CLXVI.

Sinon l’hygiène de promenades régulières, le temps se passe en lectures, rêveries, écritures, radio, télévision, furetage sur Internet. Je ne « sors » plus. Entendez : je ne vais plus me montrer. Les invitations s’accumulent : musée des beaux-arts, conseil général, mairie, agglo, région, musées divers, académie, port, chambre de commerce… que sais-je encore ! A chaque, ce ne sont que préséances, discours, congratulations… le tout achevé par ce rite redoutable : les « verres de l’amitié ». A ce titre, outre l’habituelle bataille pour accéder au buffet, l’opération se résume à confronter les talents des différents prestataires.

Cela amuse un temps. A la fois les inaugurations et les petits fours. On se lasse vite d’être du bon côté de la barrière, sans jamais être du mauvais, au reste. L’humilité n’est pas un genre facile. Surtout face au sucré-salé.

Bon, là n’est pas la question. L’amas des invitations m’incite à n’en plus faire usage. C’est l’habituel : moins on sort, moins on a envie de sortir. Aucune vertu là-dedans. Donc la lecture, celle des vieilleries de ma bibliothèque ; de mon « cher » (c’est de l’humour) Paris-Normandie et de diverses revues dont les exemplaires me parviennent de manière chaotique. Mon facteur (qui est une factrice) me livre mes exemplaires mensuels ou trimestriels avec un tel détachement que je suis partagé sur le fait de croire ce qu’elle m’en dit : sabotage en haut lieu du service public. Mais dans son clair regard, je lis une feinte. Son ton dénote le manque de conviction, voire la duplicité. M’offrir L’Intermédiaire et avoir un piercing dans la narine serait-ce incompatible ? Mystère du féminin.

Mais là n’est toujours pas la question. Lors d’une de mes dernières sorties, à l’occasion d’un anniversaire de mariage, j’ai revu N*** dont les parents tenaient, jadis, une boutique d’ornements liturgiques. La boutique en question était rue des Carmes, à hauteur de la rue St-Nicolas, là où aujourd’hui s’étalent autant de marchands de chaussures que de fringues les moins pérennes. Gens au fait du renouveau d’un catholicisme à l’aube de Vatican II, ils œuvraient dans le liturgique contemporain (ils seraient bien déçus aujourd’hui).

Sur mes évocations de ce grand espace à l’allure de galerie d’art, N*** me rappelait que ses parents commandaient chez Lalique, Hartmann et Becker des modèles originaux. Aux murs, des reproductions de Georges Rouault renforçaient le ton muséal et austère de l’endroit. Ce genre de boutique n’existe plus. Il faut dire que de la « clientèle » et des fournisseurs…

A l’occasion de cet anniversaire, il m’est arrivé une curieuse chose : entrant dans la salle, la présence de N*** m’est tout suite apparue. Je me suis fait la réflexion que, malgré les années, elle ne changeait en rien, ni d’allure, ni de physionomie. Il ne fallut qu’un instant pour m’apercevoir que je la confondais avec sa mère. L’ennui c’est que ce genre de mésaventure m’arrive de plus en plus. Confondre ainsi les gens, les choses, les années. Prendre les uns pour les autres. Mon neveu Jérôme : « A se demander si tu n’en joues pas… »




CLXV.

Insomnie, mémoire vagabonde, voilà mon lot quotidien. Dans la chaîne des souvenirs, j’essaie de me représenter les baraquements d’après-guerre. Je n’arrive pas à voir leur grandeur, leur contenance, leur aspect… A l’époque, je fréquentais la Brasserie du Cirque, sur le boulevard de l’Yser, là où il y avait de si grandes fresques aux murs. Elles montraient le monde du Cirque, ses chevaux, un clown blanc, des trapézistes… ceci peinturluré à gros traits, soulignés de longs néons roses ou bleus. Tout un monde.

Des baraquements, j’en voyais pourtant, sur ce boulevard, au nord, là où passe maintenant le métro. Aussi sur le Boulingrin, rangés comme dans un camp. Un camp de quoi ? De réfugiés, de démunis, de ceux qui n’ont jamais « de quoi ». Les mêmes, toujours. Ces derniers baraquements n’ont pas duré. Les autres, davantage. Certains furent transformés en commerces, une boucherie je crois, et aussi le siège local des Anciens combattants. Notez que ça revient au même.

Aujourd’hui je regrette de n’être jamais entré dans un de ces logements de fortune. En ai-je eu l’occasion ? Pas sûr. Étaient-ils surélevés, à deux ou trois marches du sol ? En bois, toits en toile goudronnée ou tôle ondulée ? Ni grands, ni petits, avec peu d’ouvertures ? Je ne sais. Ce provisoire dura le temps de construire les Sapins, la Banane, les îlots du Châtelet, la ZUP de Bihorel…

Autre chose. Guère le cœur à rire en ce moment. Les décès d’anciens amis se succèdent. Quatre en trois semaines. Un journaliste, l’épouse de l’un d’eux, un jeune architecte de mon ancienne agence… Sans parler des a.v.c, petits cancers de-ci de-là, cahin caha, rayonnages en tous genres… Ça et la vieillesse, le « grand âge », celui que je n’arrive pas à admettre et que la montée des escaliers me rappelle. Enfin, bref, le dire est encore trop.

L’ennui c’est que ma méchanceté prend le dessus. Pour les choses et les gens, sinon le monde entier. L’autre jour, à une cérémonie, alors qu’on me demandait de me recueillir en pensant aux qualités du défunt, je me suis attaché à récapituler ses défauts. Histoire de ne pas être dupe. Et en finir une fois pour toutes. Tous ces morts me terrorisent. C’est qu’ils m’attendent et qu’ils se vengeront. Autant prendre de l’avance.

Oui, réflexions de nuits en compagnie des ombres d’Yvon, Christian, Monique, Édith… amis d’autrefois, de toujours, de jamais. Des gens comme des baraquements, du provisoire qui dure, mais bien utile en temps de pénurie. Et qu’on délaisse lorsqu’on n’en a plus besoin. Éternelle histoire : celle des vieilles chaussettes.

Avant-hier, redescendant du crématorium (que de visites en ce moment !) j’ai longé les boulevards. J’ai constaté que le Monument aux forains était fleuri. Et qu’on l’a reblanchi. Voici revenu le beau novembre, mois des défunts. On patauge dans les feuilles mortes, on a un peu froid, on regrette de n’avoir pas pris son cache-nez. Autrefois, j’aurais acheté une douzaine de croustillons. Ça m’aurait consolé. Pas beaucoup, mais quand même. Puis je me serais attardé à la Brasserie du Cirque. Là où tout s’arrange. « Garçon, remettez-nous ça ».

CLXIV.

On nous propose, au Musée des Beaux-arts une exposition instructive. Intitulée Leur entrée dans l’art, elle promeut la carrière d’un duo se définissant comme « artiste de nuit ». Ces deux quinqua n’ont d’autre idée de se faire enfermer dans les musée, d’y dormir et, à leur réveil, d’activer leur « processus créateur » dans un quelconque projet. Ils exercent un peu partout (Lyon, Tourcoing, Philadelphie, Carnac…) véritables commis-voyageurs de leur statut d’artistes. Le plus drôle, c’est qu’ils en paraissent eux-mêmes éberlués.

Ici, d’un projet, nous en avons deux. D’une part un film, celui de leur aventure nocturne ; puis une exposition (ou installation) de leurs œuvres dans diverses salles du musée. Le film, images pisseuses et son grésillant, est bâclé, sans rythme, mal construit, mal fichu, en un mot, sinistre. Qui plus est, interminable. Son mérite est d’être à moitié chanté et porté à bout de bras par les employés du Musée qu’on a enrôlé comme faire-valoir de nos pathétiques duettistes. C’est le meilleur. Laurent Salomé et surtout Émilie Dionisi devraient faire plus souvent les acteurs. Ça nous rassurerait sur leurs errements à cautionner de pareilles niaiseries. Auraient-ils manqué leur vocation ?

L’accrochage est de la même veine. Divers tableaux du Musée ayant été prêtés, on a laissé l’emplacement vide. Cet emplacement, nos illustres ont eu l’idée, non de le combler, mais d’en doubler les cartels par d’autres de leur cru. S’ensuit un vasouillage humoristique qui se voudrait décalé, vaguement incongru ou insolite, et qui n’est que paresseux. Ce qui aurait pu être un parcours, un rébus, une histoire nous menant quelque part, n’est que suite inutile, accumulation sans objet, contrat rempli. Chacun se tord le cou à lire leurs petits papiers industrieux. Ils ressemblent à leurs auteurs.

On le sait, l’art contemporain n’est pas tant du savoir-faire que du faire savoir. Au soir de l’inauguration, m’a-t-on dit, Laurence Tison, adjointe à la culture, s’est surpassée. On a frisé la soutenance de thèse sur la place de l’Art au Musée, le Rôle du Regard, la Société face à l’Artiste… et autres variations virevoltantes sur ces majuscules. Il paraît que notre élue est enceinte. Ceci explique-t-il cela ? Pour l’avoir aperçue il y a peu, vrai qu’elle est rayonnante. Ce n’est surement pas la fonction ; c’est donc l’organe.

A dauber sur cette exposition, on me classera comme bourgeois rouennais, type défini depuis Gustave Flaubert. Le Rouennais qui ne comprend rien, qui en resté aux vieilles croutes de l’impressionnisme (celles que nous verrons ici en juin ?), bref l’indécrottable béotien. Trop facile, les amis. Le vrai flaubertiste d’aujourd’hui, c’est celui qui gobe Leur entrée dans l’art. Pourquoi ? Parce que c’est de la spéculation, de la rhétorique, de l’institutionnel. Monsieur Homais new-look la boucle parce que ça se passe au Musée, parce qu’on peut gloser dessus et parce « qu’on ne sait jamais ».

Que Laurent Salomé continue d’avaler ses marshmallows, c’est là qu’il est le meilleur. Qu’Émilie Dionisi ne lâche pas sa gymnastique, elle y excelle. Qu’enfin Laurence Tison accouche… mais, dernière vœu, de son enfant, qu’elle n’en fasse jamais un plasticien.

CLXIII.

Passant je ne sais où (à la bibliothèque ?) je récupère sur une table surchargée de papillons communicatifs (que vivent les imprimeurs !) un questionnaire venu des conseils de quartiers. Comme on dit : c’est pour un sondage. Voilà que ces braves gens voudraient revoir un kiosque à musique dans les jardins de l’hôtel de ville. Il y en eut un autrefois, bien décrépi, il faut le reconnaître, démoli (à moins qu’il ne soit tombé tout seul) au début des années Cinquante.

A sa place, on édifia un théâtre de verdure. Je crois me souvenir qu’on y offrit des représentations, du temps des Comédiens de Bellegarde, de la Compagnie du Beffroy… Est-ce là que j’ai vu La Surprise de l’amour, un été quelconque, il y a longtemps… mais quand ? C’était avec J*** qui y jouait la comtesse. Une fois le rideau baissé (façon de parler), dans les bosquets… Passons. Ce théâtre a disparu, lui aussi. Quand, pourquoi, comment ? Autant de questions sans réponses.

Pour celle du jour, c’est : Êtes-vous favorable au retour du kiosque à musique ? Si oui, quelles animations aimeriez-vous y voir ? Là se résume la fonction des conseils : avoir une idée sans objet et en « inventer » le contenu par l’opinion. Là s’exprime leur nécessité : exister pour exister. Pas plus, pas moins. Quoique, parfois, cette engeance n’hésite pas à s’approprier les projets des autres. Mais ça, comme on dit, c’est une autre histoire.

Qui ne serait pas favorable à un kiosque ? Personne. Ou, oui, des grincheux de mon genre. Pour quelles animations ? Moi je vois ça comme ça : le dimanche, un orchestre y jouerait de la musique légère, délassante, distrayante, genre Franz Lehar ou Franz Von Suppé. On irait là en famille, nos épouses munies d’ombrelles, nos enfants de cerceaux ou de jolis bateaux. On prendrait place sur des chaises louées par de vieilles dames distinguées, des veuves dans le besoin, aimables et dignes. On pourrait aussi se rafraîchir, orangeades ou sirop d’orgeat. Ah oui, la perspective est sympathique.

L’ennui, c’est que la vie continuerait son cours. Et que écoutant La Veuve Joyeuse ou Cavalerie légère on ne verrait rien venir. Tout à notre délassement, on négligerait les appels à la vigilance. De quoi je veux parler ? Mais de la Guerre, bien sûr ! De la menace prussienne, des gesticulations revanchardes, les appels au meurtre des Maurice Barrès, des Charles Maurras, tous va-t-en-guerre et fauteurs de troubles.

De quoi je veux parler ? Mais de la politique désastreuse de Raymond Poincaré, de notre alliance avec le Tsar, des mises en garde de Jean Jaurès que personne n’écoute, de la main tendue aux ouvriers allemands qui eux, c’est certain, refuseront de prendre les armes. De quoi je veux parler ? Mais de la boucherie qui se prépare, du massacre de jeunes hommes fauchés par la mitraille, des villages dévastés, des ruines sur lesquelles il faudra reconstruire. Que de chagrins ! Que de misères !

Voilà pourquoi, messieurs et mesdames des conseillers de quartier, je suis contre le retour du kiosque à musique dans les jardins de l’hôtel de ville.




CLXII.

On m’assure qu’il faudrait (qu’il faut, temps précis) que je sorte. Ceci, paraît-il, histoire de me changer les idées. L’invitation opportune à un anniversaire de mariage m’entraine à dire oui. Me voici dans un lieu improbable, renommé et prisé, jeté au milieu d’un tas de gens et des monceaux de victuailles. Là se mélangent élus, entrepreneurs, universitaires, commerçants, médecins, avocats… tous attentifs à l’approvisionnement d’un somptueux buffet (Cirette se répétait-on).

J’ai horreur de faire queue, jouer des coudes, manger debout. Avantage de mon âge (que j’exagère) j’ai la permission de rester assis et d’attendre. De jolies jeunes filles s’empressent pour me ravitailler, souvent escorter de jeunes garçons, chacun et chacune dans le genre « bien élevé ». Ça s’arrête là.

Mes réparties les amènent à s’installer et parler en toute liberté. Rien de neuf. Les uns n’ont pas grand-chose en tête, les unes la « ramènent », les troisièmes s’appliquent à être silencieux. Ça boit et fume. Trop pour leur âge… mais au leur où en étais-je ? Du lot, émerge plus de souvenirs que de nostalgie.

Surtout un d’eux, la vingtaine avancée, se disant comédien « à Paris ». Il apprend avec ferveur le rôle du bouffon de Comme il vous plaira. Je « l’assoie » par le nombre de mises en scène que j’en ai vu. Ainsi d’une représentation, au Théâtre de la Cité internationale, début des années Soixante, où Vanessa Redgrave jouait Rosalinde. Le croire ou pas : ce nom ne lui dit rien. Sur le moment, impossible de retrouver un film où elle apparaît et que mon Pierre De Touche aurait vu.

N’importe, autant d’enthousiasme excuse autant d’ignorance. Puisse l’une être le ferment de l’autre. Mes elfes s’évanouissent, remplacés par des connaissances chenues. Ce sont les grands-parents des précédents. A peine de différence, exception pour le souvenir de Vanessa Redgrave, ici moins ignorée.

Bientôt, une très vieille dame (je n’exagère pas) rejoint la table. N’est-ce pas Julia Roquentin ? Théâtre encore ! Le personnage : épouse de commerçant, éprise de culture et d’écriture, elle s’inventa journaliste et fut, de longtemps, critique occasionnelle à Liberté-Dimanche, Tout-Rouen, aux Petites Affiches et autres publications bienveillantes envers sa prose. Critique avouable du reste, l’exercice n’étant alors guère difficile (à supposer qu’aujourd’hui…)

Ce soir, à la lueur des bougies, fort maquillée, elle parle beaucoup. Trop. Le Moët et Chandon aidant, elle débite balivernes sur balivernes. Aujiurd’hui, ce n’est plus le journalisme qui la meut, mais l’immobilier. Elle détaille de lucratives opérations, anciens couvents à vendre rue de Joyeuse, rue d’Écosse, le collège Bellefonds, l’institution Rey. Etc. On semble là brasser des millions ou à peu près.

En moi, un malaise s’installait. Qui était cette dame ? Décidément il ne faut plus que je sorte : on m’assura vite que ce n’était pas Julia Roquentin mais quelqu’un de connu sur la place pour ses relations et ses connaissances. Bref une femme à carnet d’adresses, comme il en eut de tous temps. Aucun intérêt à mes yeux désormais.

Il n’empêche, permanence des types et des genres, rien ne change. C’est à peine si ça se renouvelle. Après ça, que conclure ?

CLXI.

A dénombrer les étapes de la folie destructrice qui ravagea la ville ces trente ou quarante dernières années, il faut s’arrêter sur la piscine Gambetta, en tête du boulevard du même nom. Je n’en suis pas le meilleur mémorialiste, ayant toujours eu une sainte horreur de l’eau. En liberté, figée ou sous la douche. Même les bains. Je me lave à l’ancienne, par parties. C’est dire. Enfin, bref.

A consulter les bons ouvrages, on apprend que la piscine fut construite vers 1934, et démolie, c’est certain, en février 1991. On sait par qui. Ces mêmes qui exercent toujours, sous un autre nom. Le bâtiment était splendide, lignes pures, toits-terrasses, une idée transatlantique.

Ayant peu fréquenté les lieux, m’en reste juste l’odeur du chlore. L’eau de Javel, rien que ça, pour moi, c’est une barrière. Puis la foule. Aussi le froid qui saisissait à peine entré. Pour ce que j’avais à y faire, je restais dans le hall ou sur l’esplanade. A la fin des années Cinquante, l’été c’était plausible. Un brin vieillot cependant. Et pas très propre. Vrai que la Municipalité, en tous temps et toutes heures, n’aima jamais ce genre d’institution. A en juger par les actuelles piscines et la légendaire Océade du bout du bout de l’île Lacroix, c’est une particularité locale.

Aujourd’hui, chercher le « paquebot Gambetta », c’est poursuivre un fantôme. Du quartier, il ne reste rien. Même la caserne Jeanne d’Arc devenue siège du Conseil régional, n’est guère qu’une imitation. Sur le boulevard, à l’entrée, il y avait une station-service Antar, un petit restaurant à l’enseigne des Vikings, puis le passage de la Nitrière. Quelque chose ! Du XIXeme siècle pur jus, un lieu à tourner les Misérables ou La Porteuse de pain. Par cet étroit boyau couvert, on rejoignait le clos Saint-Marc, la fin de la rue Armand-Carrel, les restes du Camp bohémien, un quartier à peine visible maintenant.

Tout a changé. S’il m’arrive de déjeuner à La Boucherie ou au Bistrot du Boucher, c’est pour me souvenir de La Ville de Caen ou de la brasserie du coin de la rue des Augustins. J’ai trop vécu là. J’ai connu la place avec sa halle, la brocante sous les grands platanes. Puis la salle Lionel-Terray (incroyable blockhaus) et enfin ces hallettes d’opérettes auxquelles on s’est habitué, au point de les croire anciennes ou véridiques. Si c’était moins bleu et s’il n’y avait pas les fleurs, ça passerait.

L’autre jour, histoire de mémoire, Eva Molineux, grande nageuse, me certifiait qu’en dessous de la piscine Gambetta, il y avait une fabrique de porcelaine. Un vieil annuaire nous a départagés. Elle avait raison. Aucun souvenir. Mais Eva aime trop l’eau. Lorsqu’elle nageait encore, une bonne vingtaine d’années de ça, elle allait à Gambetta le dimanche midi. La piscine était tout à elle, même pas le surveillant, parti bavarder avec la caissière. Eva faisait ses longueurs, un ou deux kilomètres, seule, tranquille, à son souffle. « Un vrai bonheur ». Maintenant, elle joue au bridge. « Mes hanches » dit-elle.

CLIX.

Un beau jour de l’an 54 ou 55 du précédent siècle, Blandine De Voos s’installa au Grand Hôtel de la Poste. Le palace de la rue Jeanne d’Arc entamait ses derniers lustres. L’actrice devait y rester près de vingt ans. Jusqu’à la fin. Au troisième étage, dans une chambre avec petit salon. Y passait le plus clair de son temps. A attendre. Attendre quoi ? Qu’on lui porte les journaux, son thé, ses toasts, le plat du jour à midi, le thé de cinq heures, le potage du soir. Sans compter les daïkiris d’été ou bourbons d’hiver.

Au cinéma, sa carrière débuta vers les années Vingt. Au temps du muet. Enfant de la balle, elle excellait dans les rôles historiques. Genre des sérials capes et épées où il fallait monter à cheval, ferrailler selon le ton du XVIIe siècle. Si des copies en étaient disponibles, on la verrait, jeune et agile, dans Le Capitaine Fracasse d’Alberto Cavalcanti ou Le Chevalier de Maison-Rouge de Gaston Ravel. Plus tard, sans renier le cinéma, elle préféra le théâtre. Elle y fit une honorable carrière, créant plusieurs titres de Michel de Ghelderode, pas mal de Jean Anouilh, Félicien Marceau, François Billedoux, Armand Salacrou, Marcel Aymé… le plus inactuel qui soit mais qu’on reverra, c’est acquis, au goût d’un jour.

Pourquoi s’installer ici ? Elle résida d’abord à Paris, au Royal, avenue de Friedland. Cet autre palace appartenait à la famille Lebrun, déjà propriétaire de l’Hôtel de la Poste (plus d’autres). Cliente certes fidèle, mais sensible aux économies de train de vie, elle accepta un transfert dicté par des circonstances qu’on fit passer pour des travaux parisiens. A moitié vrai, à moitié faux, elle s’en accommoda.

Actrice pour actrice, c’est en l’an 72 ou 73 qu’on tourna à l’Hôtel de la Poste une séquence des Valseuses, film de Bertrand Blier. L’épisode raconte la rencontre d’une femme sortie de prison, interprétée par Jeanne Moreau, avec les deux « héros » Gérard Depardieu et Patrick Dewaere ; s’ensuit une scène de sexe qui fit scandale (comme le film) et pour finir, le suicide de l’ex-détenue, autre scène propre à choquer le spectateur lambda du temps. Tout ça se passant à l’hôtel, et laissant entrevoir, en quelques plans, ce que pouvait être le mythe rouennais.

Imaginera-t-on Jeanne Moreau croisant Blandine De Voos ? La première a toujours daté sa vocation, c’était pendant l’Occupation, d’une représentation d’Antigone de Jean Anouilh ; se souvenait-elle que la seconde y incarnait Eurydice ?

S’en est fini du bar L’Escale, de Mario et ses cocktails, ou du Relais Fleuri, restaurant sans étoiles, à la carte plantureuse, et à la vaisselle dessiné par Jean Effel. Et s’en est fini des célébrités descendues un soir ou deux, pour une représentation, un concert, un récital… Tant et tant d’ombres inspirées : Ginette Neveu, Pierre Brasseur, Elvire Popesco, Sviatoslav Richter, Iascha Heifetz, Max Dearly, Dino Lipati, Vittorio De Sica, Charles Boyer, Sanson François…

Et donc Blandine De Voos que je crois encore apercevoir, au hasard des rues. Mais on me dit que ce n’est pas elle, qu’elle aurait 110 ans. N’importe, je m’entête à la saluer.




CLVIII.

On peut voir, aux Archives départementales, une exposition sur l’architecte Pierre Chirol (1881-1953). Disons qu’elle tombe plus mal que bien. De l’église Saint-Nicaise aux diverses villas, édifices publics (bureaux de postes en particulier), qu’a laissés Chirol, la majeure partie est à l’abandon ou a été anéantie. L’homme et l’artisan, sont un vivant exemple du mépris local pour tout ce qui touche à la qualité d’un quelconque travail, ne parlons même pas d’œuvre d’art. Ceux qui l’eurent, en leur temps, comme professeur aux Beaux-arts le tenaient en grande estime. Dans le genre bienveillant, plutôt « catho de gauche », mais pas très moderne pour ce qui était de bâtir.

Dans l’exposition, il y a une belle photo du kiosque des tramways de la place de l’Hôtel de Ville. Cet édifice a été détruit en 1984 ou 85, je ne sais plus. Destruction sans trop d’état d’âme, bien sûr. Vrai qu’à l’époque on ne s’est guère mobilisé. Moi et les autres.

Mais vrai aussi qu’on avait trop à faire. Reconnaissons que dans le genre chamboul’ tout, les hommes de Jean Lecanuet n’y sont pas allés de main morte. Malgré leurs efforts, nos actuels municipes n’en feront jamais autant. Ce kiosque, il était charmant. Élégant, très fin, à la fois discret et monumental. Coloré, gai, fonctionnel. D’une rare légèreté et d’un équilibre sans contraintes. Tout le contraire de ses démolisseurs (ceci expliquant cela, pour le moins). Il en reste, du kiosque, un fragment de mosaïque à l’entrée piétonne du parking souterrain, au sud de la place. C’est plus pathétique qu’autre chose.

Du temps du kiosque, j’ai le souvenir d’y avoir attendu le tram, puis le bus. Le plus souvent le soir. L’hiver, en compagnie de gens rentrant chez eux, après le travail. Quant, à l’époque, la ville s’animait d’un autre air. C’était lorsque j’allais rejoindre Gigi, à Darnétal. Vieilles histoires. A Darnétal où il y avait un petit bureau de poste dessiné par Chirol et qu’on a détruit il y a quelques années, à peine. Et à Darnétal où il y a désormais l’école d’architecture.

L’autre jour, visitant l’exposition, j’étais accompagné ou suivi d’un groupe d’enfants à qui on faisait la leçon. Je ne sais trop que penser de ces déambulations obligées, sans doute nécessaires, mais enfin, bon, bref. L’institutrice expliquait les dessins, les plans, les photos. Attentifs, malgré tout, les marmots. « Et là, vous voyez, on attendait le bus, sous la marquise… » L’impératif est aussitôt venu : « Madame, c’est quoi une marquise ? »

Du temps du kiosque, j’avais un imper mastic. Je me mettais à l’abri en guettant le 2, passant le temps en regardant les publicités pour La Ti-Tane. On me disait : tu devrais avoir un scooter. Gigi, elle : « Lorsque j’aurais un travail, moi j’aurai un scooter. » Elle finit par avoir un travail. Et par avoir son scooter. Une Lambretta, même. Notre liaison s’acheva. Je n’ai jamais aimé les femmes trop indépendantes. C’est mon côté vieille école. Comme Chirol.

Eh oui, c’est quoi une marquise ? Toute la question est là. C’est souvent une femme indépendante.

CLVII.

Encore, toujours, ce dont on parle et dont (hélas !) il ne faudrait pas : le fichu Palais. On lit ça et là que Le Quatrième Projet (au final, le seul, le bon) n’a rien pour lui. Les détracteurs y vont de bon train. N’en doutons pas, la parole va bientôt revenir aux contraires, à la fabrique de l’avis majoritaire. Ce, à partir de l’axiome bien connu : des goûts et des couleurs, on ne discute pas. Déjà, un de mes vieux amis trouve que « Ce c’est moins haut » ; un autre plébiscite le fameux ascenseur ; un troisième préfère tout (en fait, n’importe quoi) à l’existant… On est dans la bonne voie.

Veux-t-on argumenter, qu’on entend (ou qu’on lit) que tout avis esthétique est sujet à discussion. Bien sûr que non ! Ce qui prime en l’affaire, c’est bel et bien l'esthétique. En dehors de ça, que nous reste-t-il ? La destruction de l’ancien Palais est assurée, sa transformation en immeuble de rapport aussi…

A-t-on oublié que nos deux précédentes municipalités avaient eu le loisir d’acheter le tout pour deux balles ? Elles n’en ont rien fait (manque de courage plus que de moyens). N’y revenons plus. Dans quelques mois, il faudra supporter un ostensible ratage. Et pour combien de décennies ? Les médiocres (sens strict) triompheront : « Avec ça, qu’c’était mieux avant ! » Hélas, oui, c’était mieux avant.

Autre chose. Retour de mon neveu Jérôme. Il était en stage dans un pays lointain, mais, paraît-il, limitrophe au nôtre. Jérôme est d’humeur enjouée. Il se passionne pour la politique locale. Me parle des prochaines élections. Il m’amuse. Son stage dans une entreprise de Kaliningrad (autrefois Koenigsberg, patrie d’Hoffmann, le E.T.A des Contes) l’a converti à l’écologisme bon teint. Converti est un grand mot car, écologiste, il le fut souvent. Voire toujours. Déjà, petit… Enfin, bref.

D’après lui, désormais, c’est du côté du vert que cela va se jouer. Je reste dubitatif. Nos conversations m’amènent à lui dire ceci : que les Verts de France, même nappés de sauce européenne, resteront eux-mêmes. A savoir, la garniture d’un Parti socialiste uni ou désuni. Quand bien même ils le voudraient, ils ne seront jamais que des extra-fins, l’accompagnement du plat de viande, à ce moment de la commande, lorsque la serveuse interroge : « Et je mets quoi avec ? »

Souvent, toujours, les Verts font, ici et ailleurs, preuve d’un solide estomac. Ils digèrent les plats les moins « végétariens » ou « biologiques » préparés d’une main lourde par leurs alliés de toujours. Pour preuve, pas très loin, le contournement-Est, les plans de circulation, les voies pour cyclistes, les cantines bio ou… nom d’un poisson, le Palais des Congres.

M’y revoici. Nous y revoilà. Hélas, oui. Mais qu’ai-je à argumenter. Jérôme votera ce qu’il veut. Et je voterai comme lui. C’est jouer avec la jeunesse. Ne pas m’habituer à être vieux.

Pour finir, cela a-t-il de l’importance ? Quelqu’un de cet avis, c’est Félix le chat, le pensionnaire du bas de ma cour. Si je lui conte mes peines, il a toujours une parole consolatrice. Puis il retourne à son assiette.

CLVI.

Inauguré en mai 1976, fermé en 1996, le Palais des Congrès (dit aussi La Citadelle endormie) appartenait, on le sait, aux Anciennes Mutuelles. Devenu groupe Axa en 1985, lassé de payer les factures, celui-ci vendit l’immeuble à diverses sociétés, vite absorbées par le Crédit Lyonnais. Lorsque celui-ci fit la chute qu’on sait, le Tombeau de Pharaon échut à encore d’autres cartels, trusts, holdings, consortiums, etc. tant que les dictionnaires de synonymes en fournissent. Ce fut l’ère du Mistigri, ainsi nommée en référence au fameux jeu de cartes. Puis vint le temps de la Maison hantée… celui de l’abandon, du silence, de l’oubli. Fin du premier chapitre.

A Rouen, nuit après nuit, tout en ville s’éteignait. Un étranger passant devant la Mairie remarquait qu’une fenêtre restait éclairée. « Qu’est-ce là ? » demandait-il à l’allumeur de réverbère. « Oh ça, mon bon monsieur, c’est notre maire Yvon Robert qui travaille. » Alors, saisis d’émotion, l’étranger et le vieil artisan communiaient dans un même respect. Fin du deuxième chapitre.

Donc un soir de novembre 1999, une ombre se glissa sous le péristyle de la mairie et toqua au carreau. L’huissier de garde, réveillé, conduisit le visiteur dans le grand bureau aux boiseries. D’un geste bref, le magistrat accueillit l’étranger et l’invita à s’asseoir. A sa lourde table de chêne, il achevait la lecture d’un épais dossier. Au dessus de la cheminée où flambait un feu, le grand Corneille jetait un regard bienveillant sur les deux hommes.

« Quelle est votre réponse ? » interrogea le Hollandais visiteur (oui, il était hollandais). « J’accepte » répondit l’élu. Et d’un geste, jeta deux écus sur la table. Le visiteur s’en saisit, parut hésiter, puis se levant : « Vous faites une affaire » dit-il. Les ténèbres semblèrent l’engloutir et tel un spectre il disparut. Le maire réprima un frisson. Sonnant l’huissier, il lui ordonna d’ajouter une buche au foyer. Fin du troisième chapitre.

C’est ainsi, ce soir-là, que la Ville devint propriétaire du Palais des Congrès. Et qu’ainsi débuta le quatrième chapitre du roman fantastique : Du Château gris, que faire ?

Les élus se réunirent. Chacun donna son avis. L’opposition fut même écoutée. Tous et toutes en étaient d’accord : il fallait redonner le bâtiment aux Rouennais, en faire un local à l’usage de tous. Ici on se réunirait, on ferait des spectacles, des répétitions, des expositions… chacun aurait droit à un espace, en un temps donné, avec l’aide pratique des services municipaux. Un règlement intérieur fut mis en place et un comité de gestion organisé.

D’emblée, il avait été prévu qu’on y ferait un minimum de travaux et que seul l’indispensable serait évoqué. Le comité reçut une aide financière à charge pour lui de faire avec, et seulement avec, au mieux des attentes. Les idées ne manquaient pas. Les moyens de les mettre en œuvre non plus. Alliée à cette rigueur, la simplicité fut de mise. Et chacun s’en accommoda…

… quatre heures sonnèrent au Gros-Horloge. Le maire s’éveilla en sursaut. « Qu’as-tu, mon cœur ? » interrogea sa digne compagne. « Fichu rêve ! » s’exclama-t-il. Et il se rendormit.

CLV.

Nom d’un poisson, le Palais vit ses dernières semaines. On le détruit à la satisfaction générale et nous serons peu à le regretter. Et peu à voir dans sa disparition un gâchis redevable, d’abord aux propriétaires, ensuite aux municipaux. Je l’ai déjà dit, j’y reviens : on a manqué ici d’audace, de réflexion, de ténacité. Tout bâtiment, quel qu’il soit, produit du mouvement et de la réflexion. La liste est longue de ce qu’on aurait pu y faire en matière de culture, de simple divertissement ou de « lien social ».

On a préféré la résignation. Et l’oubli. Au final, l’insignifiant. On dit (mais que ne raconte-t-on pas !) qu’avec ses appointements, l’architecte signataire s’est offert une paire de ciseaux. Pour quoi faire ?

Ayant été présent (vers 2004) à la première présentation en mairie, je me prends à regretter l’esquisse d’alors, celle du galandage sur fond de trame métallique. Malgré l’esbroufe, il y avait une ou deux idées méritant l’estime. Elles ne plurent guère aux Monuments Historiques. Non plus à l’opinion rouennaise, à qui on demandait son avis. L’habitude s’en prit… D’où les ciseaux.

Dire que l’on reproche aux politiques de n’avoir ni culture, ni courage. Idée d’intellectuel, si ce n’est d’artiste ! L’homme politique (a fortiori la femme) se doit de cacher ces évidentes qualités. Cela n’apporte que des déboires lors des élections. Aux prochaines, nos municipes actuels, promoteurs du futur immeuble, seront réélus. Ils le méritent.

Autre chose. En mars 1988, eut lieu la soirée de clôture du 1er Festival du Film Nordique. Ce fut là, au dernier étage du futur défunt, à un jet de champagne du portail de la cathédrale, que furent conviés les festivaliers ou plutôt les membres du Tout Rouen rassurés d’en être (comme j’en étais, j’aurai mauvaise grâce à trouver à redire). Cocktail dînatoire, tables juponnées aux couleurs scandinaves, dames de vestiaire débordées, ascenseurs saturés par l’attente.

Pourquoi pas l’escalier de secours ? Par petits groupes, quatre étages de béton brut, éclairés des seules loupiotes d’issues de secours. En haut, des cerbères réclamaient leurs cartons aux seuls passagers des ascenseurs. Le coupe-file des escalateurs fut bientôt connu et imité : de trois cents, nous fûmes bientôt cinq cents.

Comment distinguer un agent d’assurances (bailleur de fonds du festival) d’un aigrefin, un conseiller municipal d’un pique-assiette, un Norvégien d’un Suédois, un invité d’un non invité ? Et comme le traiteur (Guéret, à l’époque, off course) pouvait fournir à la demande, Rouen poli resta Rouen gentil. C’est là que j’ai mangé du renne, de la baleine, du phoque, le tout arrosé d’un alcool blanc un brin trop sec et qui ne ressemblait à rien de connu.

Ce dernier étage était le fleuron du bâtiment. Ça n’était pas tant pour sa décoration, dans la norme de l’époque, mais pour la vue sur la cathédrale. S’il il y eut quelque chose de manqué dans le futur défunt Palais, ce fut l’intérieur : bois sombre, moquette à losanges, caissons lumineux, plantes vertes et miroirs partout. Ça ne mit pas cinq ans à vieillir.

A y réfléchir, toute cette histoire n’est pas une question de forme, mais de fond. Presque de philosophie de l’existence (ou d’architecture). Y revenir, si j’en ai le temps.

CLIV.

Il y a, en bas de chez moi, dans la cour, un chat sans maître. Paraît-il, abandonné. Je ne prends pas d’animaux, mais je lui donne à manger. Je l’ai surnommé Félix (qu’on ne me demande pas pourquoi). De temps à autre, nous bavardons. Dans son genre, il est stoïque. Plus que moi. Il paraît que les chats vivent neuf vies. Le mien en est à la cinquième. Il m’assure que ce qui nous arrive s’est déjà produit. Toujours la répétition, le ressassement. L’éternel retour, dit-il. Admettons. Il n’empêche…

Ce dont tout le monde parle et dont il ne faudrait pas : l’Espace Monet-Cathédrale. Disons tout de suite qu’il n’y a désormais plus d’espace, plus de Monet, plus de Cathédrale. Pour ce que l’on en a vu par voie de presse, cela se résume à un immeuble banal. Inutile d’en dire quoi que ce soit, il n’y a rien à en dire. Ça n’est même pas laid, c’est navrant. Ou lamentable (au sens strict). Sinistre, en fait. Tout ça pour ça ? Oui.

La municipalité, soutenue par ses électeurs, donne là la mesure de ses audaces et de sa détermination. Le renoncement lui est devenu sa façon de décider, voire de gérer. Notez que c’est rassurant. Comme ça, on sait à quoi s’en tenir. Enfin, on retrouve nos aises. On est de nouveau en famille, entre nous, entre Rouennais. L’air d’autrefois est presque revenu. Le jour de l’inauguration du futur immeuble, il faudra guetter la silhouette de Jean Lecanuet. Parmi les officiels, autour des géraniums, nous serons nombreux à vouloir le féliciter pour sa bonne mine et sa pugnacité légendaire.

Oui, oui, lui dira-t-on, on l’a échappé belle. Ces deux dernières décennies, ça et là, la ville glissait sur une mauvaise pente. D’aucun voulait construire, aménager, bouleverser, bref faire de l’esbroufe. On ne pourra que louer notre fantôme d’avoir mis le holà. Car à n’en pas douter, c’est à lui qu’on doit l’inspiration de cette quatrième mouture. Comme il existe un style Louis-Philippe, il existe un style Jean-Lecanuet. Et c’est celui de Rouen. Impérativement. Définitivement. Qu’on en juge : les Fronts de Seine, les Jardins de l’Hôtel de ville, le Champ de Mars, l’Espace du Palais… et maintenant la Villa Yvon (oui, c’est le nom du nouveau projet). Dans tout ça, rien que du solide, du durable et du cher.

Lors des dernières élections municipales, on s’est empressé d’élire les gens de Gauche et d’éliminer ceux de Droite. Avouez qu’on a bien fait. Imaginez ce que serait devenue « Rouen notre ville » sous le règne contraire. Quel désastre ! Bientôt, de qui, de quoi, on n’aurait rien reconnu. Tout se serait mélangé dans notre esprit (comme se mélangent les bulletins dans les urnes). Croyant soutenir les uns, on aurait contenté les autres. Un jour, chat blanc ; un autre, chat noir ; et la nuit, chat gris… Ceci serait devenu cela. Et l’inverse aurait été vrai. Comment s’y retrouver ?

Alors que maintenant tout est clair. Limpide même. On sait où on est : place de la Cathédrale.

CLIII.

Particularité locale, celle du quasi monopole de l’information. Depuis la dernière grande guerre, un titre seul est censé nous dire le temps qu’il fait à Rouen. Qui se souvient de Rouen-Normandie-Nouvelles (dit RoNoNo) qui, un temps, années Soixante-dix, fit figure de concurrent à Paris-Normandie ?

Toujours amusant d’entendre « des gens » dauber sur le quotidien omniprésent (qu’ils ne lisent pas) et l’affubler d’opinions contraires aux leurs. Au vrai, s’il est une vérité, notre régional est toujours du côté du manche. Pour quand il faut être pour ; contre quand il faut l’être. C’est d’ailleurs pour ça qu’on est journaliste : savoir s’il va pleuvoir ou pas.

Ne disons rien de Liberté-Dimanche, devenu appendice naturel de P.-N., ce qu’il fut toujours, quoique un peu moins autrefois. Sa ligne éditoriale était celle de l’anodin et du cirage de pompes. Pas certain d’un changement. Qui se souvient de Tout-Rouen, aimable publication qui s’intéressait aux arts et spectacles ? Elle manquait, manqua et manque toujours.

Qui se souvient de l’hebdomadaire La Tribune, publication « de gauche » venue abattre Paris-Normandie lorsque celui-ci fut racheté par Robert Hersant ? Vrai que cela dura trois ou quatre numéros, les convictions se heurtant vite aux faits têtus. Ses rédacteurs, pour la plupart anciens journalistes de P.N. ayant fait « jouer » la clause de conscience, reçurent une belle leçon : la presse, avant d’être lue, doit se vendre. Et pour vendre, etc.

En ai-je perdu de l’argent dans cette affaire là ! D’où aigreurs d’estomacs et amitiés brisées. Enfin, bref.

Réalité, le Rouennais (ou ses dérivés) n’aime guère les journaux. Il en lit peu. En achète encore moins. S’il s’intéresse à la vie locale, c’est par le biais des rumeurs et des à-peu-près du collègue de travail ou de la boulangère. Ça lui suffit « pour se faire une idée ». Ces idées sont souvent des idées reçues. Mais peu lui importe, la ville dort.

Dans les conversations de « dîners à ville », chez Molineux, chez les R*** ou les V***, on passe pour un aigle dès lors qu’on donne une information irréfutable ou un chiffre précis. Savoir quelque chose de rouennais vous donne qualité et autorité. Encore ne faut-il pas trop bousculer l’évidence ou l’a priori ; dans ce cas la main passe du côté de la boulangère, laquelle vaut souvent le journaliste (vrai que par moment…)

Aujourd’hui on s’en tient à la communication. Demain, c’est la rentrée ! Il neige ! Bientôt les soldes ! Ces informations sont nécessaires, primordiales, suffisantes. Dire le monde revient à le montrer comme une évidence. Nommant ça l’objectivité, on est assuré d’écrire droit. C’est qu’avant tout, on craint l’ennui et la lenteur, défauts qui ne servent qu’à durcir les choses. Le monde doit être simple. Et Rouen encore plus.

Du journaliste ou de la boulangère, qui fait les meilleurs gâteaux ? Pas la seconde qui constate souvent « qu’on n’en a pas la vente » ; et pas le premier qui « ne mange pas de ce pain là ». Après ça, que conclure ?

CLII.

Retour sur l’allée Eugène-Delacroix, où j’ai déjeuné l’autre midi avec J***. J’ai placé les lieux (sans en être certain) sous l’intitulé du Magistrat. Piéton scrupuleux, je suis allé vérifier ; il s’agit de La Brasserie des Beaux-arts. Cela ne change rien à la qualité de ce qu’on y mange, remarque qui vaut pour nombre de brasseries et restaurants locaux. Déjeunant assez souvent ici ou là, je ne peux que déplorer la médiocrité (au sens strict) de la cuisine.

Certes, le montant de mes retraites me cantonne dans les « prix moyens ». Je suis donc abonné au plat du jour, formule du midi, ardoise du chef… et à leurs déclinaisons prévisibles. Rares sont les endroits où l’on puisse espérer mieux (ou pire). Qui peut encore avaler une crème brûlée à Rouen ? Plus moi.

Ici n’est pas le lieu de la gastronomie. J’aime manger, guère déguster. On ne se refait pas : je ne suis pas un gourmet. N’empêche, il y a des limites. Itou pour les pizzerias et les chinoiseries.

Au vrai, il n’y a plus de vraies brasseries. De celles d’autrefois où l’on mangeait vite fait une omelette-frites et un gâteau de riz, arrosés d’une bière. Où les œufs mayonnaise étaient des œufs mayonnaise ; où les harengs marinés étaient des harengs marinés ; les sautés de veau, des sautés de veau ; la sauce gribiche, une sauce gribiche…

J’ai longtemps déjeuné au Grütli, rue de la République ; à La Lorraine, rue Cauchoise ; à La Consolation, rue de l’Hôpital ; au Nico-Bar, rue Grand-Pont ; au Café de la Poste, rue Jeanne d’Arc… et surtout au Parisien, chez Gentil, au Français, à La Moulière… toutes ces enseignes du Vieux-Marché, depuis disparues. Ce n’est pas tant qu’on y mangeait bien ; c’est que chacune avait sa carte, sa personnalité, son tempo, sa couleur. Mais nos habitudes y comptaient pour beaucoup. Peut-être. Sans doute.

Souvenir d’un midi, au Français. Nous déjeunions en bande. C’était vers 1966 ou 67. Hiver ou été, je ne sais plus. Nous étions là, bien. Et tellement, qu’au lieu de retourner travailler, nous avons entrepris une partie de bowling (un des attraits du lieu). Six heures plus tard, toujours là. Bientôt huit, le temps de prendre l’apéritif et de se remettre à table. On dira ce qu’on voudra, nous n’étions pas exigeants.

Je profite d’être entre la poire et le fromage pour une adresse au lecteur. D’emblée, dès le début de Rouen Chronicle, je n’ai pas voulu réagir aux messages, ni répondre aux questions. Ça n’est guère poli. Incorrigible bavard, je crains d’être entraîner dans une correspondance où je finirais par me battre les flancs et ne savoir quoi dire. Pour autant, vos messages me sont chers et pour beaucoup, me consolent. De quoi ? De vieillir avec des moments de vérité. Ben, dites donc, ce n’est pas gai. Non.

Autre chose : j’ai délaissé ici la politique, chose qui m’importe. C’est que j’y réfléchis trop. Dans ce domaine, seule compte l’action. Mais aussi qu’en dire qui ne désespère soit Jouvenet, soit Grammont ? Va savoir… Qui peut encore avaler des Croquignols de Rouen ? Plus moi.

CLI.

Chacun se félicite de ces deux journées de consommation culturelle placées sous l’invocation du patrimoine. Amusant d’observer dans des rues d’ordinaire désertes, des groupes, nez en l’air ou plongés dans des prospectus, chacun d’entre nous occupé à communier dans la même ferveur d’un passé conservé (plus ou moins). Que de dévotion devant les Monuments historiques ! Que de recueillement devant l’Inventaire ! Ce jour, tout un chacun n’est qu’une âme nue rendant grâce au Ministère de la Culture et à ses vicaires généreux, entendez les différentes Directions de l’action culturelle.

La métaphore religieuse paraîtra facile. Mais le fait d’ouvrir ces jours-ci tant et tant d’églises nous y force. De fait, les sacro-saintes convictions républicaines et laïques peuvent s’en ressentir ; rappelons le malheureux exemple de Paul Claudel et de son fameux pilier de Notre-Dame. Parfois, ces histoires-là, ça vous tombe dessus comme la foudre.

Par bonheur on peut aussi visiter des usines (à défaut d’y travailler), des casernes (à défaut de se battre), des jardins (à défaut d’y flâner)… sans oublier les hémicycles où la foule pénètre avec jubilation (à défaut d’y siéger). Quoi d’autre ? Mais, bon dieu, des conférences, des performances, des ateliers, des circuits, des démonstrations, des projections, des installations… et bien d’autres salades de fruits.

Dans ce dernier genre, rendons grâce (autre vocable religieux) aux tenants (ou aboutissants) de notre Muséum d’histoire naturelle qui proposaient une visite « dans le noir à la lampe Dynamo ». J’attends avec impatience l’an prochain pour savoir jusqu’où on poussera la difficulté sinon l’audace.

On s’en doute, ma qualité de pessimisme ne résiste pas à ces épreuves. De deux jours je ne suis pas sorti de chez moi. Ah oui, pour mon tour au clos St-Marc (encore un !) Là, avec dix ronds d’andouille, pas mal de navets, une demi-citrouille, trois kilos de patates et une tête de veau, mon cabas fut vite plein.

Trêve de plaisanterie. Rouen est une ville de trop de passé et de peu de mémoire. A force, quartiers, monuments, vieilles pierres, on ne voit plus rien, on ne regarde plus rien. Ce fut la Ville-Musée. Si le slogan n’était pas mal trouvé, la guerre l’a mis à mal. Pour les Journées du patrimoine, on s’aligne sur le minimum : une église par-ci, un musée par-là, tout à l’avenant et la Com’ fera le reste.

Le vrai patrimoine commence le lundi. Hanter les rues, traverser les places, s’arrêter devant une vitrine, regarder ceux qui vont et viennent. Être au monde, en faire partie. Et laisser à quelques-uns le soin d’en faire état, qu’on les nomme artistes ou personnages.

Ce dimanche, la Ville, le Département, l’État ouvraient leurs boutiques. On avait l’impression d’être invités. De pénétrer chez les autres. Comme ils l’entendaient, comme ils le prévoyaient. On n’avait qu’à constater comme ils sont cultivés, instruits et généreux. Comme nous, du reste. Ainsi, lorsqu’on arrive pour dîner et que la maîtresse de maison vous dit en prenant vos fleurs : « Vous avez fait des folies ! » Ce qui est toujours un peu vrai, un peu faux.

Des visites « dans le noir à la lampe Dynamo », j’en ficherai !

CL.

Une rue qui n’existe plus : la rue Thouret. On y cherche vainement l’allure, le va et vient, les passants, les enseignes… Ce n’est plus aujourd’hui qu’une extension à la rue du Gros-Horloge. Un écart au calme, une aire de transfert, un point de vue pour le Palais de Justice. Ce statut est récent. Lorsque n’existait pas le « plateau piétonnier », Thouret avait sa vie propre.

Elle vivait au rythme de ses commerces un peu désuets (qui n’a connu John Chemisier n’a rien connu) et de ses deux cafés. Le premier, petit, en milieu de rue, l’autre, plus important, dit Au Grès d’Alsace, rendez-vous (il fut un temps) des fashionnables. Mais c’était il y a longtemps. Il y avait aussi un marchand de tissus dit Marché St-Romain (pour faire parisien ?), des graveurs nommés Tervoort et Goïot (étrange duo), un marchand de lunettes (pas encore opticien), un coiffeur renommé (Buteux), d’autres…

Surtout il y avait trois enseignes que seuls les vieux Rouennais regrettent. D’abord, en bout de rue, côté gauche, vers le Palais de Justice, La Maison du Plastique. Temple des années Soixante, tout y était exclusivement voué à cette matière sacro-sainte dite Styrène que chanta Raymond Queneau. On la déclinait ici en « d’innombrables objets au but utilitaire », d’où ce credo local : « vous trouverez ça à La Maison du Plastique ». C’était comme un viatique pour une vie plus facile.

En face ou quasiment, deux porches menaient aux écoles primaires. Catherine Graindor et Félix Archimède (admettons) Pouchet. La première à l’usage des filles, l’autre des garçons. Ce tant que le monde durerait. Mais ce monde étant perdu, le vaste immeuble, ses salles de classes, sa cour plantée de hauts tilleuls, n’abritent plus qu’un obscur service départemental d’archéologie. Beau local et parking de luxe pour doctes locataires,. Lorsque ces savants sortent leurs bagnoles, il m’arrive de jeter un œil dans la cour. Tout y est d’un vert d’aquarium. Désert, abandonné, mystérieux. Où sommes-nous ? Que font ici ces vieilles façades anglaises ? Mais pressons : la micoquienne spécialiste referme le porche et me jette un regard torve.

Revenons au plastique et à sa maison. Juste à côté il exista, de longtemps, une bibliothèque de prêt, au décor noir et rouge. C’était Aux Amis du livre. Surtout aux amis de la lecture. L’abonnement permettait d’y emprunter quatre ou cinq récits qui devaient tout à la distraction. A cette époque (Dieu, c’était quand ?) on ne trouvait pas de polars dans les bibliothèques municipales. De semaine en semaine, il fallait se rabattre sur le privé, avatar des cabinets de lecture d’antan.

Donc là, Aux Amis du livre, on accédait à Jean Bruce, Claude Rank, Charles Exbrayat, ou encore aux aventures du lieutenant Asch. Grâce leur soit rendue. C’étaient là le lieu et le loisir des simples gens. Ou plutôt des gens simples, ceux appelés les moindres. Les gens de peu, comme on dit maintenant. Ici ou à côté, la même chose. Heureux temps où un bol en plastique paraissait nécessaire, où Le Fils Cardinaud sauvait d’un dimanche solitaire, temps où la rue Thouret persistait avec évidence. Dieu, c’était quand ?

CXLIX.

Hasard des rencontres, déjeuné avec J*** dans cette brasserie située à l’angle des rues Jean-Lecanuet et allée Eugène-Delacroix. Est-ce Le Magistrat ? Pas impossible. Ce fut autrefois La Maison du dessin. Là, durant tant d’années, j’ai acheté la papeterie de mes différents bureaux. J*** me rappelle qu’on y faisait aussi, au premier étage, des expositions de peinture. Guère dans le genre moderne, du reste.

Des lieux, il ne reste rien. Surtout pas le style. Malin plaisir qu’on a aujourd’hui de casser les espaces, occulter les vitrages, sans-souci des couleurs et encore moins de la géométrie. D’agencements fonctionnels et transparents, on veut revenir à l’accumulation et au décoratif. Pour preuve, l’allée Eugène-Delacroix qui, d’espace clair et profond, est devenue une sorte de dépotoir composite. Curiosité : du Jardin Solferino au Palais de Justice, on a voulu, au fil des décennies, remeubler. De l’ancien marché aux fleurs à la présente allée, le pas est celui d’un gymkhana obligé et incohérent.

Autre curiosité : la dénomination de l’allée. Pourquoi Delacroix ? Votée par la Municipalité en 1961, elle résonne aujourd’hui avec étrangeté. Mais prouve aussi que Claude Monet et ses Cathédrales ne sont qu’une dernière mode. En janvier 61, elle était à la Justice de Trajan. Et comme nous n’avions aucun Georges Mathieu ou Bernard Buffet ici (oui, j’en suis resté là) on s’est rangé à la célébration du romantique déjeté. Et puis Delacroix, c’est le peintre des grands formats. Ça fait riche. Pour le Rouennais, ça compte. La preuve, notre futur « festival » de 2010 estime déjà les tableaux exposés en millions d’euros…

On va encore déplorer ma nostalgie… et me faire croire que je suis un adepte du « c’était mieux avant ». Voilà l’occasion de m’en expliquer. Rouen Chronicle s’efforce d’allier Past and Present, entendez qu’il s’agit d’éclairer l’un l’autre. Vice versa, off course. La sacro-sainte règle en histoire est de fuir l’anachronisme. Or, l’anachronisme, c’est le présent. Il n’est qu’un passé en attente. Je suis persuadé qu’on a déjà tout vécu ou presque. Personne ne s’en aperçoit parce que l’ignorance est préférable à la déprime. Encore que…

Oui, tout vécu. Me manque la culture philosophique pour le dire (en mieux). Lorsqu’on s’étonne de l’ignorance de la jeunesse sur tel ou tel sujet, elle s’exclame avec superbe : « j’étais pas née ! » Autant se ranger à son avis : d’un monde commençant avec elle. Croire que Le Magistrat a toujours été là. Et que La Maison du dessin passa comme passent les songes.

Revenons à notre allée. Aujourd’hui, on la nommerait, séance tenante, allée Claude-Monet. Nos municipes (maire, adjoints et sur-adjoints) remplaceraient les mêmes d’autrefois (on-ne-sait-plus-qui, ou à peine, d’où une leçon à méditer). Et, comme jadis et naguère, la célébration peinerait à jouir. De 2009 à 61, manque quoi ? Ah oui, les cracheurs de feu, la fanfare, le théâtre de rue, les arlequins de la communication. Tout ce à quoi on échappait avec nos gloires oubliées de la Ve débutante.

Gloires oubliées ? Pas tant, mais qu’en dire d’utile ? J’étais pas née ! Ils sont tous morts !

CXLVIII.

Longtemps le cinéma fut ici un privilège. Entendez là que Rouen a été une ville cinéphile. Il en reste l’ombre, à en juger des débats qui agitent. Plus que tout, le destin du Melville passionne la gent culturelle. Gageons que la Municipalité aura peu à faire pour convaincre de ses demi-choix ; il lui suffira de rallumer six vieux néons et de se revendiquer de son passé cinématographique. Vous verrez.

Vrai aussi que ce passé correspond à cet âge d’or de ce qu’on a nommé « le cinéma du samedi soir ». Lorsqu’existaient ici l’Eden, le Normandy, l’Omnia, la Renaissance, le Studio 34, le Cinédit, l’Olympia… salles érigées depuis en mythes. Une à une, elles appartenaient à des hommes et des femmes aimant le cinéma. L’aimant comme des commerçants aiment le commerce. En ayant la foi. Ils y « croyaient ».

Rien de tel aujourd’hui. Nos exploitants (ceux qui restent) regardent avec crainte leurs films ou ceux des autres. La concurrence remplace l’émulation (le pop-corn en plus). Sur ce dernier point, note en bas de page : autrefois le produit des ventes d’esquimaux allait dans la poche des ouvreuses, pas dans celle des « exploitants ». Mais au fait : c’était quoi des esquimaux, c’était quoi des ouvreuses ?

Il y eu quelques figures : les Leroy, Madame Moch qui dirigeait L’Olympia, plus tard les frères Boutigny. Au regard de l’histoire, peu. Et parmi les moindres, qui se souvient d’André Francel (né en 1916, mort en 1983), créateur et animateur du Film-Club, l’un des tous premiers cinéclubs de la ville (à une époque, des flopées).

Petit homme, binoclard, à demi-chauve, genre blondinet fluet, toujours un peu rouge de figure. Vivant de peu (il était pion à l’internat St-Jean-Baptiste de La Salle), il appointait à l’hebdomadaire Tout-Rouen, ce qui ne devait pas lui laisser grand-chose. Pas méchant pour deux sous, un peu limité, mais comme on dit dans le Midi « il était brave ». Rare connaissance du cinéma, de son histoire, des films, des réalisateurs… Toujours dans le goût de son temps, du reste. Plutôt dans le genre classique : Jean Renoir, René Clair, Vittorio De Sica, Roberto Rossellini… l’homme méprisait Hollywood (quelques John Ford, et encore), vénérait Serge Eisenstein ou Kenji Mizoguchi (ce en quoi il n’avait pas tort).

Francel montrait des films à la jeunesse. Des films, et des films, et encore des films. Jeunesse dont je fus et qui lui doit beaucoup. Peut-être trop. Il ne mérite pas l’oubli. Mais qui le mérite ? Que fait-on pour l’obtenir ? Bref, un Rouennais de ce temps. Du temps où on y croyait. Tous, et tout le monde. C’était simple.

Aujourd’hui, tout se complique. Voyez : on se mobilise pour Le Melville. Fermera, fermera pas. C’est histoire de posture politique (quant ce n’est pas posture distinguée). Le cinéma là-dedans ? Macache. Tout en avalant des pizzas, on regarde les séries à la télévision (séries du câble, pas celles des nazes). « Nous voulons de l’Art et Essai » disent les faiseurs de roi. Pour quoi faire ? Pour dire. Pas pour voir. Pour le reste, ça continue comme avant : esquimaux, pop-corn, pizza… Après ça, que conclure ?

CXLVII.

Plus personne ne le sait mais, il y a 65 ans, Rouen était libéré par les troupes canadiennes. Plus personne ne le sait car la complaisance mise à recueillir et publier les souvenirs de « grands témoins » laisse penser que la véritable pandémie à craindre est celle de l’Alzheimer historique.

Dans Paris-Normandie (numéro du 29 août dernier), un consciencieux journaliste (quel âge a-t-il ?) consigne les propos d’un Rouennais du temps, alors âgé de 15 ans, qui donne, outre sa version de l’Histoire, un témoignage « plus complet que ce que les livres d'histoire ont bien voulu retenir ». Cette déposition s’arrange à la sauce émotionnelle, ce qui est dans l’air du temps, et s’achève dans la diatribe politique, ce qui l’est tout autant.

J’ai hésité à écrire cette chronique. Vrai qu’à la longue, le pointage des ridicules de notre quotidien local me lasse. Me lassant, je risque de lasser mes pauvres lecteurs. Mais, me dit-on, j’amuse la galerie. Donc…

Donc, ce précieux témoin nous dit qu’il habitait alors « rue de la Charrette », et qu’une fois sa maison bombardée, il s’est réfugié « au Croisset ». Pour être honnête, il précise que la rue en question n’existe plus. Disons même qu’elle n’a jamais existé, puisqu’il s’agit de la rue « des Charrettes ». Mais baste. Quant « au Croisset » c’est sans doute là qu’habitait Octave Maubert, romancier fameux, surnommé aussi « le termite du Croisset ». Ça aussi plus personne ne le sait.

Mais l’essentiel est ailleurs. Si notre lumineux témoin vécut la Libération « avec soulagement », c’est pour dire aujourd’hui son « écœurement ». Suscité par quoi ? Par les bombardements américains, bien sûr. Qu’apprend-t-on aujourd’hui ? Que les Amerloques ont lâché « 458 bombes de 1000 kilos sur la ville, la détruisant en grande partie et tuant énormément de monde. » Si ça c’est pas du témoignage direct, que vous faut-il ! Et dire que « les livres d’histoire » n’en parlent même pas !

D’autres révélations ? Oui. Les malheureux Rouennais, bernés de toujours, applaudissaient leurs libérateurs, persuadés « d'avoir été bombardés pendant trois mois par les Allemands ». Pas notre pénétrant témoin, lequel connaissait le dessous des cartes. Dame, lui savait « distinguer un avion allemand d'un avion américain ». Vrai que vu de la rue de la Charrette…

On a beau avoir quinze ans et toutes ses dents, un tel constat forge les convictions. Apprenez que notre exceptionnel témoin, devenu « antifasciste de gauche » (ce qui est préférable à l’être de droite) ne peut se défendre d’un « profond » antiaméricanisme. Qui en douterait ? Non, dit-il, « je pourrais vivre encore mille ans, je n'oublierai jamais ».

Et nous donc ! Et pas seulement. D’autres aussi. Ceux qui, en avril 1944, collaient des affiches montrant les destructions rouennaises avec ce commentaire : « Rouen, cité martyre, plus de 2000 morts par le dernier raid terroriste anglo-américain ». Cela venait de la Propagandastaffel… laquelle aura atteint, finalement son objectif.

Tout à ses souvenirs, notre fantastique témoin s’exclame : « En me rappelant ça, même à 80 ans, j'ai envie d'être méchant ».

Oui. Et à 79 ans, Félix Phellion a envie d’être bête.

CXLVI.

La Ganterie, suite et fin. Troisième partie de rue, celle habituelle, connue, la vraie presque. De longtemps la plus commerçante, la plus changeante aussi. D’entrée, c’est la grande maison ancienne, millésimée 1735, où loge un marchand de bijoux anciens. La vitrine, pour gens de goût, est un ravissement… vite arrêté à la limite de nos cartes bancaires. D’où des regrets, voire de la frustration. Cette dernière se compense chez Maugard, à côté. Les gâteaux y sont quelconques mais de tradition boulangère.

En face, les Coop, au n° 42, où ce qu’il en reste, fort utile aux retardataires du soir, lorsqu’on rentrait pressés. Presque à côté, ce fut autrefois l’Hôtel du Carillon, soit pas grand-chose. C’est aujourd’hui Le Vieux Carré, hôtel, saladerie, salon de thé, lequel succéda à un restaurant étoilé qui n’eut qu’un temps. L’actuel Vieux Carré est un bon observatoire pour lorgner la rouennerie dominante. Ils ont aussi, soyons justes, d’excellentes pâtisseries.

Dans ce secteur, les anciens se souviendront de la librairie Forest (au n° 33, dite Carrefour du Livre) au rez-de-chaussée de cet immeuble « contemporain » qui, ma foi, tient bien le coup. Rien à dire de ce qui fut une des grandes librairies locales. On y débitait, dans le genre raisonnable, ce qui était susceptible de se vendre en tant que livres. Guère autre chose.

A côté de Carrefour du Livre, le Jolly Ox. Plus personne ne sait ce qu’était ce « grill » spécialisée dans la barbaque saignante façon yankee. Temple des années Soixante-dix, le décor était à l’avenant. Les frites s’y nommaient « potatoes », ce qui alignait les additions sur le taux du dollar « fort ». Comme au Vieux Carré d’aujourd’hui, il faisait bon s’y montrer.

Autre restau, en face, à l’angle de la rue de l’École, au n° 20, Parmentier. Aussi une institution disparue, genre de boutique où le menu du jour proposait sardines à l’huile ou harengs marinés. L’endroit était un hymne à Georges Simenon. Y compris un auguste chat tigré qui, de table en table, s’imposait sur une chaise vacante, et daignait de votre main recevoir une fine part de sauté de mouton.

Passé le Jolly-Ox, Alexandre Chaussures, au n° 21. Longtemps une enseigne dans le genre « homme bien habillé ». Un peu plus loin, au n° 10, Le Royal Ganterie, autrefois « grand restaurant », lequel ne résista guère aux temps nouveaux du Rouen d’après-guerre. Mourant de sa belle mort, il devint Le Scaramouche, lugubre cabaret que tentèrent de monter les fils Segas, autrement dit la famille Robertys. A ces évocations, ce n’est rien de dire qu’on est dans les rouenneries des rouenneries. Il faudra, un jour ou l’autre, raconter tout ça.

On arrive à la Crosse. A gauche, au n° 8, la pharmacie du même nom. Elle est devenue, dans les années Soixante-dix, La Moisson, meubles et vaisselle à la mode Larzac. Une mode qui enterra celle d’avant… en attendant l’autre. C’est d’ailleurs fait.

La pharmacie émigra au Drugstore, plus loin. Et l’on refit le carrefour, aménagea la fontaine, d’autres boutiques succédèrent à d’autres, puis encore d’autres. Et j’ai oublié le fourreur, la poissonnerie, l’antiquaire, le droguiste, et l’opticien Lafrogne… Mais c’est fini.