris la rue St-Julien, et constaté que l’École normale, ou ce qu’il en reste, vaste bâtiment anglais de la fin du XIXe siècle, tout de briques à grandes croisées vitrées, était toujours à l’abandon. J’envisageais mal sa destruction et son remplacement par une construction propre à flatter l’ego local. Il me fallut tourner autour et constater qu’on me parlait d’un terrain à l’arrière, seulement meublé d’un vaste hangar qu’un riverain qui promenait son chien me dit avoir été un gymnase. Si la surface, à en juger au travers des palissades de la rue des Murs St-Yon, paraissait importante, je souhaitais bien du plaisir au futur architecte, qui œuvrerait sur un triangle mal commode et dont il aurait à déterminer façade, arrière et cotés.

Impensable que cet ensemble de l’École reste longtemps, à ce point, un espace mort. Du côté de l’entrée principale, rue St-Julien, l’ensemble a belle allure et ne réclame qu’un peu d’imagination (des moyens, aussi, soyons justes). Il y a là, entre l’École et l’église St-Clément, une atmosphère particulière, calme, préservée, provinciale. Un peu comme sur les vues des cartes postales anciennes, celles qu’on observe avec attendrissement et condescendance : Rouen (Seine-Inf.) : L’église St-Clément. Portail. Rouen (Seine-Inf.) : L’École normale de garçons. C’était ainsi ce matin là, l’été, avec le soleil et sous les ombrages, dans un calme oublié. A deux pas, l’autoroute, les bagnoles, les panneaux publicitaires, Rouen comme désormais nous la voulons… C’était ainsi ce matin là, encore et toujours, la quête d’une l’âme. L’âme d’une ville qui s’en va. Autant les quartiers vivent ; autant ils meurent. Les gens, eux, survivent. Entre les deux.

XXVI.

Les jours passent, sont passés, passeront. Ceux qui me sollicitent empruntent d’étranges cheminements. D’hier ou de pas loin, j’ai surtout retenu un documentaire télévisé sur la mort de Pierre Bérégovoy, en mai 1993, personnage que j’ai croisé, ici, au temps des Jeunesses socialistes, et film dont je n’arrive pas à ma défaire, tant les interrogations l’emportent les certitudes (pas sur la mort dudit, mais sur son itinéraire) ; ce fut ensuite, mardi 8 avril, l’inauguration du Mois de l’architecture, à la Maison du même nom, boulevard de l’Yser, où j’ai entendu pas mal d’inepties et dédaigné un mauvais champagne ; et au final la lecture attentive d’un portrait, dans le quotidien local, samedi 12, de la nouvelle adjointe à la vie associative, portrait admirable pour qui aime la langue de bois et le minimum syndical dans la vision des responsabilités héritées.

Je me promettais un Rouen Chronicle sur ces thèmes, mais, comprenne qui pourra, j’ai passé mon après-midi de dimanche, à regarder, sur Fr3, Paris-Roubaix, course remportée finalement au sprint par Tom Boonen. Ceci m’a consolé de cela.

Revenons à mon feuilleton « Médiathique ». En 2001, Pierre Albertini, tout à son esbroufe de nouvel élu, hérita du dossier pourri de la bibliothèque et ficela un nouveau projet en forme de tour de bonneteau. Il associa la construction d’une médiathèque à l’obtention des fonds du Grand Projet de Ville (monceaux d’or alloués par l’État, et approuvés des collectivités locales) pour la réhabilitation de quartiers en difficulté (je résume). A Rouen, le Projet de Ville concernait le quartier Grammont, îlot d’une insigne misère situé près des anciens abattoirs et d’une gare de triage ferroviaire. Cela se fit au vertueux prétexte que la future médiathèque devait aller « vers les publics qui en ont le plus besoin ». A l’assertion, la Gauche opposition n’avait rien à répondre sinon à s’entendre taxée d’élitisme, de conformisme et de conservatisme. Si Pierre Albertini marqua là un point (facilement acquis, il est vrai), l’opposition ne tarda pas (à raison) à pilonner sur la question même du lieu d’implantation. Grammont ! Grammont ! Tout fut dit et la bataille engagée. Elle dure.

Y eut-il jamais, à Rouen, un bas-quartier ? Le port peut-être, autrefois, la Croix de Pierre naguère, aujourd’hui Grammont ? Ce serait trop dire. A la fin dans les années soixante, nous allions en bande, ordinairement le mardi, rue Desseaux, dans un restaurant fameux à l’enseigne du Veau d’or. C’était là l’empire du pied de cochon, de la tripe, de la tête, du ris, du boudin frais. La rue Desseaux longe (ou plutôt longeait) les abattoirs, d’où ce Veau d’or adoré des mandataires, des tueurs et des bohémiens à notre image (ah belle jeunesse !) C’était un rite que d’aller, « entre hommes », entassés dans deux voitures, y faire ripaille. Viande saignante, saisie, rôtie, bouillie, pour des additions incomparables, vin compris, ce dernier venu de la gare toute proche, expédié par un producteur du Roussillon. Les lieux étaient alors peu fréquentés ; ils le devinrent lorsque surgit la « nouvelle cuisine » et qu’il fallut s’en distinguer. Aujourd’hui il ne reste rien des abattoirs, du Veau d’or d’autrefois. Et rien des bohémiens. Quant à la « nouvelle cuisine »…

Nota bene : Jérôme me signale que mardi 8, le champagne de la Maison de l’architecture n’était pas si mauvais. Admettons.

XXV.

Du côté de la médiathèque, n’est-ce pas… Encore ? Toujours ! En mai 2002, rue Jacques-Villon, se tint une grande réunion. Avant la fermeture de la salle publique, Pierre Albertini, Catherine Morin-Desailly, Françoise Legendre, s’employèrent à convaincre du bien-fondé du « voir ce qu’on allait voir ». Les bateleurs avaient du talent et le public (dont j’étais) manquait d’allant. Un groupe d’opposants au projet, anciens responsables et sympathisants de la municipalité défaite, se battit plus sur l’emplacement du futur bâtiment que sur le principe de sa construction.

Simple lecteur, j’intervins, mais mélangeant les dates, confondant 2008 avec 8 ans, j’admonestais le maire sur le fait d’attendre si longtemps une hypothétique ouverture. D’une droite, façon centre, le nouveau maire m’envoya dans les cordes. Mon erreur était exacte : aujourd’hui, en 2008, on attendra encore combien ? Puis j’évoquais le « désherbage » dont « on » m’avait dit qu’il se menait avec désinvolture. Qu’insinuai-je là ! Françoise Legendre, impériale, impérieuse, m’assomma d’un dernier uppercut : en prêtant l’oreille à ces ragots (s’en était), ne mettais-je pas en cause ses compétences, son professionnalisme, moi, lecteur et chercheur bien avisé des anciens fonds et de l’état des acquisitions récentes ? Je ne sais plus qui me ramena, groggy, aux vestiaires.

Boxing-club pour boxing-club, j’ai fréquenté, dans ma jeunesse, vers 1951 ou 52, un nommé Minard, local champion amateur qui traînait de bistrot en bistrot du côté du Vieux-Marché. Pourquoi comment, serait une longue histoire. On se retrouvait chez Mahé, au n° 35 de la place, quasiment à la rue du Vieux-Palais, dans un bistrot près d’une boulangerie, aujourd’hui regroupé sous la même enseigne de je ne sais quel bar à la mode. C’était un lieu incroyable, toujours plein, long comptoir ni tables sans chaises, où les travailleurs des halles venaient s’abreuver entre deux camions à décharger, depuis le milieu de la nuit jusqu’au début de l’après-midi. A croire que l’endroit ne fermait jamais. Minard, homme à tout faire, embauché au jour au jour (lorsqu’il était en état de se lever !), avait une réputation de fort buveur, de beau parleur, et d’être un brin mythomane.

Sa carrière de boxeur se situait avant la Grande Guerre. Minard, ancien poilu, racontait, avec force chambéry-cassis, ses exploits du ring. Son idole était Georges Carpentier qu’il affirmait avoir combattu et vaincu, ici à Rouen, dans ces années d’avant Verdun. Ses vantardises le rendaient, pour le public d’habitués, aussi populaire que raseur. « Toi qui connaît, tu devrais chercher et leur dire » me répétait-il, les larmes aux yeux (celles-ci ne devaient rien à la fumée du caporal).

J’ai cherché et trouvé. En janvier 1912, la Dépêche de Rouen annonça la tenue d’un match-exhibition entre Georges Carpentier, récent champion d’Europe et star du moment, qui serait opposé à Battling Lacroix, vedette de circonstance. Ce fut au Skating de l’ile Lacroix, lieu disparu, ancien cinéma, music-hall, devenu patinoire et finalement hangar détruit dans les années de al reconstruction.

Au jour dit, Carpentier, sans souffrir, vainquit Battling par jet d’éponge au 5e round. Chez Mahé, mes dires et mes preuves me valurent l’indifférence des habitués. Quant à Minard, il me garda rancune de les avoir mises à jour.

XXIV.

La lecture quotidienne de Paris-Normandie est riche d’enseignement. Ce jeudi 3 avril, à propos d’une manifestation de cafetiers contre la loi antitabac, je relève ceci : « Cette loi a été conçue par des gens qui ne connaissent la vie que dans les livres. Mais croyez-moi, on va leur arracher quelques pages ! » Phrase terrible qui concentre rancœur, impuissance, ignorance, mêlé à autant de désinvolture, d’indépendance, et au final de liberté. La vie dans les livres, les pages arrachées, nous y voilà bien. Et nous y revoici : dans la cathédrale, dans la bibliothèque, avec le grand cadavre.

Donc la suite. Pierre Albertini hérita d’un dossier dont il se serait bien passé, lui qui, calé dans son siège de Mont Saint-Aignan vingt ans durant (ou tout comme) n’y installa jamais de bibliothèque, laissant ce soin aux bénévoles de Bibliothèque pour tous. Mais Rouen était un autre morceau. On avait attendu cinquante années pour le déménagement, le double pour l’informatisation, il était temps d’agir, c’est-à-dire penser au raisonnable plus qu’au faisable. Bref, reprendre tout à plat. Donc mécontenter et prêter le flan.

La municipalité nouvelle résolut d’accélérer l’informatisation du fichier. Ce faisant, on s’aperçut qu’il fallait procéder à un « désherbage » (ce fut le terme employé) des rayons. En cent ans que n’avait-on accumulé de rossignols (ne serait-ce qu’en 1957, en 1964 ou 1983 !) Chose dite, chose faite, et pendant qu’on y était, histoire de faire des économies, d’avoir la tête dégagée des contingences, pourquoi ne pas fermer la bibliothèque d’études ? Après tout, cette grande salle n’abritait que des étudiants ou lycéens désœuvrés (c’était un peu vrai) et les livres empruntés se comptaient, certains jours, sur les doigts d’une main (c’était toujours un peu vrai).

On ferma. Tant pis, tant mieux… et puis c’était une affaire d’un an ou deux, disons trois (en fait, huit.) La phalange locale des lecteurs et chercheurs émit des protestations, on organisa la communication, on tenta la conciliation et, finalement, il fut entendu qu’on maintiendrait la suppression du prêt à domicile, mais qu’on laisserait une porte d’entrée aux chercheurs désireux d’accéder aux ouvrages du « fonds normand » à savoir ce qui pouvait servir aux éruditions du cru. Point barre. La phalange se consola.

Et la bibliothèque devenue médiathèque ? Ça avance, ça avance disait-on. D’abord le catalogue sur informatique et le fameux « désherbage » expédié de main de maître avec tout le discernement requis. C’était là affaire de professionnels et pourquoi mettre en doute le savoir, les compétences ?

C’est du reste ce à quoi je pense lorsque j’observe, près de chez moi, de l’autre côté d’une grille, un homme en bleu qui élague ses plantations. Particulièrement lorsqu’il rabat ses rosiers grimpants. C’était le cas, il y a peu. Il n’y va pas de main morte avec son sécateur ! A chaque fois, au vu de ce qu’il coupe et du peu ce qu’il laisse comme rameaux, je me dis que rien ne repoussera et que cette fois, c’est tout vu, les rosiers sont morts. Quatre mois plus tard… les premières feuilles apparaissent, les premiers bourgeons, les fleurs… De mauvaise foi, je conclus que ce jardinier saccageur a bien de la chance. Encore un qui connaît la vie par les livres !

XXIII.

Poursuite de mon feuilleton autour de la bibliothèque, au vrai, fragments d’une étude plus longue abandonnée et aujourd’hui reprise sous l’injonction de Jérôme.

Donc entre temps, avant le passage d’Yvon Robert à Pierre Albertini, on s’était activé. La conseillère socialiste chargée des bibliothèques, qui savait à peu près qui étaient le cardinal de Retz, Denis Diderot, Marcelline Desbordes-Valmore et Nathalie Sarraute, sans cerner toutefois leurs appartenances politiques, mit son talent à se mettre à dos Marie-Françoise Rose. Autant dire que « cela se fit tout seul ». Au bout de six mois ou un an, on enregistra une démission et on rédigea l’offre d’emploi pour Télérama.

La bibliothèque où « on allait voir ce qu’on allait voir quand on aurait les sous » vit arriver Françoise Legendre, ex-directrice de la bibliothèque départementale de Seine-Maritime et professionnelle ombrageuse. Avait-elle lu Télérama ? Probablement pas. Quoiqu’il en fut, sa contribution désintéressée au projet était acquise.

Pour avoir connu (un peu) les deux (Rose et Legendre) je témoigne qu’elles étaient, dans des genres différents, issues d’un même moule, l’une étant (Rose) plus attachée au genre patrimoniale et à l’étude ; l’autre aux technologies nouvelles et à la lecture publique ; bref une question de génération.

Oui « on allait voir ce qu’on allait voir ». Et les sous ? On ne les eut jamais. Et même on laissa passer des fonds européens au beau prétexte que cela aurait plus bridé que boosté notre beau projet, lequel était… Mais était quoi, au fait ? Plus personne ne le sait tant on tergiversa entre les attentes et les espoirs.

Secret connu de tous, la lecture publique intéresse peu les politiques ; le droite s’en méfie et la gauche l’ignore puisqu’elle achète ses propres livres, généralement dans de chics librairies. Seuls les communistes (du temps où ils existaient) avaient à cœur de fournir des lecteurs à autant de Triolet que d’Aragon (il y eût de pires choix). Bref, on « allait voir », « on allait voir »… et Yvon Robert perdit les élections remportées par Pierre Albertini, élu aussi presque par défaut, tant ses adversaires, assurés de l’emporter, avaient fait une campagne a minima. En regard, ce centriste, venu de la banlieue haut de gamme, ne s’était pas ménagé, certain qu’il était, non pas de perdre, mais de gagner d’une courte tête.

Du côté de la bibliothèque, l’enlisement était de mise. La Gauche envolée, la Droite atterrie, les nouveaux tenants visitèrent une bibliothèque dont ils ignoraient tout. L’adjointe nouvellement chargée de la Culture eut quelque peine à convaincre qu’elle ne manquait pas de capacités ; les doutes émis l’étaient injustement du reste, car la suite prouva sa ténacité et sa solidité en ses matières. Mais en attendant, il fallait exister et faire exister un prétendu projet.

En ces temps là, j’allais très souvent à la bibliothèque ; je passais de nombreuses heures dans la grande salle beaucoup fréquentée par les lycéens ou des étudiants, lesquels y trouvaient autant un lieu d’études que de rencontres. C’était là comme un port pour retrouvailles et rendez-vous, un asile d’hiver, un autre d’été, une ruche de corps vivants à l’usage d’esprits légers, oublieux et présents au temps. J’observais les va et vient, je bavardais avec les magasiniers, les bibliothécaires, les jeunes étudiants, je consultais mes ouvrages, je prenais des notes, j’attendais la suite.




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