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Archive mensuelle de janvier 2008

VII.

On s’agite beaucoup à la perspective des futures élections municipales (moins pour les cantonales, mais on a tort). Comme la politique me passionne, à chaque fois je me prends au jeu. Y croire encore, soutenir tel ou tel candidat, à mon âge, avec tout ce que je sais de ce qu’il ne faut jamais faire ou son contraire ? Grands Dieux, pourquoi ? Peut-être pour ça, justement pour ne pas faire le philosophe ou le sage retiré dans sa chambre. Être au monde, dans le réel, ne pas avoir 76 ans et se dire qu’après tout, ce n’est pas fini, on continue.

Que va-t-il advenir de la politique sur Rouen plus que jamais scindée en blocs. L’espoir en juin 2007 d’instaurer ici un nouveau parti n’a apporté que du désenchantement. Les rangs du MoDem se garnissaient d’adhérents (parfois en rupture avec la Gauche) et qui trouvaient à Bayrou des airs d’aventurier.

Mon neveu a pris sa carte du MoDem en juin et suivi tous les débats locaux. Ce qu’il m’en rapporte est assez navrant. L’embellie aura duré six mois. Il s’est vite aperçu que les vieilles barbes de l’Udf, loin d’être parties, restaient en place. Bref, de nouvelle religion, on passa à de la vieille politique, dont peut-être (surement) on n’était jamais sorti. Les élections approchant, il fallait revenir aux urgences. Un soir, le spectre de Jean Lecanuet quitta sa crypte de Boscherville et revint hanter les couloirs de sa mairie ; quelques-uns le croisèrent.

Bref, si un temps, on s’était dit que les temps changeaient, que s’en était fini de la politique d’autrefois… tout fut balayé en une primaire pré-électorale dont mon trop jeune neveu sortit Médusé (selon mes dictionnaires : au sens strict du terme).

A présent, mon neveu s’interroge et me demande conseil : doit-il rester au MoDem tel qu’il est à Rouen ou tel qu’il est au national ? (pour ma part, j’avoue y voir peu de différence, mais je juge d’assez loin). En corollaire, doit-il, « discipline du parti oblige », voter pour la liste du maire sortant ? Que répondre ?

Tout d’abord, il n’y a pas de « discipline de parti » qui tienne, nous ne sommes plus en 1956 lorsque je votais Sfio encore et toujours ; nous ne sommes plus en 82 où je votais socialiste « quoi qu’il arrive ». Plus personne (oui, les imbéciles) n’est Whig ou Tory, de père en fils, génération après génération. Quant aux idéaux, les sacro-saintes « valeurs »… celles-ci sont désormais partagées par tous, à l’exception d’une trentaine de fossiles dont c’est la tourbe (au sens strict, toujours). Le reste n’est que littérature.

J’ai dit à mon neveu que si j’étais à sa place, je voterais pour la liste « de droite » de Pierre Albertini au premier tour, et pour la liste de « gauche » de Valérie Fourneyron au second. « C’est absurde » me répond-il. Non, j’applique les règles de la vieille politique : au premier tour, on choisit ; au second, on élimine. « Tu te moques de moi ? » Un peu, c’est vrai. Mais n’empêche…

VI.

Aux archives départementales pour un entretien au sujet de la liquidation prochaine d’Ouest-Archiv. Je passe sur le pont Boieldieu, récemment réaménagé. On y a matérialisé une voie piétonne et une piste cyclable, toutes deux séparées de l’espace voiture par un alignement de jardinières de bois. Les chrysanthèmes semblent mal apprécier le vent du fleuve et s’étiolent au climat maritime. Pour couronner le tout, on a installé sur l’espace piéton une bonne dizaine de bustes de bronze dédiés aux navigateurs (Vasco de Gama, Christophe Colomb, La Pérouse, Marco Polo…) dus au modelé de l’envahissant Jean-Marc Du Pas.

Comment a-t-on pu défigurer à ce point le pont et la perspective sur l’ancienne préfecture, la tour des archives, l’entrée dans le quartier Saint-Sever. Tout ce qui, là, s’inspirait de la charte d’Athènes, avec un pont épuré, flanqué à ses deux extrémités de groupes monumentaux, est annihilé par ces jardinières mesquines et ces bustes étriqués à l’allure de nains de jardin. C’est consternant de petitesse, de vulgarité, sans parler du caractère provisoire du tout, laissant augurer la prochaine déposition qu’on attendra donc avec patience, via le vandalisme, cela ne tardera guère.

Quel triste sire que De Pas ! On ne peut que déplorer la vogue de ce descendant de la famille de Pierre Corneille (par les Le Pesant de Bois Guilbert) auprès des décideurs municipaux, départementaux, régionaux, et autres… C’est bien là le sculpteur du « plus grand nombre », de la facilité, de la cabriole, l’archétype du décrocheur de subventions. Il n’y a chez lui aucune vision novatrice, revendicatrice ou provocatrice.

Pour une commission culturelle d’élus, choisir Du Pas, est l’acte du parfait confort intellectuel. Du Pas n’est pas un artiste, c’est un malin avec un solide carnet d’adresses. C’est l’artiste du consensus, ni trop, ni trop peu. Résultat, ses œuvres sont partout, vouées à la gloire des célébrités locales ou des à-peu-près symbolico-culturels, comme on les aime d’ordinaire ; je pense particulièrement à un loup à la sortie de Canteleu.

On raconte que Jules Grévy, devenu président de la République, inaugurant un Salon officiel, s’inquiéta de savoir quel était le niveau de l’année ; « Il est dans une bonne moyenne » lui répondit-on. « C’est bien. C’est qu’il faut en République. Une bonne moyenne ». Jean-Marc Du Pas, d’ascendance anoblie sous Louis XIII, serait (est), selon le critère de Grévy, un parfait artiste républicain.

Ne nous trompons pas : le seul artiste du pont Boieldieu, c’est Jean-Marie Baumel, celui qui a fait les quatre groupes monumentaux. Ils ont été récemment restaures et blanchis. Pourquoi fallait-il leur faire concurrence ? Là est la vraie question. Dans ce genre d’interrogation, pourquoi faut-il désormais que l’ancienne préfecture, devenue Hôtel du Département, voit régulièrement ses grilles, rectilignes, épurées, sans fioritures, transformées en cimaises pour des expositions photographiques géantes à la gloire du patrimoine locale ou à la promotion des idéaux du XXIe siècle ? Et pourquoi faut-il que la tour des archives soit enguirlandée de lumières, de projecteurs, d’effets bleus, rouges, jaunes ? Pourquoi, en un mot, ce vertige vers Las Vegas ?

V.

A propos de Jérôme, c’est le moment de parler de mon travail. « Du plus loin que je remonte », j’ai toujours écrit. Jeune homme, il y a eu la peinture, un peu, pas mal, entreprise à l’École des Beaux-Arts de Rouen, penchant vite orienté vers l’architecture, ces condisciples d’alors m’apparaissant (à tort) plus sérieux. Cette voie a fini par aboutir et la carrière professionnelle a tout recouvert. N’empêche, je continuais, malgré tout, à écrire. Au départ, c’était des nouvelles, des contes, de petits morceaux, certains furent publiés dans d’éphémères revues (dont je n’ai pas oublié les titres, mais dont la mention ici, est aujourd’hui inutile), puis vint un essai plus important sur Malévitch, lequel traîna longtemps dans mes cartons et fut enfin édité, trop tardivement, en 1960, chez Gallimard, dans la collection Univers de formes. L’heure était à un tout autre genre de peinture et le livre ne rencontra aucun succès. Il doit m’en rester quelques exemplaires au grenier.

Ensuite, il y eu cet « étrange » (le qualificatif n’est pas de moi) roman, Le Dit, publié chez Pierre-Jean Oswald. Puis de petits textes parus dans la revue des Éditions de Minuit, réunis plus tard sous le tire 325 studios. J’ai aussi fait deux forts travaux historiques, deux autres monographies sur la peinture, et finalement entrepris un Journal à partir de 1971, presque le jour de mes quarante ans, Journal interrompu deux ou trois fois, sur de courtes périodes.

Il y a un peu plus d’un an, mon neveu Jérôme a pris la peine de classer mes dossiers et surtout, de taper sur son ordinateur, mon gros travail sur le cinéma de Jean Painlevé, « œuvre » à laquelle je tiens le plus. Le Journal semble l’intéresser, mais les questions qu’il me pose à son sujet me plonge dans de longues réflexions. Ai-je vraiment écrit ça et vécu ça, pour qu’un gamin de 22 ans m’en montre les contradictions, les incertitudes, pire le manque d’équilibre ?

Il a mis longtemps à me convaincre d’ouvrir un site et d’y publier ce fleuve gris. Depuis ce mois de décembre 2007, c’est fait. J’ai intitulé ça Rouen Chronicle et mis en sous-titre « Journal intime, faits divers, mémoires du temps présent, passé et retrouvé, instaurations, futuritions… ». Ceci réclame peut-être des explications. Ou pas. Jérôme a compris le début, mais : « Pourquoi instaurations et futuritions ? »

Instauration, c’est à cause de L’Instauration artistique, la revue d’esthétique créée par Philippe Bridau, que j’ai dirigé de 1954 à 58 ; futuritions, c’est une dette à l’égard de Maurice Rapin, disparu en 2000, initiateur du mouvement dit de la « Figuration critique ». Rapin fut une de mes grandes rencontres de ma vie, ainsi que sa compagne, Mirabelle Dors, également peintre. Ces gens là sont passés du surréalisme à l’indépendance, c’est tout dire. J’en ai parlé longuement dans les parties antérieures du Journal, inutile d’y revenir.

Et puis, ça commence à dater. Jérôme préfère ce qui se passe ces jours-ci. Je conviens avec lui qu’Internet est un discours du présent. C’est d’ailleurs son défaut majeur. Peut-être aussi sa qualité.

IV.

Passage rue du Gros-Horloge un peu avant midi ; du monde, mais sans plus. De loin j’aperçois un attroupement devant la boutique, fermée, du torréfacteur A la Ti-Tane. Tout le monde déchiffre un panneau d’affichage apposé sur la vitrine (cinq six feuilles écrites gros) où Jean-Pierre Blaiset explique les raisons de la fermeture de la boutique ouverte en 1939. D’après lui, charges trop lourdes et raréfaction de la clientèle ; et d’entonner la rengaine du Rouen qui disparaît et du petit commerce qui périclite… et de rappeler la Pâtisserie Périer, le charcutier Untel, la Boucherie Ricouard devenue un MacDo, etc.

Le plus drôle, c’est que l’attroupement des badauds se renouvelle sans cesse devant ce dazibao d’un autre âge. On a les Viel Elbeuf et les Bonheurs des Dames qu’on mérite. Poursuivant ma route, je me fais la réflexion que Blaiset mélange outre les genres, le temps ; ainsi Ricouard n’est jamais devenu un MacDo, ça d’abord été un pub nommé Le Charle’s, puis un fast-food certes, mais sous une autre enseigne que MacDonald. Le vrai phénomène c’est la disparition de la boucherie et sa transformation en boite de nuit ; à savoir pourquoi, à une époque, n’a-t-on plus acheté de poulardes, de lapins de garenne et du « filet à huit cent balles » ? Et pourquoi aujourd’hui on n’achète plus – chez la défunte Ti-Tane – les chers 250 grammes de café « moulu Cona » ?

S’il faut regretter quelque chose, c’est l’odeur du café brûlé, justement rue Gros-Horloge, quand il faisait froid, les matins de soleil d’hiver, et sous le seul vent d’est. Le reste…

J’arrive à mon rendez-vous ; déjeuner avec Molineux. Lui raconte ce que je viens de voir et le fil de mes réflexions. Dans le même genre de constat, il me signale la fermeture prochaine de La Mère Michel, restaurant de la rue des Carmes racheté, dit-on, par des « textiles chinois ». Et Molineux de conclure : « Voilà l’avenir des centre-ville, des fringues à 15 euros, des sandwicheries, des vieux qui mendient et des groupes d’handicapés qu’on promènent au Marché de Noël. » Phrase terrible, constat amer et prédiction raisonnable. Le vin du menu à 24 euros nous porterait-il à la mélancolie ? C’est surtout notre âge qui nous joue ce tour. Certes, lui 84 ans et moi 76, mais une santé claire selon nos analyses respectives. A nous mesurer un taux d’optimisme comme celui du cholestérol, nul doute que le médecin prendrait des mesures.

Repartant, nous traversons ce fameux Marché. C’est bien le degré zéro du festif, du traditionnel et même du sympathique. Les décorations sont aussi niaiseuses que les marchandises clinquantes. Tout est là pour « jouer » Noël et faire de l’argent. C’est pitoyable de lâcheté.

Dans la première version de ceci, j’ai sévèrement jugé la cuisine du restaurant où nous étions, Molineux et moi. Jérôme, mon neveu, qui mets ces pages sur Internet me signale qu’il est délicat, ici, de nommer et de critiquer. On ne saura donc pas où nous avons (mal) déjeunés !

III.

Au fil des souvenirs, de mai 68 à Arretche, puis aux brasseries fréquentées, j’oubli le réel d’aujourd’hui. Par Paris-Normandie (jeudi 6 décembre 2007) on apprend, pour les prochaines municipales, le retrait politique de Laure Leforestier, adjointe au tourisme et militante MoDem, c’est-à-dire, localement, le nouvel habillage de la vieille Udf. Ayant voté François Bayrou au 1er tour des présidentielles et m’étant abstenu au second tour, puis ayant voté MoDem au 1er tour des législatives et m’étant, de nouveau, abstenu au second, je partage son désenchantement. N’empêche, la tournure prise (on m’a pourtant prévenu) est surprenante. A mon âge, encore si naïf ? Probable. Les discours et la propagande électorale sont une chose, la politique une autre. Ayant été, bon mitterrandiste, j’ai retenu sa sentence : « La politique est faite pour gagner les élections », moralité suivie d’une autre, signée Raymond Aron : « En politique il faut gagner, ou ne pas en faire. »

Toujours est-il que ce retrait de la course doit réjouir Valérie Fourneyron ; voilà 1500 voix de plus pour sa liste et, en moins, le souci d’avoir à négocier avec elle au second tour. Ce même retrait doit réjouir Pierre Albertini : voila les autres 1500 voix pour lui et, en moins, une opposition remuante dans son camp. Ce retrait doit attrister Jean-Michel Beregovoy (Verts) : c’est un levier en moins pour négocier, au 2e tour, le maximum de places sur la liste Fourneyron. Ce retrait doit soulager le Pcf, voilà des places en plus sur la même liste (il est à craindre qu’on s’y bouscule !) et ainsi le prolétariat nostalgique n’aura pas à « pactiser avec la droite ». Ce retrait doit conforter les partisans d’Olivier Besancenot dans leur doxa : « On vous l’avait dit, le centre, c’est la droite ». Bref tout est en place et pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Reste qu’il faut voter. Ayant commencé à ma majorité, alors à 21 ans, je cherche quand et pour qui j’ai voté pour la première fois ? Toujours « à gauche » en tous cas, ou à peu près ; une ou deux fois communiste, pour des désistements. Toujours contre de Gaulle en tous cas. L’âge avançant, je me suis rangé du côté des sociaux-démocrates, n’y reconnaissant jamais toutefois les gens de l’Udf ou Giscard. Je me rappelle avoir beaucoup cru au Parti Radical de Mendès-France, puis à celui de Servan-Schreiber, et, du reste, avoir eu le même genre de désillusion qu’aujourd’hui avec son ralliement à Giscard. C’est en 1974. De là à prédire le même destin au Béarnais… Il me faudrait parler aussi de mon bref passage au Psu.

Ce journal (blog me répugne) commence, hasard du calendrier, entre deux campagnes électorales ; pour ce qui est des municipales, à Rouen, les choses ont commencé à m’intéresser du temps de Jean Lecanuet. Auparavant, c’était la gestion « père de famille » de la Reconstruction. La politique est venue temps de l’Union de la gauche. Qui se souvient aujourd’hui du Docteur Crutel, de Victor Blot, du docteur Hélaine, premier véritable espoir ? Mais le rouleau compresseur de Lecanuet écrasait tout. J’y reviendrai.

II.

  Je parlais du Bar Parisien, au Vieux-Marché, et de Colette Magny. Celle-ci est morte en 1997 (Internet me l’apprends) ; je ne l’ai jamais revue. En revanche (ce n’est pas la bonne expression) j’ai continué à fréquenter le Parisien jusqu’à sa fermeture (impossible de me souvenir de la date, probablement vers 1972 ou 73). Magny, oubliée, est vénérée de quelques uns. Elle morte d’insuffisance respiratoire. Je ne m’étais donc pas trompé, mais parait-il, c’était des Gitanes « Le docteur ne veut pas que je fume, mais faudra bien que j’crève un jour ». Pour ma part, je maintiens qu’il s’agissait de Gauloises.Qu’est devenue la fille perdue aux cheveux gras du Cirque ? Et le Cirque, démoli en 1974 ? Et le Parisien ? A une époque j’y ai dîné plusieurs fois par semaine. Là ou Chez Gentil, presque en face, deux enseignes qui servaient tard et dont, si on était courageux, on pouvait, une fois qu’elles avaient baissés les rideaux, à deux heures du matin, attendre dehors la réouverture, vers quatre heures. C’était la grande époque de la place du Vieux-Marché avec ses halles, ses grossistes, ses marchands… un Ventre de Paris au petit pied mais qui suffisait à l’ambiance et l’ambition. Il n’aura fallu que quelques mois pour voir disparaître halles, marchands, brasseries, tous remplacés par des ersatz. Personne aujourd’hui ne peut imaginer cette place, vers onze heures ou minuit, au regard de ce qu’elle est aujourd’hui.

L’édifice d’Arretche est une réussite, mais ses abords et ses destinées ultimes font partie prenante du saccage des lieux. L’église est invisible, indiscernable, noyée par le tourisme de masse, la convoitise commerciale des restaurants, les détritus, les parkings sauvages. Arretche a construit au final un abri pour vélos cassés, cartons de rebut, papiers gras, tourniquets de cartes postales.

J’en parle d’autant que j’ai collaboré (un peu) avec lui, vers 60 ou 61, lorsqu’il devint urbaniste-conseil de la municipalité et travailla sur l’aménagement du centre historique. Autant ses projets jouaient sur l’épure, autant la réalisation se muait en complexités suscitées par la voirie, la circulation, les urgences publiques… Voir à ce sujet la place de la gare et celle de l’Hôtel de Ville.

Ai-je dîné au Parisien avec Arretche ? Aucun souvenir. Sûrement pas au Parisien, plus populaire, peut-être Chez Gentil, plus chic. Le premier conserva longtemps son décor des années d’après-guerre avec ses tables en Formica beige veiné, ses banquettes de skaï rouge, son carrelage de mosaïque à trois couleurs, ses luminaires Atomium. La carte jouait surtout sur les plats à petits prix, sans originalité, mais n’entravant pas la discussion entre convives. On y servait tout au long du jour et presque de la nuit. Gentil, c’était plus le genre d’avant-guerre, avec grands miroirs, barres de cuivre, percolateur assourdissant et menu de six pages dactylographiées, courrier gras, corps 11 sans interligne : un interminable alignement de harengs marinés, poule au riz, tête de veau, escargots de Bourgogne, crêpes Suzette, vieux calvados…

I.

Dernièrement, dans Paris-Normandie, long entretien d’Arnaud Faugère avec Pierre Albertini au sujet de « Destin rouennais », son livre-témoignage sur son enracinement. Le bouquin relate, selon l’auteur, « une partie de mon engagement, de mon lien avec Rouen, dû totalement au hasard, mais qui remonte déjà à 45 ans… » Livre édité à compte d’auteur (2000 exemplaires, 6500 euros) et qui sera (ou non) inclus dans les comptes de campagne. Apparemment, Albertini s’y livre peu et ses premiers lecteurs (son épouse et ses enfants) ont trouvé que : « ça manquait de chair ». Rien d’étonnant lorsqu’on connaît le bonhomme réputé inapte à se déboutonner (mais donnant l’impression du contraire).

Apparemment disserte beaucoup sur Rouen, ceux qu’il y a connus et fréquentés (Raymond Barre et Jean Lecanuet), de la religion (Jeanne d’Arc), de Rouen autrefois, et au passage, de mai 68 : « Il y avait beaucoup de générosité dans le mouvement, c’est aussi pour ça que je ne suis pas sarkozyste. Lorsque De Gaulle a dit « Je dissous », il y a eu le fameux défilé, et 10.000 personnes dans la rue à Rouen. Je me suis dit : c’est inversement proportionnel à la trouille qu’ils ont eue, d’où l’image des carabiniers qui arrivent après la bagarre… » Voilà ce qui s’appelle tirer contre son camp et qui – j’en témoigne – conforme à la vérité. Mai 68 ici, à Rouen, une histoire à raconter.

Mais où sont les témoins ? Pour ce qu’il m’en souvient, j’avais déjà dépassé la trentaine, il n’y en a plus guère. Les vieux sont morts et les jeunes ont oublié. Certes on a des photos… la faculté de lettres et le cirque municipal occupés, une grande manifestation Cégétiste place de l’hôtel de ville… et les tergiversations de Pierre-René Wolf dans ce même Paris-Normandie, la peur des commerçants, la manifestation « réactionnaire » du 30 ou 31 mai, à la suite de celle de Paris, la bourgeoisie rouennaise ou ce qu’il en restait… puis finalement la rentrée dans les rangs, lors pour le week-end de la Pentecôte lorsque l’essence fut revenue dans les pompes. C’était à ne pas croire. Et c’est plutôt curieux de voir aujourd’hui Albertini – alors classé à l’extrême-droite – moraliser (avec raison, somme toute) à ce propos.

Pour ma part, observateur attentif, en retrait comme d’habitude et vu mon tempérament de froussard, participant à rien. A moins de parler de ce meeting au Cirque, orateurs et décideurs auto-proclamés, parole démagogique au peuple (ce qui me faisait vomir), et pour final, tour de chant de la pachydermique Colette Magny que j’allais voir « dans sa loge » alors que s’écoulait au dehors la foule, celle-ci attentive (ou pas) aux cris de relance des vendeurs de l’édition locale de L’Enragé.

Gauloises sur gauloises, Magny eut l’aplomb de me parler de Fidel Castro sous le regard enfumé d’une jeune fille à demi ou tout à fait camée. Nous avons tous terminé au Vieux-Marché, au Parisien. Je n’en jurerais pas, mais j’ai du payer l’addition, du reste minime, frites et bières pour tout le monde.




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