Archive mensuelle de mars 2008

XXII.

Petit dîner chez Molineux, avec un œil sur Fr3 pour les résultats du second tour des municipales et pour Rouen, les 1er et 3e cantons. Surprises tout de même pour Évreux, Le Havre, Yvetot, Mont Saint-Aignan, Maromme… mélange d’illogismes, d’aberrations, d’évidences, vérités et contre-vérités qui augurent nombre de bouleversements locaux. Ce qui me navre, c’est le peu de consistance du « suffrage universel » et le manque de maturité des électeurs. On expliquera dans cent ans que cela n’avait pas importance, qu’il s’agissait là d’enfants qui votaient pour des délibérations carambars ou aspire-frais.

Constatation : malgré mon âge, la passion politique me tient toujours. Molineux dit que je prends ça trop au sérieux et qu’après tout « rien n’est si grave ». Eva, férue d’analyses psy, prétends que je suis un faux politique, que je n’y crois pas, que pour moi ce n’est qu’un jeu, théâtre mi-sérieux mi-tragique, et que mes connaissances vont du livret jusqu’aux cintres, jamais dupe, toujours emballé par le spectacle. Ces assertions me sont servies au café, d’un air des plus tranquilles. Molineux se tordait de rire.

Pour Rouen Chronicle, où en étais-je ? Toujours dans la bibliothèque. Des années plus tard, toujours rivé à mes travaux d’érudition (il faut dire que le lieu s’y prêtait), à gratouiller du papier et feuilleter des in-folios, liasses, contre-liasses, dossiers de presse à n’en jamais finir. Les mois, puis les années passèrent. A Jean Lecanuet succéda un certain François Gautier, puis Yvon Robert, féal de Laurent Fabius, élu par défaut parce que personne n’en pouvait plus et qu’il fallait, une fois pour toute, être délivrés des Lecanueries. Ce fut en 1995. Les socialistes de Mitterrand prenaient la ville et se vengeaient. Comment ? En ne faisant rien, en invoquant l’héritage, et en assainissant une trésorerie généreuse de vingt ans de distributions clientélistes tout azimut. Bref, on patina à vue.

Et à la bibliothèque ? Là on s’aperçut que Marie-Françoise Rose ne se gênait pas pour à réclamer l’arriéré du gâteau d’anniversaire, à savoir tout ce qu’on n’avait pas fait trente ans durant. A commencer par une refonte des fichiers et à un passage à l’informatique ; puis – si on le voulait bien – à une extension des lieux, voire un déménagement. On s’en doute, il fallait peser le pour et le contre. Et surtout attendre… La nouvelle municipalité avait un alibi en or : les caisses étaient vides ; Lecanuet et Gautier avaient tout dépensé (dame, le gâteau !) Pour la forme, on attribua à une élue remuante la délégation de « responsable des bibliothèques », attribution détachée de celles dévolues à l’adjoint à la culture, universitaire reconnu, un temps maître du Grand Orient, homme affable, guère politique, ni travailleur. La conseillère se voulait d’une mouvance plus extrême, altermondialiste, prêtresse de la Ligue des droits de l’homme, madone des sans-papiers, alliée sympathique pour une municipalité soucieuse de gérer la pénurie. On vit donc les projets prendre du retard, les caisses se remplir… et les élections arriver. D’où des bulletins de vote qui changèrent de couleur en nombre, la droite (du moins le centre) reprenant une ville qu’elle croyait pour longtemps perdue. C’était en 2001.

Pour Rouen Chronicle où en suis-je ? A ce qui a été dit précédemment.

XXI.

La médiathèque, encore et toujours (je n’aurai de cesse) là où elle se trouvera, quand elle se trouvera. Tout a commencé il y a une vingtaine d’années, dans l’été 1988 ou 89, où on fêta le centenaire de la vieille bibliothèque, celle dite « études ». L’été faisait que j’étais à l’Oratoire, dans les Cévennes (vendu depuis). Il me fallut rentrer une journée en avance. Je ne tenais pas à manquer l’événement. Pourquoi ? Par rouennerie sans doute.

Il y avait là une bonne centaine de personne à la moyenne d’âge en accord avec la centenaire à célébrer. Les maîtres de maison n’étaient autre que Jean et Jacqueline Lecanuet, lui déjà malade (il allait mourir en 93), elle toujours rayonnante de cette tristesse mélancolique qui ne la quittait jamais, surtout en public (je ne sais rien du privé). Discours, félicitations, congratulations, il y avait un énorme gâteau – plutôt insipide – qu’on découpa pour l’assistance caquetante. N’ayant trouvé personne de connaissance avec qui passer la soirée, je suis rentré tôt. Plutôt triste.

L’été faisait que beaucoup de Rouennais étaient absents, d’où l’impression d’une fête désenchantée, d’une fin de parcours, comme l’anniversaire des les centenaires où leurs enfants, eux aussi déjà vieux, prennent la parole et se félicitent qu’elle ait « encore toute sa tête » et qu’il y a trois ans elle lisait encore « son journal ». La récipiendaire (faute de genre), pour sa part, ne touche pas au champagne (son diabète) et si on l’interroge, croit se souvenir de la guerre de 14 et du temps où sa mère allait au lavoir, « mais c’est loin ».

Dans la grande salle de lecture, c’était ainsi : soleil éclatant au dehors, rayonnages impassibles, déjà conscients du début de la fin. Marie-Françoise Rose, directrice des bibliothèques, en était d’accord et se projetait dans un avenir immédiat. Pour elle, la centenaire ne vivrait pas 110 ans. Bref, cet anniversaire était sinistre. Rétrospectivement d’autant plus, qu’à une autre inauguration, celle d’un Théâtre des Arts rénové, à la fin 1992, ce fut la dernière sortie publique de Jean Lecanuet. Miné par le cancer, déplumé par la chimio, ne tenant plus ses gestes, sa démarche, son élocution, il voulut faire un dernier numéro sur scène, à la façon du bateleur politique qu’il avait été. Notre ovation se hissa à la hauteur de la performance, c’est à dire qu’on fut sincère autant que lui. Déjà l’affectif prenait le pas sur le raisonnable. En politique, il n’est pas toujours certain qu’on y perde.

A ce propos, un mot sur l’entretien de Pierre Albertini et d’Axel Leclercq publié, ce jour (écrit le vendredi 14 mars), dans Paris-Normandie. Analyse lucide d’une défaite et constat amer d’une incompréhension entre élu et électeurs. On dira ce qu’on voudra, après presque quarante ans de carrière, voilà une sortie expéditive, pas plus méritée qu’imméritée. Le combat de trop ? Possible. Mais sait-on jamais, avant la bataille, que c’est le combat de trop ? A quel moment le sort bascule-t-il, en politique ou ailleurs ? Raymond Aron disait : « En politique, il faut gagner ou il ne faut pas en faire. » Le conseil est redoutable, et à le suivre, on laisse le champ libre aux « méchants ». Quelques uns l’ont, autrefois, compris. Je laisse aux lecteurs le soin de les nommer.

XX.

Me rendant aux archives départementales, je repasse par le pont Boieldieu et retrouve ces bustes picrocolins sensés célébrer les hauts navigateurs. J’ai dit tout le mal que j’en pensais. Il y a mieux : lors d’un précédent passage j’avais remarqué sur le piédestal de chaque statue un rentrage carré, d’environ dix sur dix, laissé vide. Ces carrés vides sont à présent comblés par des plaques d’acier brossé portant mention des donateurs. Ce n’est pas tout de savoir Christophe Colomb, Vasco de Gama ou Lapérouse, il faut apprendre que ces œuvres ont été offertes par la Caisse des dépôts, le Port autonome ou l’entreprise chocolatière Ferrero (exemples parmi d’autres). Qui plus est, chaque donateur est introduit de la mention « offert par ». Beau mélange de mécénat et de publicité, lequel, ajouté aux bustes et aux jardinières, complète un ensemble représentatif de la vulgarité et de la bassesse de l’art officiel vu par nos édiles. Ajoutons que le piédestal de chaque statue porte également, toujours en acier brossé, l’indication « sculpteur : J.-M. Du Pas », sans doute pour que le passant inattentif s’en persuade et finisse par le savoir « par cœur ».

Encore deux heures de perdues à discutailler et me lasser de savoir où en sont mes stocks, ce qu’il va en advenir et à quelle sauce sera, au final, mangé Ouest-Archiv. Ce projet de « mémoires du temps présent, passé et retrouvé » sous forme papier et dans l’aléatoire de la production et de la collecte, élaboré au début des années soixante-dix et mené jusqu’à l’incendie de janvier 2002, n’aura convaincu que moi (ou à peu près). Qu’en reste-t-il ? Environ 13.000 cartons stockés et inventoriés dont les flammes n’auront épargné qu’une mince partie pour mieux la soumettre aux ravages des lances des pompiers. Du moins c’est ce qu’on essaie de me faire croire. Je suis désormais persuadé que seuls mes listings pourront me sortir d’affaire.

Quittant mes interlocuteurs de l’Hôtel du Département (nouveau nom de ce que fut le Conseil Général) je croise R***, conseiller nouvellement élu. Dans le grand hall, commentons les dernières élections ; sommes d’accord : la ville gagnée par la Gauche est une bonne chose mesurée à l’aune de l’unité politique, Agglomération et Département. La municipalité n’aura plus le prétexte des guerres politiques pour ne pas agir. Pour le reste, R*** pense comme moi et me raconte ceci : (………………………………………………..) (plusieurs lignes censurées par Jérôme).

Au lieu de revenir directement, mes pas me dirigent vers le Centre St-Sever où j’achète un sandwich à quelque chose dénommée La Grignotière ou La Grignoterie, juste en face le magasin Tati. C’est médiocrement bon, mais d’un prix suffisamment modeste pour ne pas faire le difficile. Presque midi et place des Emmurées, c’est jeudi, je musarde dans ce qui reste du marché à la brocante. Rien de passionnant sinon une édition usagée de Washington Square, d’Henry James, que j’emporte pour trois euros (le prix de mon sandwich). Washington Square, dans d’autres éditions, s’intitule L’Héritière. Je repense à Valérie Fourneyron et à ce que m’en a dit R***. L’Héritière, oui, ça n’est pas si mal trouvé. Dernière chose pour cette héritière : qu’avant ma mort, elle me débarrasse de ce parking des Emmurées, ignominie absolue.

XIX.

Un roman célèbre d’Agatha Christie (ou un roman de la célèbre Agatha Christie) s’intitule Un cadavre dans la bibliothèque. Une pièce célèbre (encore que passée de mode) de T. S. Eliot porte le titre de Meurtre dans la cathédrale. Ces ouvrages figurent aux catalogues des bibliothèques de Rouen, le premier dans divers endroits, le second uniquement dans celle dite « des Capucins », lieu spécialisé sur le théâtre en raison de sa proximité avec le conservatoire d’art dramatique.

Peu de liens entre les deux œuvres sinon d’avoir être écrites par des sujets britanniques, le premier mondialement connu de par son succès, le second de par un prix Nobel lointain et dont le souvenir s’évanouit peu à peu. Pourquoi, alors que je passe rue Jacques-Villon, ces deux titres se télescopent-ils en moi ? Aucune raison sinon les associations d’idées nées de la situation de la grande bibliothèque, ni fermée ni ouverte, en attente d’un déménagement, qu’on perçoit, d’années en années, plus hypothétique que jamais.

Quel meurtre, quel cadavre, quelle cathédrale ? Mais je passe mon chemin, et bientôt, perdu dans d’autres rêveries, je rejoins l’allée Eugène Delacroix, sans en attendre davantage. Ce chemin était, autrefois, fort pratique ; je n’avais qu’à aller droit, traverser l’Espace du Palais, franchir ce qui reste de la porte de l’Hôtel des Sociétés Savantes, passer sous la voûte du Palais de justice, prendre la rue Thouret, obliquer, pénétrer dans Monoprix, traverser le magasin, ressortir rue aux Ours, obliquer encore et descendre la rue Camille Saint-Saëns, autrefois rue Nationale…

Aujourd’hui la fermeture du passage de Palais de Justice (Vigipirate dit-on) force à un autre itinéraire. Mais il y aussi que je n’aime plus l’Espace du Palais depuis que la municipalité d’Yvon Robert (1995-2001) a offert à la Fnac le grand arc de passage qui permettait de gagner directement la place Foch. L’institution y construisant son entrée, c’était, encore un on-dit, la condition pour consentir à s’installer là, en lieu et place d’un inénarrable supermarché. Je dis « inénarrable » ; il faudra le narrer tout de même. Mais comme on dit dans les récits de Rudyard Kipling (troisième Anglais) : « Ça, c’est une autre histoire ».

De la Fnac, ceci dit, il se murmure que la chaîne abandonnerait dans un proche avenir son secteur librairie, devenu peu rentable (qui lit encore ?), se contentant d’alimenter ses caisses par le seul multimédia. Grand bien lui fasse. Plus personne n’ira donc y chercher les Christie, Eliot ou Kipling (à supposer…) et devra se contenter d’Armitière, Renaissance, Procure ou autre. A moins de les espérer, ces mêmes auteurs, sur les rayons de la Médiathèque ?

Médiathèque, tiens donc, à laquelle il faudra trouver un nom… Ce ne sera pas un nom d’auteur anglais assurément, ce sera un nom de pont comme Flaubert ou quelqu’un de ce genre là. J’en frémis d’avance ! A propos de pont, il va me falloir reparler dans Rouen Chronicle dudit Boieldieu et de ces inénarrables (encore) statues de navigateurs. Il y a là, si l’on peut dire, du neuf. Décidément, cette ville m’épuise.

XVIII.

Cette période de campagne électorale est (a été ou fut) propice aux projections, pour les candidats et les électeurs, d’un Rouen du futur travaillé par les communicants. Prospectives, perspectives, photo-maquettes, expression graphique de la ville rêvée… ceci et cela servis par la technique digitale flatteuse, consensuelle, consumériste. Bref, tout sauf la ville réelle ; rien, sauf la ville rêvée.

Pour ce qui nous occupe (ici à Rouen, municipales de 2008) le record semble être du côté de Valérie Fourneyron et de son Rouen motivée (au féminin donc), de Rouen, la ville aux 100 projets. Cet épais livret n’est qu’un prospectus immobilier mâtiné d’un programme de tour-opérateur. On y voit des vues aussi iréniques qu’irréalistes des boulevards convertis en promenade pour bicyclettes, voitures d’enfants, marcheurs dominicaux, rares voitures et introuvables camions ; vient ensuite un chichiteux square à la place du parking de la Haute-Vieille-Tour ; puis la perspective vide, creuse et arborée de l’espace laissé par la démolition du Palais des Congrès…

Le pire c’est qu’il ne s’agit pas là de promesses électorales ; non, c’est plus malin, ce sont de pistes de réflexions, des suggestions, des « imaginons que… », finasseries assorties de rédactions pesées au décigramme pour dispenser l’optimisme consolateur. J’en retiens deux : l’idée de mettre un remonte-pente pour vélos avenue de la Porte des Champs, et celle de voiturettes électriques pour véhiculer les personnes âgées dans les allées des cimetières. J’ai hâte de vivre assez pour les voir !

Bref, faisons rêver, rêvons, il en restera toujours quelque chose. A cet égard, Valérie Fourneyron a bien retenu la leçon de 2001 lorsque la campagne de son colistier Yvon Robert s’était enlisée en raison d’un réalisme trop comptable. Faisons un rêve, mais en sachant pertinemment qu’il n’y aura aucun jardin à la place de l’Espace Monet, que les boulevards extérieurs resteront les autoroutes qu’ils sont (et pour longtemps), qu’enfin la place de la Haute-Vieille-Tour, débarrassée de ses bagnoles, mériterait mieux qu’un square pour chiens foireux.

Je note que la couverture dudit catalogue s’orne d’une photo ratée de la candidate, avec de bonnes joues vermillon, style « Normande d’cheux nous ». A voir de loin, on croirait les 100 mots fléchés de Tatie Valérie.

Tout cela est navrant, désespérant, injustifiable. J’en parle d’autant plus librement que j’ai demandé à Jérôme de ne publier cette chronique qu’une fois les élections passées, et qu’assurée soit la victoire (acquise, ceci est écrit au début février 2008) de la candidate. Publiée avant le scrutin, elle m’aurait valu les foudres socialistes et m’aurait rangé dans le parti adverse (rien de déshonorant, par ailleurs).

Pour le reste, la campagne de Valérie Fourneyron est plus imaginative (comme l’était celle de Pierre Albertini en 2002) ; et celle de Pierre Albertini plus exténuée (comme l’était celle d’Yvon Robert). Leçon à retenir pour la gagnante et le perdant : l’électeur est versatile (il aime le changement), il est pugnace (il veut des résultats), il est inconséquent (il veut le contraire de tout). Écrit le 5 février, publié dans Rouen Chronicle le 13 mars, une fois la victoire de Valérie Fourneyron acquise.

XVII.

Mal fichu ces jours-ci, je ne sors guère de chez moi. A relire des notes prises, je relève une faute dans la déclaration de Pierre Albertini (encore) à propos de mai 68 (cf. Paris-Normandie du 14 septembre dernier). Le maire déclarait (dixit le quotidien) : Lorsque De Gaulle a dit « Je dissous », il y a eu le fameux défilé, et 10.000 personnes dans la rue à Rouen. Je me suis dit : c’est inversement proportionnel à la trouille qu’ils ont eu, d’où l’image des carabiniers qui arrivent après la bagarre… »

Pourquoi « inversement proportionnel » ? C’est proportionnel seulement qu’il fallait. Reste qu’on comprend le fond du propos. Dans cette même note, j’ai parlé des « tergiversations » de Pierre-René Wolf. Il faudrait relire un à un les éditoriaux dudit, mais il me semble que dans son esprit il y avait pas mal de chaud et de froid, qu’il soufflait tant que le journal a paru.

Autre chose, je dis « Albertini, classé alors à l’extrême-droite ». Voilà qui mérite explication ; il devait penser, étudiant, plutôt à droite ou déjà au centre, mais certainement pas à l’extrême-droite. On le classait ainsi, parce qu’étudiant en droit et affilié à la Fédération des étudiants nationalistes (effectivement très droitière) mais c’était le classement des gens d’extrême-gauche que je fréquentais alors (pourquoi grands dieux !) La raison en était surtout qu’Albertini n’avait pas les cheveux longs, portait une cravate et goûtait peu la parole de Fidel Castro. Surtout, il était « pied noir », or tous les pieds noirs étaient à nos yeux, d’extrême droite, tous ralliés à l’Oas.

Dans cette relecture, je note aussi « l’édition locale de L’Enragé ». J’ai le souvenir que L’Enragé était un journal, au départ, édité par le Comité d’action étudiant, avec le soutien de Jean-Jacques Pauvert et de grosses contributions de Siné. Il y en eu des imitations en province, dont l’édition rouennaise (à moins que ça ne soit la seule ?). C’était un journal plutôt sympathique et guère dogmatique, du genre qui a ouvert la voie à Hara Kiri. Rouen suivait le mouvement dans le genre « le pouvoir est dans la rue » mais sans aller plus loin.

A propos de Colette Magny, j’ai dit qu’elle fumait « Gauloises sur gauloises ». D’après sa nécrologie, parue dans L’Humanité en 1997, elle fumait des Gitanes. La nuance est d’importance. Pour les générations futures qui, bientôt, ignoreront l’ère tabagique, il faut savoir que le tabac brun était alors connoté viril et classé socialement. Fumer des Gauloises, c’était être au bas de l’échelle ; fumer des Gitanes, c’était être plus haut dans la hiérarchie, et fumer des blondes (souvent anglaises ou américaines) c’était faire partie de l’établissement. Il y aurait, du reste, une fine typologie à établir entre les fumeurs de pipes, de blondes à filtre, ceux fumant de blondes françaises (Royales ou Fontenay), ceux fumant des gros modules telles les Celtiques. Et les cigares, les cigarillos, bientôt les cigarettes mentholées. Tout un univers et qui réclame une grande connaissance.

XVI.

Retour, pour la seconde fois, sur Alain Robbe-Grillet. De lui et de ses romans, on s’en doute, Jérôme ignore tout. N’ayant rien chez moi (il faudrait que je cherche), j’ai pianoté dans le catalogue en ligne des bibliothèques de Rouen pour lui recommander (façon de parler) un ou deux titres. Une cinquantaine d’occurrences tout de même, mais nombre de doublons, et la majeure partie, à la Bibliothèque Villon, consultable « sur place ». Ce « sur place » équivaut à « pas du tout » puisque le prêt et la lecture sont désormais, en ces lieux, impossibles. C’est d’autant plus drôle, qu’une des entrées du catalogue renvoie à la mention : « il n’y a pas d’exemplaire disponible pour ce titre ». Admirable ! Pas de lecture et pas d’ouvrage. Lorsqu’on sait que Robbe-Grillet écrivit en 1975 Topologie d’une cité fantôme, nous y voici.

Jérôme ira se consoler, habitude, à la bibliothèque des Capucins, là où ce qui reste, vaut quelque chose en matière de littérature. Pour combien de temps ? A ce sujet, dans Paris-Normandie du 27 février, long article d’Arnaud Faugère, à propos des municipales, intitulé L’art, parent pauvre. En fait d’art, il s’agit de politique culturelle ou de ce qui en tient lieu ici. L’article souligne les paradoxes d’une ville étroite, chargée d’un opéra, d’un conservatoire, d’une école des beaux-arts, d’un centre dramatique, de divers musées, de salles de concerts, deux ou trois festivals… dépenses sur lesquelles « surfe » une agglomération qui saupoudre ses aides et laisse à la Ville le gros de la destinée.

Outre les démêlées sur les Hangars 23 et 106, sujets que j’écarte, revoici la médiathèque. « On y revient toujours » écrit Arnaud F. Oui, toujours et encore. Rappel du sujet, à savoir que le débat ne porte ni sur la raison d’être ou l’architecture (dont, au final, on ne sait rien), mais sur l’implantation, à savoir Grammont, c’est-à-dire « nulle part ».

Rien de nouveau. Le neuf vient de ce que le programme de la liste de Valérie Fourneyron évite le mot « médiathèque » (ce que j’avais remarqué) et se contente d’affirmer (sans prudence, selon moi) qu’aucune bibliothèque rouennaise ne sera fermée. Autre chose ? Que si. D’après Arnaud F. : « Il se murmure – le concepteur du lieu, Rudy Ricciotti, en a lui même eu vent – que cet « outil culturel » pourrait être « requalifié » en cas de victoire de la gauche… ».

Requalifié ? Faut-il envisager un bâtiment qui ne serait plus une médiathèque, mais un « outil culturel » multi-usages, genre couteau suisse et boutique à 13, le cher Rudy n’ayant que trois coups de crayon à donner ? Je n’ai lu ou entendu aucun démenti. Mais la médiathèque alors, la vraie, la future, celle dont…

Revenons à Topologie d’une cité fantôme, roman divisé en trois parties, dont la première est Répétition à mouvement ascendant pour une demeure en ruine, la seconde étant divisée en 3 sous-chapitres : I. Mise au point ; II. Coup de théâtre ; et III. Maquette provisoire du projet. Pour le reste, on se reportera à la page 10 de l’ouvrage, laquelle contient : « Avant de m’endormir, tenace encore cependant, la ville morte… » Pauvre Alain, si définitivement vrai et autant oublié.

XV.

Au final, l’architecture est-elle une réponse ? Le fait est têtu, mais la plupart du temps, le contenu prime sur le contenant. Les décideurs (élus ou non) pensent le contraire ; que le projet et sa réalisation valent pour l’ensemble. Peu importe ce que ça abritera, bureaux, logements, lycée, médiathèque… le tout est que « ça marque » et ça flatte. La désignation du signataire et les perspectives à l’ordinateur suffisent. Le reste suivra. Une fois le bâtiment visible, on sera passé à autre chose.

J’attends avec impatience, vu mon âge (pas seulement) l’inauguration de la médiathèque de Rudy Ricciotti. Gageons qu’il va y avoir les pour, les contre, et que passeront à la trappe l’utilité et le fonctionnement du lieu. Bémol cependant, car ladite médiathèque se trouvant là où elle sera, dans les sables mouvants d’un quartier perdu, personne n’ira y voir pour alimenter le débat. J’ai été « approché » (comme on dit à présent) pour être du jury ; finalement je suis content que mon nom ait été écarté.

La future médiathèque, sera ce qu’elle sera, par son contenu, par son fonctionnement, par sa fréquentation, par ses activités. Uniquement. J’aurai à en reparler. Enfin, j’espère.

J’ai toujours redouté le débat actuel, à sa voir celui de « l’aspiration des citoyens » et du consensus architectural moyen. Pas de tours, pas de grands ensembles, presque pas d’immeubles ; des « maisons de ville », du pavillon, sans trop, ni trop peu. Du moyen, encore, toujours. Construire « pour les gens » ? La belle affaire. Ceux-là (qui ?) ont toujours un avis sur ce qui se construit, à de rares exceptions près, le même que celui des architectes. Pour deux ou trois stars, combien de Kaufman & Brod, Bouygues, Quille, Vinci et autres, qui, eux, ne relèvent pas (pourquoi, comment, c’est un mystère) de la critique.

Un architecte n’est pas un artiste ; il n’a pas à âtre visible ou exceptionnel. Or, le plus souvent, c’est ce qu’on lui demande. Sans doute pour sanctifier le contraire.

J’y réfléchissais en revenant de Caen, pour l’inhumation (crémation) d’Alain Robbe-Grillet. Jérôme s’est arrangé pour me conduire. C’était vendredi (22 février), le « grand homme » étant mort le 18, arrêt cardiaque a-t-on dit. Je ne l’avais pas revu depuis 71 ou 72, lorsqu’il fut, pour moi, question d’être publié chez Minuit, projet avorté, un peu de ma faute du reste.

Temps magnifique, pratiquement personne, une centaine peut-être et guère de gens connus, ce qui est assez navrant quant on y songe. Catherine, son épouse, des proches parents, un frère, m’a-t-il semblé. Des autorités aussi, mais rien de notable. Atmosphère sinistre, pas seulement à cause du deuil. A peine étais-je assis dans le crématorium que je me demandais ce que je faisais là.

J’ai connu Robbe-Grillet d’abord lors des cocktails Gallimard (années Soixante), puis ensuite, devenu directeur littéraire chez Minuit. Il avait aimé 325 studios qu’il jugeait cependant « encore trop beckettien ». Lors d’un dernier rendez-vous, nous avions déjeuné dans une brasserie du boulevard Saint-Germain. Jérôme Lindon nous y rejoignit pour un café plus que distant. Curiosité : le repas s’acheva à s’étonner su succès d’un énième roman de… Françoise Sagan. Auparavant, avions parlé architecture, « puisque », me disait Robbe-Grillet « la plupart de mes romans en dépendent ».




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