VIII.

Autre effervescence, le Palais des Congrès. Parlons-en. Disons tout de suite qu’il n’y a jamais eu là de « congrès » et encore moins de « palais », l’appellation recouvrant surtout une salle des fêtes si ce n’est un foyer municipal. Les municipalités successives ont manqué autant de moyens que d’ambition et, au final, ont opté pour la résignation complaisante.

Le bâtiment de Jean-Pierre Dussaux (fils de son père, lequel a signé l’ancienne préfecture) ne manquait pas d’allure et reposait sur une conviction architecturale ; contemporain, il flanquait l’écrasante cathédrale sans souffrir du voisinage. Son inauguration ne donna guère lieu à récriminations. On avait, il est vrai, échappé au pire, au chalet anglo-normand, façon Taverne alsacienne, comme il en existe divers exemples place du Vieux-Marché. J’en porte témoignage et me suis assez battu à l’époque, au début des années Soixante-dix, pour faire admettre le projet pressenti. Puis ce fut l’agonie d’un bâtiment qui n’avait jamais été qu’un avatar d’un projet présomptueux et dont on s’évertua à rogner les audaces (même minces).

Jean-Paul Vigier est un habile artisan qui sait monter ses dossiers ; c’est le spécialiste de la construction en secteur patrimonial, à ce titre il œuvre dans le moderne consensuel, flairant ce qui ne déplaira pas. A Prague, Séville, Nîmes ou Reims, sans plus de personnalité, il se coule dans le moule qui rallie les goûts du meunier, du fils et de l’âne.

Comme tel, il a vite saisi ici le climat. C’est acquis : ce que Dussaux fit en béton, il le fera en verre, tout en planchant sur des contraintes qui rendent impossible un projet novateur : un bâtiment composé de logements, de commerces, de salles de réunion, d’une mise en valeur de la façade Romé, d’un passage entre les rues des Carmes et St-Romain, et d’un coût qui ne saurait dépasser… etc. Tout ça sous l’œil d’investisseurs sans état d’âme, d’une municipalité impuissante mais déterminée, et d’une opinion publique vindicative mais sans véritable avis.

Car ce qui prévaut aujourd’hui, du côté des « contre », c’est surtout la non-construction. L’espace vide, l’espace vert. Le rien plutôt que quelque chose, bref le non-choix et l’avantageuse posture du sans souci donneur de leçon. Au final, d’un côté, comme de l’autre, ce sont les manques de réflexion et d’audace qui président à ce qui se fera là, bientôt. Tous auront perdu, tous auront gagné. Rouen sera, encore une fois, victime.

Ce sera une composition réputée rentable (qui ne le sera pas) avec luxueux logements pour gogos aussitôt spoliés qu’installés (voir autrefois l’Espace du Palais), des vitrines sans nécessité (franchises chics sur fond de stratégie commerciale), et congrès sans congrès dans des salles dévolues à la gestion municipale (et à son budget).

J’attends le palais futur avec résignation. Ce qui a été fait ici en matière d’architecture ces dernières décennies indique le chemin qui sera suivi. Ce n’est pas un choix, c’est de l’ordre de la malédiction. Tout ce qui se fait se place sous le signe de l’atonie et de l’indifférence, attitude autant célébrée que revendiquée par des Rouennais satisfaits de leur isolement raisonneur.

3 Réponses à “VIII.”


  • laure leforestier

    Je suis en train de devenir accroc à vos billets. Je partage votre constat désespéré : « Ce n’est pas un choix, c’est de l’ordre de la malédiction. »
    « Au final, d’un côté, comme de l’autre, ce sont les manques de réflexion et d’audace qui président à ce qui se fera là » :
    A Rouen aurions toujours peur de notre ombre ?
    « Tout ce qui se fait se place sous le signe de l’atonie et de l’indifférence, attitude autant célébrée que revendiquée par des Rouennais satisfaits de leur isolement raisonneur. »
    Oui, vous avez mille fois raison… Et pourtant je veux encore croire que la population française est devenue tellement mobile que ce portrait de ville figée que vous faites (et qui est exact) existe surtout par la persistance d’un grand nombre de lobbies parmi lesquels je jetterai pêle-mêle et sans aucun respect le port, la CCI mais aussi les sociétés savantes et tout un bric-à-brac d’associations en tout genre.
    Alors si nos édiles étaient capables de briser cet isolement en allant regarder ailleurs avec curiosité, intérêt et imagination ce qui s’y passe, s’ils étaient assez courageux pour oser déranger quelques vieilles badernes établies dans leurs certitudes et leurs rites sociaux, s’ils étaient suffisamment ispirés pour ressentir le génie de ces lieux…

  • Dommage qu’il ne se trouve pas (a priori) un journal digne de ce nom pour héberger vos billets (d’humeurs?) comme par exemple Sarraute à une époque dans le Monde.
    Style remarquable, humour mordant, »hauteur de vue »un plaisir rare, en tous les cas en province certainement unique, on en veut encore! PIM.

  • Dommage de rien. Comprendre que les choses ne sont plus de même nature lorsqu’on les transporte dans un autre contexte.
    Pas besoin de dire « Changez rien! » je crois.

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