CLXXXVI.

C’était le 30 mars 1960. Bientôt cinquante ans ! Il y a peu de chance, quand nous en serons à la victoire difficile du Parti socialiste aux élections dites Régionales, qu’on commémore la visite à Rouen de Nikita Khrouchtchev. Les jeunes : de qui ? De Khrouchtchev, Monsieur K. (1894-1971), ce petit tyran peu connu de l’Ère stalinienne.

L’événement marqua la vie locale. Tant que ça ? Je me souviens de cette visite parce que j’y ai assisté, du moins au défilé officiel, placé que j’étais, aux premières loges, à savoir à l’étage de la bijouterie Lepage, angle de la rue Jeanne-d’Arc et de la rue Rollon (c’est désormais une banque).

L’homme était, à l’époque, sans y regarder de près, plutôt sympathique. Disons rigolo. Sinon à être « politisé » et au fait de tout ça (ce que j’étais, somme toute) un chef d’état jouissait, quoiqu’il en fût, d’un respect certain. Et puis, Gaullisme ambiant oblige, l’URSS avait la cote.

On oublie trop qu’avec l’avènement de la Ve, la France se transforma en soviet réussi. Étatisme centralisé, culte de la technologie, conservatisme populaire… Ceux qui nous parlent des années Cinquante et Soixante comme les années rock oublient Youri Gagarine, Quand passent les cigognes ou le métro de Moscou. Ça, disait le populo, c’était quelque chose ! En face, il y avait quoi ? Le coca-cola et les racistes d’Atlanta. Tu parles, Charles…

Et Lepage ? Rien. Liaison avec une employée des lieux, prénommée Élise (comme disent les journaux les prénoms ont été changés) avec qui je vivais un grand amour. Un de plus. Et qui, au final, n’aura servi (quel salaud !) qu’à saluer Khrouchtchev. Élise vit toujours. Je l’ai aperçue il y a peu. Nous ne nous saluons pas.

Donc j’étais en sa compagnie, et du personnel, et de la direction, à l’étage de la bijouterie. Et on a vu Khrouchtchev. Il ne m’en reste pas plus que ça. Ni de l’un, ni de l’autre. Sinon qu’alors, pour l’un et l’autre, tout était simple. Aujourd’hui, tout est compliqué. Des idées politiques comme des femmes. Bon, enfin, bref.

Autre chose. A propos de ma chronique sur le passage du Gros-Horloge, un lecteur attentif rectifie Etam avec Eram. Il a raison. Carabine m’explique : Eram, c’est des chaussures… Etam, c’est des affaires (entendez : des fringues). Donc, voulant indiquer le chausseur précité, j’ai inscrit un T à la place d’un R. Il faudra que je sache pourquoi.

Un autre lecteur, cette fois scrupuleux, et toujours attardé au passage, me rappelle l’existence d’une remailleuse de bas. Les jeunes : une quoi ? Une boutique où une dame, avec des bons yeux, reprenait les mailles d’un bas qui avait filé. C’était un métier. La jeunesse ignore ce qu’il en était des drames commencés par ce cri : Mince, j’ai filé mon bas ! Ah là là, elles en faisaient toute une histoire. Quelquefois, ce filage remontait haut. Jusqu’où ? Élise remontait sa jupe pour le savoir. Détail curieux, ce filage se nommait une échelle. Seuls les vieux savent pourquoi.




CLXXXV.

Seuls les amoureux de la musique et du beau chant d’autrefois se seront émus de la disparition de Camille Maurane, rouennais d’origine. Certains de ceux-là pouvaient le croire déjà enterré. A 98 ans, quoi de plus compréhensible. De cette mort tardive, de cette gloire cachée, ici, le moins que l’on puisse dire, c’est que – à l’exception des précités – tout le monde s’en tamponne. Dans un sens, tant mieux, restons entre nous.

Ça dit encore quelque chose Pelléas et Mélisande ? Un peu. Et l'Opéra-comique ? Déjà moins. Gabriel Fauré, Emmanuel Chabrier, Maurice Ravel ? C’est des noms de rues, non ? Et Janine Micheau, Lily Bienvenu, Suzanne Danco, Charles Panzera ? C’est des gens, euh, comment dire…

Le revers de ce genre de diatribe, c’est de faire passer son auteur pour un vieux con. N’en déplaise, c’est un rôle qu’il faut savoir tenir. Comme on disait au théâtre, c’est un emploi. Et aussi, un rôle d’avenir.

Bon, Camille Maurane est mort. D’autres aussi. Par exemple, Roland Barthes (1915-1980) artiste de cirque bien connu, lequel fréquenta Charles Panzera, ce dernier lui présentant le premier. Le reste à l’avenant. Ces soirées dans l’appartement glacé de la rue Servandoni. Les vinyles défilant sur le meuble en acajou vernis (4 vitesses, exclusivité Grundig). Il me semble que le morceau précédent était plus suave

Le monde est parfois petit. A Rouen en particulier. On en voudra pour preuve qu’allant aux obsèques de notre gloire, je croise Bernard. Rue des Carmes, à hauteur du magasin Heyraud. Vous connaissez Bernard, ce tout à fait clochard, jeune, pas grand, déjà chauve, ronde figure bouffie et couturée, déambulant à perpétuité avec sa canette de bière. La rue est souvent toute à lui car il ne sait pas tenir un trottoir. Il va, vogue, l’équilibre instable, parlant seul ou vociférant selon le degré d’alcoolémie où il se plonge.

Il y un certain temps déjà, Bernard naviguait rue Saint-Romain. Toujours en canette sur grandes largeurs, tanguant devant ce qui était autrefois l’entrée de la maîtrise Saint-Évode. Deux renvois de bière, puis m'apostrophe (moi ou le monde entier) : c’est là qu’ j’étais ! ouais, avec les curés ! tu parles ! moi, j’ suis un gentil… Le reste perdu dans une énième rasade.

Une autre fois, croisé lors de Quai aux livres, arrêté qu’il est au stand du Lyon’s Club (patience des vendeurs et vendeuses). Il y puise Perceval le Gallois de Chrétien de Troyes. Brandissant l’objet, s’exclame : Ça c’est un bouquin ! Qu’il emportera dûment payé pour la modeste somme de 50 centimes (pas question de lui en faire cadeau, n’est-ce pas, c’est pour une œuvre…)

Tout ça pour dire que Bernard est un type. Comme Camille Maurane l’était. Et qui lui aussi, avec plus de bonheur (quoique…), fréquenta dans son jeune temps Saint-Évode et sa maîtrise. Pas toujours facile de vivre, chantant ou pas.

Finalement, pas d’inhumation. Me suis attardé chez Heyraud (soldes jusqu’à 70% !) De l’étage, rayon homme, on a une jolie vue sur la rue. Ressorti avec une paire. Taille 41, brun britannique, 95 euros. Même soldé, ça reste cher.

CLXXXIV.

Qui se souvient du passage de l’Hôtel du Nord ? Et qui se souvient de l’Hôtel du Nord l’hôtel où l’on dort ? Bientôt (déjà !) il faudra préciser que ce fantôme des lieux se trouvait à six pas du Gros-Horloge, aujourd’hui au fond d’un bout de couloir entre deux magasins Etam. Bien sûr, ici et maintenant, plus de passage et encore moins d’hôtel. Une impasse menant à un sas pour le Musée du Temps (c’était l’entrée de l’Hôtel) et à un mur de panneaux bricolés. Ce qui reste de la galerie doit être derrière. A présent, paraît-il, une extension puis dépendance, de Monoprix.

Ce fut là une assemblée de magasins éclairés par une haute verrière, des pans de marbre beige ornés de bas-reliefs, un pavage en mosaïque, d’imposantes surfaces vitrées… un ensemble art-déco qu’éclairait une lumière jaune et froide. Celle-ci, au fil des ans, il est vrai, de moins en moins brillante.

De tout cela, rien ne subsiste. Ou plutôt si, cet entonnoir sombre dont je parlais, quatre marbres et trois pauvres ornementations, bas-reliefs en série, tous semblables, un brin crasseux, montrant une sorte d’amphore et des grappes de raisin (ma vue n’est guère solide). Voilà.

Il y avait là, logés dans de minuscules boutiques, un tailleur, une modiste, un marchand de poste de radio (puis de télévision), un institut de beauté, un coutelier, un coiffeur… et aussi des portes donnant accès à des escaliers menant à des activités improbables : école de secrétariat, fabriques de corset, bureaux d’associations ou de syndicats, courtiers en tout et rien, offices divers et variés… bref ce qu’on trouve dans les étages.

Lieu étrange, presque magique, propre à échauffer l’imagination et troubler la mémoire. Certes on n’y trainait pas. On venait là pour quelque chose. Ou, admettons, pour quelqu’un. A noter aussi que ce passage était un vrai passage, qu’on pouvait le traverser, en sortir par d’autres portes et un vaste escalier donnant sur la rue des Vergetiers. Faut-il dire quelque chose de la rue des Vergetiers ? Dire quelque chose de ce grand ratage de la Reconstruction ? En plein centre-ville, un tel espace, ne menant à rien et ne servant à rien, sinon à illustrer l’utilité d’un grand magasin. Quel ratage ! Passons ou plutôt fuyons (j’en reparlerai).

Donc la galerie, ses magasins, ses habitants, et faisons un sort à Denisélie dont j’appris plus tard que cela signifiait Denise et Élie, prénoms des propriétaires, les Tazartès. Ça aussi, qui n’a pas connu cette boutique de nouveautés (façon de dire !) n’a rien connu. Chemise, sous-chemise, caleçon molletonné, bas, chaussettes… déclassés, reclassés, surclassés… le textile d’avant la Chine à prix soldés.

Chez le marchand de récepteurs (était-ce Telefunken ?), j’ai souvenir d’avoir vu les premières images (depuis diffusées et rediffusées ad nauseam) de la marche sur la lune. C’était en juillet 1969, un peu tard le soir, la boutique étant restée ouverte pour l’occasion. J’avais trente huit ans et me trouvait, pas tout à fait par hasard, à huit pas, au Café de Rouen. Mais alors là, ça va nous entraîner loin.

CLXXXIII.

A Rouen, un soir de 1937, à la suite d’une représentation, un chef d’orchestre fut assassiné. Son meurtrier, vite arrêté, s’il n’avoua rien, mit fin à ses jours quelques jours après le crime. L’affaire fut classée. Sans être une énigme policière d’importance, l’affaire comportait une part de mystère propre à éveiller l’intérêt des amateurs.

Donc, au mois de novembre 37, le chef d’orchestre du théâtre-cirque de la place du Boulingrin fut assassiné. La représentation achevée, une partie de la troupe et quelques musiciens se retrouvèrent à la brasserie d’à-côté, s’apprêtant à fêter la fin d’une série de représentations à succès. On attendait, pour débuter la fête, le chef d’orchestre. Au bout d’un moment, le retard étant jugé anormal, le premier violon et l’alto rejoignirent les coulisses. Dans une loge réservée au corps de ballet, ils découvrirent le corps, lardé de plusieurs coups de couteau. Police-Secours fut aussitôt appelée.

Plusieurs témoignages et des indices découverts sur place ne laissèrent guère de doute. L'enquête s'orienta vite vers un proche, ami de la victime, un homme qui s’avéra être, de notoriété publique, l’amant de sa femme, cette dernière fille d’un notable local. Ce suspect fut arrêté le lendemain ou surlendemain. Cependant, à la suite d’un manquement aux règlements, on ne l’emmena non pas au commissariat central de la ville, mais il fut maintenu, contre toute logique, sur son lieu d’arrestation, au quatrième étage d’un immeuble, siège de son cabinet (médecin ? avocat ?) et de son appartement.

Là, profitant d'un relâchement de la surveillance, il ouvrit une fenêtre et se jeta dans le vide. Il mourut lors de son transfert à l’hôpital. A noter que tout au long de sa détention, il n’avoua quoi que ce soit, mais garda un silence obstiné.

Il est curieux que cette histoire ne figure pas dans la chronique locale et que ce meurtre, sans parler de ses protagonistes, soit aujourd’hui totalement oublié. L’affaire étant classée, elle n’eut aucune publicité et on cherche aujourd’hui, en vain, dans la presse locale un quelconque compte-rendu de ce fait-divers. Ni de l’arrestation, ni du suicide, ni de la disparition du chef d’orchestre dont on peu s’étonner qu’elle n’ait pas donné sujet à commentaires. Quant au prétendu suspect…

De quoi, déjà, voulais-je parler ? Ah oui, d’Hélène Claudine. Elle fut, longtemps, le chef d’orchestre attitré du Théâtre des Arts, lorsque celui-ci, après la guerre, logeait au théâtre-cirque. Ni bon ni mauvais chef du reste, mais chef par raccroc, dans le genre médiocre (au sens strict). Paul Ethuin lui succéda peu après la réouverture du Théâtre des Arts. Elle disparut alors de la scène locale. Jeune, la femme était jolie (elles le sont toutes). L’âge venant, elle voulut maintenir cet avantage. Ce défaut mérite l’indulgence. Par ailleurs, caractère impossible.

Inutile de préciser quels furent ses appuis locaux. Peut-on le dire ? Y a-t-il prescription ? Et si ça nous regarde, cela ne nous intéresse pas. Sa fin de carrière fut un naufrage. Un soir, au Théâtre des Arts, lorsqu’elle entra en scène, quelqu’un cria : A la retraite, Madame ! C’était cruel. Mais, de temps à autre, il faut l’être. Question de générations.




CLXXXII.

Clos Saint-Marc du dimanche. Comme les autres ou presque, sinon le temps maussade. Je croise D***, fidèle lectrice. Paraitrait que je suis l’auteur d’une belle erreur : à propos de cinéma, j’ai avancé qu’une salle disparue, le Studio 34, se trouvait rue des Carmes. Or, comme l’écrivent les journaux, c’est rue de la Tour de Beurre qu’il fallait lire. D*** en experte (elle est de la partie), m’indique que rue des Carmes c’était le France, autrefois Ciné France. Dont acte.

Comment ai-je oublié ? Ce Studio 34, je l’ai fréquenté. Peu, car guère cinéphile, je préfère le théâtre aux images glacées. L’ennui du théâtre contemporain, c’est qu’il a tendance à rejoindre l’écran mouvant. Forme et fond. Pour preuve les renouveaux du théâtre dit de boulevard et de la gaudriole genre Belle Époque. Le premier est devenu boulevard chic, le second élevé au grade de digne représentant du théâtre de l’absurde. Je pourrais en dire plus long. Est-ce ici le lieu ? Non.

Donc le Studio 34, ancêtre des Melville et Ariel. A l’époque on ne se battait pas pour sa survie (façon de parler, car en l’occurrence, plus que de se battre, on s’agite). Petite salle, rendez-vous d’initiés, presque une « danseuse » pour Clément Leroy, propriétaire ici de plusieurs écrans, lequel pensait, à juste titre, qu’il existait un public pour ce genre de films. De là à gagner de l’argent avec… il n’y fallait pas compter. Alors qu’aujourd’hui, n’est-ce pas…

Il y conviait (pas lui, son gendre) les fins Rouennais à découvrir des films inconnus, exaltants, ennuyeux. Russes, brésiliens, tchèques (on disait tchécoslovaques), polonais, italiens, danois, suédois… Des classiques aussi, d’hier ou de demain. En juin 62 (souvenir précis) j’y ai vu L’Année dernière à Marienbad. Personne n’a idée, de nos jours, du foin que ça faisait d’aller voir un film comme ça. Le voir, le défendre, l’aimer.

Clément Leroy ! Ce philistin fit fortune dans le grand écran. Bien lui en prit. De nos jours, lui qui ne reçut jamais un franc de subvention, entendrait d’une oreille ébahie nos débats. Il avait d’autres chats, en un temps où nos élus locaux trouvaient nécessaire de lui interdire la projection des Liaisons dangereuses. C’était en 1959, autant dire peu après le Déluge.

Mais bast, à l’époque on allait tous au ciné, au cinoche, au cinématographe. Dans ce temps là, celui des consternantes histoires du cinéma du samedi soir. Et aussi celui de L’Année dernière à Marienbad. Bref, au temps où on aimait le cinéma. Aujourd’hui c’est différent, la vie est si brève : on n’aime plus le cinéma, on aime ses références. On va voir quoi ? On ne sait pas. On va au Melville (plus pour longtemps) avec Télérama sous le bras. Voir quoi ? On ne sait pas. Ou plutôt si, pour avoir vu.

J’ai tort de faire le malin. Après tout, pourquoi allais-je voir Marienbad, plutôt que La vache et le prisonnier ? (en fait, soyons honnêtes, j’ai vu les deux). Oui, pourquoi ? Ah, là, oui, je pourrais en dire plus long. Est-ce ici le lieu ? Non.

CLXXXI.

Passant rue Damiette, je cherche à revoir Le Bijou Bar. Je le savais mort et enterré, mais à ce point là… Impossible de retrouver l’endroit. Y ai-je passé des longues soirées pourtant ! Un bar de nuit. Un bar à filles. Un rad’. Pas autre chose. Comme dit la chanson Que reste-t-il de nos amours… Ce qui reste des rues de ce quartier, de ces temps-là, les années Cinquante, lorsque je fréquentais rues et places. Du Lieutenant-Aubert, du Père-Adam, Martainville, d’Amiens, Malpalu, impasses et couloirs, arrière-cours accueillantes… La Pipe (devenu Le Tabarin, devenu La Walsheim, des hôtels dont celui de la mère Tapdur ou le Studio-Hôtel. D’autres bars : l’Argentan, le Raymond, Aux Amis des dominos, La Pomme… l’empire de l’alcool dur, de la nuit s’achève, et de la passe à mille francs.

Comme dit Carabine parlant de ce temps là : Qu’est qu’on a pu rigoler… Vrai. Et dire que de vieux choparts me serinaient : Ça c’est rien mon gars t’aurais connu avant guerre ! Rue des Charrettes, des Cordeliers, de la Savonnerie, Les Princes, Chez Simone, le Jack’s Bar… Rien de ce qu’ils avaient vraiment connu. Moi je les trouvais incroyables. Sens propre et sens figuré.

Si j’en avais le temps, l’humeur, l’aplomb, je fréquenterai la jeunesse. Celle qui me dirait où ça se passe, aujourd’hui, maintenant. Me risquer dans le bruit, la fumée, la sueur. Mais à y réfléchir, peine perdue. N’ayant plus le goût, j’ai oublié l’aptitude. Et que dire de l’imagination !

Force est de se rabattre sur les faits divers. Ainsi, tant que la police en a l’entrain, le reflet dans la presse locale de ces affaires de racolage actif où l’on nous entretient de Roumanie, de Kenya, de fesses à l’air, de Caudebec lès Elbeuf, de Boisguillaume, de Citroën, de Renault, de transaction, de préservatif, etc. Récits plus techniques que romantiques, un brin répétitifs, mais le genre le requiert.

Aujourd’hui plus de rue Damiette ou des Charrettes, mais le boulevard des Belges ou de la Marne. Et flagrant délit (lui aussi requis) opéré dans des rues aussi obscures que tranquilles, souvent perpendiculaires. Rue du Contrat-social (notez que c’en est un…) ou plus loin, tenez, l’autre jour, rue Amiral-Cécile. Pour qui connaît le quartier, pas de quoi partir hisser les voiles…

Il y a peu, on lisait dans Paris-Normandie (rubrique judiciaire) le récit du tabassage d’un travesti péruvien par un marin pêcheur dieppois. Suçage mal négocié, tromperie sur la marchandise, vol de portable… nébuleuse affaire. Le journal nous apprends cependant que ledit péruvien se prostitue trois fois par semaine et qu’une fellation se négocie à partir de 30 euros. Ça, c’est de l’info.

Travesti péruvien et marin pêcheur dieppois ! Pour qui aurait un brin de talent, avouez que… Encore faut-il en avoir le temps, le talent, ou tout bêtement le cœur à ça. Constatons que les temps ne sont plus au romanesque. Pas pour une question de décor, d’atmosphère, ou d’expérience. Non, ce qui manque, c’est l’imagination. Ou encore la croyance. Le réel, c’est comme la fiction : ça se travaille.

CLXXX.

Paraîtrait qu’il y a du rififi en ville, rapport au cinéma. La multiplication des écrans des grands hangars à films (Ugc, Pathé Docks et Gaumont de Quevilly…) entraîne, ispo facto, la fermeture de salles indépendantes vouées aux programmes d’Art et Essai. N’allant plus au cinéma, regardant des films par ci par là, à la télévision, je ne sais rien de ce qui va suivre. Voici donc du ouï-dire parfaitement rouennais.

Le Gaumont de la rue de la République (l’antique Omnia) étant voué à la fermeture, la Municipalité a décidé d’acheter murs et fonds. Fort cher. On y a imaginé une manière de cinémathèque locale (six salles, des milliers de films…) dont la gestion sera confiée à quelqu’un qui s’y connaît. Ou pas. Ou tout comme. Bref, la Ville pourra se targuer là d’une jolie vitrine culturelle.

La question qui agite : quid du Melville, ex-Clubs, ex-Cinédit de la rue Général-Leclerc. Fermera, fermera pas ? Déclarations, pétitions, serments et contre-vérités se succèdent… dans l’épaisseur et le bonheur du débat politico-cinématographique local. Amusant de constater que le public cinéphile local, votant comme un seul homme (ou quasi) à Gauche, devra ingurgiter le projet municipal et s’en féliciter. Il le fera. En politique (il ne s’agit que de ça) on ne doit pas se déjuger.

Le cinéma à Rouen a son histoire. Rien que d’évoquer le Cinédit, c’est de la mémoire qui s’agite. Ou le Normandy. Aussi le Studio 34, petite salle de la rue des Carmes, là où, vers la fin des années Cinquante, on passait des films « difficiles » ou réputés tels. Ou encore l’Éden, rue Jeanne d’Arc. J’y ai vu, souvenir précis (qui ne regarde que moi) Attaque de Robert Aldrich. En quelle année ?

Puisque nous en sommes aux adresses du passé, qui se souvient de l’Omnia d’avant le multisalle ? Son décor années Cinquante, ses fresques, ses staffs, ses moquettes, ses rideaux et ses jeux de lumière… Outre des films porteurs on pouvait y voir des soirées de gala ou des tournées de chanteurs. J’y ai applaudi Gilbert Bécaud (genre oublié). En quelle année ? J’arrête, ça vire au troisième âge. Sinon au quatrième.

Autre chose (quoique). Une attentive lectrice (sans la connaître, je l’imagine charmante) me réclame des nouvelles d’un bouquin de Simone de Beauvoir cité dans une dernière chronique. Dit-elle : Mais c’est quoi Tout compte fait ? Vous me le conseillez ? Il s’agit de la quatrième et dernière partie des mémoires de la célèbre. En fait plus un essai qu’un récit autobiographique, paru en 1972 chez Gallimard. Pour ce que j’en ai retenu car pas relu ça. Je dois en avoir un exemplaire, dédicacé s’il vous plait, dans ma bibliothèque. Mais je ne vais pas risquer de ma casser la figure à aller vérifier. A cause de ce traître d’escabeau, je ne lis que ce qui est à portée de main. Dit-elle : Vous me le conseillez ? Chère amie, je déconseille aux filles la lecture de Simone de Beauvoir. C’est un auteur pour les garçons.




CLXXIX.

Mon humeur m’amène à consulter le catalogue des bibliothèques de Rouen. J’y cherche Répertoire des délicatesses du français contemporain de Renaud Camus, et Paris dans la Collaboration de Cécile Desprairies, tous deux parus l’année passée. Qui en douterait : inconnus. Histoire d’en avoir le cœur net, je fais un passage à la bibliothèque Villon. Toujours aussi sinistre et durablement installée dans le provisoire, voici le désert. Je réitère ma demande. Même réponse qu’avec mon ordinateur. Voilà qui indique une évidente détermination.

Mais indique surtout qu’à haut niveau moins en fait mieux on se porte. Ce n’est pas (peut-être pas) que ces bouquins soient le fin du fin (en tant que lecteur, c’est à moi d’en juger) mais leur acquisition par les bibliothèques de ma ville semble être un minimum requis. Cette dernière phrase, trop longue, est à la mesure de ma résignation.

Qu’une municipalité s’en contente me navre. Car enfin, nos élus ne sont pas avares de satisfecit à propos de tout et de rien (je vous en épargne la trop facile liste). Vrai que l’achat de livres ça ne se voit guère. Pour communiquer en grand, c’est mince. Sans doute, au cabinet du maire, réserve-t-on ses forces pour alimenter la future bibliothèque Simone de Beauvoir. Y trouvera-t-on Tout compte fait ? Probable.

Pas grave ou plutôt tant mieux. Au final je me passerai de Cécile Desprairies et de Renaud Camus. Vrai aussi que si je suis tenté par ces lectures, j’ai les moyens de me les offrir. C’est ce que doivent penser nos dits élus : les bons livres à ceux qui les méritent. La lecture populaire, c’est pour les autres. La culture (sens large) doit claquer, briller, pas autre chose. La mesure, la discrétion, la réserve, ça ne rapporte pas. Au sens strict : ça ne vaut rien.

Autre chose (encore que). Sortant de Villon, le hasard m’amène à emprunter (à défaut de mes deux livres) la rue Beffroy. Il y avait là, autrefois, un restaurant du même nom. Dans les années Soixante-dix, j’y ai parfois (souvent) dîné. Excellente table, dans le genre ancien, pas compassée, un peu routinière, tout ce qu’il me faut (me fallait). En revanche, pas un restau pour les pauvres qui le sont trop. Mais dans cet ordre, il y aurait beaucoup à dire.

Le Beffroy n’est plus. Fermé depuis pas mal de temps, c’est devenu une maison particulière. Rien que de normal à en juger par la dégringolade de ce quartier autrefois vivant. De fait, la rue est sinistre, sans clarté ou lumière, sans boutique ou devanture. Rien pour attirer le flâneur. Rue que l’on traverse, ni plus ni moins. Donc passons.

Restaurant devenu maison particulière, l’immeuble a (avait) un aspect médiéval bien trempé. Histoire de coller au label Ville d’art et d’histoire mais dans une note contemporaine, on s’est empressé de transformer le rez-de-chaussée. Désormais, à la place d’une porte sculptée et d’une fenêtre à petits carreaux, nous avons une porte de garage en PVC. Elle est blanche, mais j’en jurerai, on va la peindre. Moi je verrai bien l’orangé, symbole d’enthousiasme et d’ambition.

Adresse à la Municipalité : laissez tomber mes deux livres.

CLXXVIII.

Si quelque chose ne fait plus partie de notre paysage urbain, ce sont les baraques à frites. Il en existait bon nombre autrefois. Puis une à une, elles s’enfoncèrent dans la nuit. Pour ce que j’en sais, subsiste celle de la place du 39e d’Infanterie, par chance là où j’ai un ou deux souvenirs attachés. J’en parlerai un jour. Il y avait aussi celle du bas de l’avenue Pasteur, celle-là bel et bien disparue. Et depuis longtemps.

Lorsque mes journées se passaient, du temps de l’imprimerie, dans ce quartier, il n’était pas rare qu’on aille, tard le soir, y chercher de quoi. A dix ou onze heures, vent et pluie battants, vite fait, l’un de nous rapportait de ces barquettes de léger carton, débordant de frites bien grasses et saturées de sel. Loi de l’équilibre ou de l’harmonie, deux Strasbourgs d’un rouge luisant soulignaient l’ensemble de sang et d’or.

Les jeunes fidèles de nos kebabs ont pris le relais. Se brûlent-ils autant les doigts ? D’une baraque l’autre, des frites, il y en existait aussi du côté de la piscine Gambetta, une rue du Ruissel, une autre place Saint-Hilaire, encore une autre sur l’avenue Champlain. Cette dernière, là où j’attendais Stella à la sortie de son travail. Années Cinquante, vers la fin.

Place Cauchoise, autre souvenir, toujours une femme, Solange. Encore une histoire. Parlez d’un romantisme ! Mes baraques, mes frites et mes amours… J’en souhaite autant à nos kebabs. Mais mes amies d’alors avaient un meilleur estomac. Vrai aussi qu’on ne négligeait pas les femmes rondes. Passons.

Mon grand âge (sans parler de mes digestions !) m’interdisent de hanter les kebabs. Je le regrette. Il me semble qu’à s’y attarder on doit savoir (apprendre) ce que la jeunesse espère. Ce qui la déçoit, ce qui la fait vibrer. Y perçoit-on assez la médiocrité, le génie, le renoncement, la détermination ? C’est là, avec la formule à 4,50 euros, coca compris, qu’on doit découvrir ce qu’ils pensent du monde. Et de nous, les vieux, les parents.

Pour ce que j’en perçois en passant, les frites n’y ont plus l’odeur d’autrefois. L’oignon domine. C’est déjà un signe. Le mouton y remplace le porc (on sait pourquoi). C’en est un autre. Et il est inutile de parier que l’huile de friture n’est plus l’antique graisse de cheval que j’ai connue. Énièmes changements : le papier d’aluminium et le polystyrène. Bref, ces temps-là et ces temps-ci. Ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait d’autres.

A tout prendre, ma baraque à frites faisait dans l’art minimal sinon conceptuel. Patates, saucisses, moutarde, sel… basta. Lorsqu’apparut le ketchup, certains se récrièrent. Idem pour les barquettes de carton poreux qu’on vit fuir (c’est le cas de le dire) devant l’invasion du format translucide et cannelé. Ce qui a tué ce petit commerce : la diversité, le choix, les nouvelles « normes ». Misère, quel monde ! Mais ainsi va-t-il. Et viendra le temps où notre belle jeunesse regrettera Sultan, Zem-Zem, Royal, Atlas, Istanbul… plus et y compris, comme dit la chanson, le temps du lilas.

CLXXVII.

Au début des années Soixante-dix, au coin des rues Beauvoisine et de l’Hôpital, ouvrit un lieu qui se voulait incontournable, Le Drugstore. Chose à peine croyable, se dessina là, un temps, l’énième visage de la modernité. Volonté affichée car l’enseigne prit le nom de D 1, comme pour en attendre d’autres. Le commencement d’une nouvelle ère. Celle du nouveau commerce, de l’achat sans besoin, de la dépense sans compter, bref l’exemple assumé et révéré de la société de consommation. Celle dont on voudrait aujourd’hui la disparition, mais qui, en même temps, guide (toujours) nos actes. Mon Bon Plaisir, sans réserve.

Comme d’habitude, Rouen résista. De drugstore, nous n’eûmes qu’un ersatz, un semblant. A l’origine les lieux étaient occupés par un magasin de vêtements, à l’enseigne de Jerslen. C’est là que, vers 1962 ou 1963, j’ai acheté mon premier shetland, griffé d’une prestigieuse signature. Au bar de l’Hôtel d’Angleterre, on me jalousa.

Frénésie des Model Shop, d’habiles entrepreneurs convinrent qu’était venu le temps. Sous l’invocation des Beatles ou des Rolling Stones, on se lança dans les travaux. Durant des mois, le Drugstore fut l’un des principaux chantiers de la ville. Immeuble débarrassé de ses plâtres, entièrement désossé, mis au goût des poutres apparentes, avec espaces explosés, étages à claire-voie, spots partout, du crépi blanc en veux-tu en voilà… toute une mise en scène propre à révolutionner le commerce local.

Qui ne révolutionna rien. C’était trop grand, trop petit, trop neuf, trop vieux, pas assez ceci, pas assez cela. Ambitions heurtées et bornées, les boutiques firent long feu, la galerie solda ses sculptures cinétiques, la librairie vira marchand de journaux, la pharmacie envahit le rez-de-chaussée… seul résista le grill à la sauce western. Tout s’acheva par la transformation de la cave en pizzeria.

On aura peine à croire qu’exista, au dernier étage, un disquaire, spécialisé dans les importations étasuniennes et les tubes électro-acoustiques. Une certaine Sylvia y jouait les vendeuses, rôle tout de composition (façon de parler). Dans ce qui reste de ma discothèque vinyle je repêche un splendide Edgar Varèse contenant Déserts, Hyperprism, Intégrales et Density 21,5. Sur la pochette, mention de l’Ensemble instrumental de musique contemporaine de Paris, de son directeur Konstantin Simonovitch, du flûtiste Michel Debost… aussi de Georges Charbonnier qui y va d’un texte introductif, et d’extraits de presse venus de Claude Rostand, Léonce Petitot, J.J. Normand (Le Monde 1966), Martine Cadieu (Les Lettres Française 1965), Antoine Goléa (Carrefour 1968), Raoul Parisot (La France 1965)… Ce n’est plus un disque, c’est un cimetière.

A ce propos, que sont devenus Moineau, Jacky, Philippe, Marcelline… et Sylvia l’amoureuse de Carl Stockhausen, Georgy Ligeti, Mauricio Kagel, et d’Edgar Varese dont elle m’ouvrit les portes ? Inutile d’insister.

Il ne reste plus rien du Drugstore, venu trop tôt, trop tard. C’est souvent le cas ici. A peine a-t-on l’idée d’imiter la capitale que cette dernière brille d’autres feux. En l’occurrence, comme toujours, on hésitait. Si la clientèle s’en alla, était-elle jamais venue ? Moi, ce que j’en dis, c’est pour causer. Et aussi pour signaler la chose aux tenants et aboutissants des tous nouveaux tous beaux Docks 76.

CLXXVI.

On s’occupe trop de politique. Par les temps qui courent, on ferait mieux de penser à autre chose. Par exemple, à recenser ce qui reste de bons pâtissiers en ville. Vrai, où trouver un bon pithiviers ? Ou un pithiviers tout court. Et des millefeuilles qui vaillent ? Des conversations aussi ? Pfuit… De ces dernières, il y en existait autrefois d’excellentes, rue Thiers, dans cette pâtisserie à l’enseigne de L’Impératrice, presque en face du Musée.

C’est à présent un cabinet d’assurance ou chose approchante. Ce fut jadis un joli salon de thé, avec une pâtisserie raffinée, un service à l’ancienne, dans de la vaisselle qui avait vécu (c’était là son charme). Ajoutons-y, pour finir, une clientèle méritant toutes les épithètes ci-dessus.

Oui, que sont devenus pâtisseries et pâtissiers disparus et tant aimés ? Aujourd’hui, n’importe quoi, ce ne sont plus des gâteaux, ce sont des fruits figés sur de la génoise. Du glaçage, du saupoudrage, du tape à l’œil. Quatre euros la buchette de Noël et roulez jeunesse ! Notez qu’il en est de même pour les partis politiques et leurs militants. A qui s’en remettre pour un goût certain, une idée claire, une étiquette incontestable ? Dans ma jeunesse, un éclair au chocolat c’était un éclair au chocolat, et un militant du PCF un militant du PCF.

Aujourd’hui, ça va ça vient. On détaille, on chipote, on choisit. On est à Gauche, pas tout à fait, un peu quand même. Toujours la restriction. Idem pour la Droite où on flirte, on allume, on marivaude. C’est pratique dans un sens, on est toujours du bon côté. On ne se trompe pas, on ne trompe personne. Bref, jamais en défaut, car on l’avait bien dit. Ai-je le temps de me demander ce que mon neveu fait avec Bayrou, qu’il est déjà MoDem d’opposition, passé bientôt chez les Verts, et que je le vois lorgner du côté du Front de Gauche où finalement

C’est à donner le tournis et friser l’indigestion de crème anglaise. Quel garçon formidable : aucun préjugé. Sur ce point ma génération diffère de la sienne. Dieu sait si j’ai haï untel ou untelle parce qu’ils étaient stalinien, gaulliste, Algérie française, Occident… et tutti quanti. Jérôme lui, parle avec tout le monde, passe sans complexe de la pâtisserie fine à celle de Carrefour (vrai que parfois…). Il ne se formalise de rien.

D’autant que stalinien, gaulliste, Algérie française, Occident… untel et untelle ne l’étaient pas. Ou peu. Mais j’avais besoin d’y croire. Et continuer. Il n’empêche, à suivre mon neveu dans son supermarché, ne finira-t-il pas, comme moi, Gros Jean comme devant ? Ces étiquettes avec mentions, promotions, réductions, ces prix marqués qui n’en sont pas, c’est encore de l’habillage. Le contenant pour le contenu. En somme, de la communication. Si je lui en parle et argumente, Jérôme acquiesce. Pas idéologue pour deux sous. Juste efficace. Pragmatique comme on dit.

Aurait-il raison et moi tort ? Ah, que ne suis-je resté A l’Impératrice où la petite vendeuse savait faire de si jolis paquets avec une ficelle rouge !

CLXXV.

Beaucoup de vieux rouennais se souviennent, rue du Gros-Horloge, de l’handicapé en petite voiture roulante, vendeur de billets de tombola au profit des anciens déportés. Je crois que sa photo figure dans une Histoire de Rouen par la photographie, titre d’un auteur qui a mieux commencé qu’il finit (enfin, je dis ça, question de point de vue).

Quand au vendeur de billets de tombola, le plus remarquable vient de sa permanence. Sa présence, sa volonté, sa détermination. Un vrai cartésien celui-là. D’autres aussi, du reste. Par les temps qui courent, on note que nombre d’hommes (ou de femmes) politiques passent d’un parti à un autre avec autant de désinvolture que de facilité. On appelle ça des transfuges.

Le premier cri est celui de les vouer aux gémonies. En politique, comme en amitié (en amour ?) l’opinion veut (voudrait) que l’on soit fidèle. Paraît-il. Voudrait qu’on ne fasse pas carrière. En amour ou en religion. Mon ami Pierre S*** fut catholique, puis athée, puis protestant, calviniste, ensuite luthérien. Il est aujourd’hui shintoïste. L’honnêteté m’oblige à dire qu’il fut aussi militant aux Amitiés franco-roumaines. Dans les années Soixante-dix, les connaisseurs apprécieront.

Girouette, trompeur, déloyal ? Non. Lui se place du côté de la vérité du moment. Ne brûle pas ce qu’il a adoré. Il explique et s’explique. Au final, il est toujours, comme l’autre, à vendre des billets de tombola. Achetez et gagnez (peut-être). Il ne trompe personne.

La politique est-elle un métier ? A force ça l’est devenu. Si donc, autant qu’il soit exercé par des gens qui s’y collent. Quelle sincérité pour le tailleur ou le cordonnier ? Pourvu que mon pantalon tombe bien ou que ma chaussure ne prenne plus l’eau… Là où ces raisons pêchent, c’est que devant (ou derrière), il y a l’idéologie et les gros mots. Voire de la morale. Mais quoi, en politique une colonne vertébrale s’acquiert vite. Il suffit de ne jamais dévier de trois ou quatre idées fortes et ne pas se bercer d’illusions. C’est ce que je nomme les gros mots. Les bons sentiments. Le style valeurs de la République, etc.

Quand à se bercer d’illusions, ceux-là sont les pires. Ils y croient. S’en persuadent. S’en revendiquent. Ils disent qu’ils ne transigeront pas. Et qu’on verra ce qu’on verra. Bref, la proie pour l’ombre. Il faut toujours être plus modeste que ça. Enfin, ultime chose : ne pas vouloir être sympathique. Ne pas vouloir être celui que veulent les autres, celui de ceux qui vous voient comme ils voudraient être, eux : intègre, honnête, généreux. Là encore, c’est se payer de mots.

Un animal politique dort mal. Il se ronge parce qu’il a peur. Il pleure quand il est seul (vrai qu’il y est peu). Il faut qu’il ait peur, non de déplaire, mais d’en faire trop. Être sa propre marionnette. Cela s’observe trop. Ici ou ailleurs.

Mais passée la nuit, l’aurore éclaircit les idées. Toujours. Après, ça va tout seul. Il suffit d’être là. Présent, volontaire, déterminé. Comme autrefois le vendeur de la rue du Gros-Horloge.

CLXXIV.

Écoutant d’une seule oreille un débat radiophonique et politique, j’entends : A partir de quand avez-vous choisi entre la gauche et la droite ? Résumé car la formulation n’était peut-être pas celle-ci. Aucun souvenir de ce qu’a répondu l’interviewé. Cette question, ça fait cinquante ans que je me la pose. Il serait temps, me direz-vous. Presque chaque jour. Me levant de droite, me couchant de gauche (ou l’inverse). En fait, il n’y a qu’à midi que je suis moi-même. Au moment des repas ? Après avoir forcé sur le juliénas ? Possible.

Tout ça pour dire qu’on a des difficultés à s’y retrouver. Avec moi ou avec les autres. Est-ce grave ? Pas sûr. Comme dit la chanson : Faut vivre… J’ai voté à gauche (rose ou rouge) tant que dura le gaullisme. Ai-je voté Michel Rocard, Pierre Juquin, Jean-Pierre Chevènement, François Mitterrand… Probable. J’ai voté à gauche (rose ou rouge) tant que régna, ici, Jean Lecanuet. Ai-je voté Victor Blot, Docteur Hélaine, Yvon Robert… Itou. (Le Chœur des jeunes : Qui sont tous ces gens-là ?) Puis Laurent Fabius, Alain Le Vern…. tant d’autres, j’en oublie.

Depuis les dernières présidentielles je suis moins paresseux. A cause (grâce ?) à mon neveu Jérôme qui m’a fait rallier le panache du béarnais Bayrou. Une fois, deux fois, trois, j’ai voté François d’Orange (Chœur des jeunes : Pas grave…) Voici le temps venu des Régionales. Jérôme, ludion, est passé à je ne sais trop quoi de Vert et d’Européen. Admettons sa nouvelle couleur.

Reste la question des alliances. Ça, c’est la chose devant laquelle le vieux cheval se cabre. Depuis toujours. Certes, c’est indispensable. Mais c’est trop pour moi. La stratégie s’efface devant la querelle de personnes. Moi, allié avec lui (ou eux) ? Jamais ! Jérôme Neveu a l’échine plus souple. C’est une rare qualité. Il milite pour un large rassemblement, seule possibilité de battre la Droite dit-il. Sans doute, mais est-ce un programme ?

Ce drapeau vert, rose, orange (au final) ne me dit qu’à moitié. Je n’y vois que des fanions remis en poche dès la victoire obtenue. Et puis, aux Régionales, faut-il battre la Droite ? Il s’agirait plutôt de battre une Gauche trop… comment dire ? Enfin, bref. La Ve, à laquelle les gens tiennent (paraît-il) veut que l’horizon soit occupé par les seules présidentielles. En dehors, ce ne sont que réajustements.

Pas besoin de boule de cristal pour supposer une défaite de la Gauche en Haute-Normandie. Certes, elle passera mais il lui faudra composer, entre les deux tours, avec des gens qui lui insupportent. D’une part, du côté de son extrême gauche (les chiffres risquent d’être surprenants), et aussi du côté de ces faux-alliés que sont les Verts. Du moins qui le deviendront, seule manière pour eux d’exister. Les socialistes auront à rassembler et ils sont peu crédibles dans l’exercice.

Bon, mais comme dit Félix le chat, mon locataire de la cour : le choix politique va toujours du préférable au détestable. M’étonnerait qu’il ait trouvé ça tout seul.

CLXXIII.

Ce cher Fanal de Rouen nous a informés que deux de nos élus municipaux seraient présents au sommet de Copenhague. Puis qu’ils étaient présents au sommet de Copenhague. Puis qu’ils revenaient du sommet de Copenhague. Et qu’enfin nous serions intéressés par ce qu’ils en tirent. Comme dit l’horoscope, tendance Bélier : Problèmes de communication ? Vous manquez franchement d’aisance et vous vous laissez beaucoup trop impressionner.

En ai-je quelque chose à faire de savoir ce qu’ils pensent du réchauffement, des ours blancs et de la déforestation ! Comme si je ne le savais pas. Et mieux qu’eux. Radio, télé, journaux, en long, en large ou en travers, devant derrière, à pied, à cheval et en voiture, expert et contre-expert… c’est toujours la même salade qu’on chante aux petits garçons.

Ainsi de notre chère maire qui, ce 14 décembre, partage ses impressions (qu’est-ce que ça veut dire ?) avec Le Fanal et ses lecteurs. Elle y va d’attendus convenus, de banalités lues et entendues partout (même ici, c’est dire !), d’assertions inutiles et vaseuses mais qui ont l’air d’avoir l’air. L’interview (en est-ce un ? en est-ce une ?) se conclut par ce bilan mal résigné de l’élue : les décisions politiques ne seront à l’évidence pas à la hauteur des exigences scientifiques, et l’objectif sera plutôt 2030 que 2020. Dites donc, encore vingt ans ! Vingt ans de 24 heures Motonautiques et vingt ans de sottises genre Rouen givrée ! Je n’y résisterai pas.

Vrai aussi que notre maire laisse tomber l’ultime sentence de ce Climate Change Conference. : après, on peut toujours voir le verre à moitié plein ou à moitié vide. Une phrase pareille, espérons qu’elle s’en souviendra lors de prochaines campagnes électorales (ça ne tardera guère). Comme dit l’horoscope, tendance Sagittaire : Pratiquez la politique d’ouverture. Recherchez le dialogue et l’échange de vue.

Pour dire le vrai, moi ce qui m’intéresse, ce qui m’aurait intéressé, c’est de savoir si Valérie Fourneyron et Guillaume Grima avaient bien voyagé et comment. S’ils avaient eu le loisir de faire un tour dans le parc de Rosenborg désert, s’ils avaient vu la petite sirène. De savoir où ils mangeaient et quoi, où ils ont dormi, et s’il y avait de la marmelade d’orange au petit-déjeuner. Guillaume avait-il pensé à prendre son cache-nez, Valérie ses boots fourrés ?

Ont-ils rapporté les échantillons de savons de l’hôtel ? Quelle était la meilleure chambre, de Guillaume ou de Valérie ? Bref, ont-ils eu froid, chaud, faim. Comment se sont-ils débrouillés avec le danois (la langue, pas le chien). Comment pratiquent-ils le globish, dans le métro, dans le bus, au restaurant, à l’hôtel… Ont-ils ramené leur badge, leur porte-documents, leur stylo, leur bloc papier, des autographes, des photos-souvenirs, voire des souvenirs tout court… chacun chacune estampillés Climate Change Conference, et au final, se sont-ils bien barbés à écouter ces spécialistes, politiques et manifestants, tous autant convaincus que désemparés ?

Oui, voilà ce qui m’aurait intéressé. Mais comme dit l’horoscope, tendance Cancer : Vous tournez au ralenti et vous avez l’impression d’être inutile. Bougez-vous !

CLXXII.

Pour divers déplacements (ou déplacements d’hiver) j’utilise bus ou métro. Rien à en dire sinon à déplorer (ô combien) les chaotiques retards (ligne 7 en particulier), laisser-aller des stations, des abris-bus, et aussi du manque d’information générale dans laquelle on laisse « l’usager » (en fait l’usagé). De leur part, quel détachement ; de la mienne, quelle lassitude. Rien à en dire ? C’est déjà pas mal.

La vulgate dans l’air est de prendre les transports collectifs. Certes, mais ces transports sont aussi communs. Autrement dit ordinaires. Faits surtout pour le vulgaire, le tout courant, les moindres, en chiffres comptables, les vieux et les jeunes. Le reste, n’a que faire dans le bus. A la rigueur, à vélo, en chic Cy’clic, ou mieux encore, à vélo électrique (dame, 1700 euros la bête, ça classe). Le Métro, tant qu’à faire, c’est bien à partir de la gare, débarquant du train, parce que mardi j’étais sur Paris. Comme dit la voix : Terminus Georges Braque, commune de Grand-Quevilly… Vous m’avez regardé ? A d’autres.

Une fois par mois, je prends le métro pour le terminus Technopole (dit de manière suave et inimitable : commune de Saint-Étienne-du-Rouvray…) Ça fait un trajet de quasi trois quarts d’heure. Presque un voyage en car. Arrivé là-bas, une visite aux cousins chinois (j’ai déjà raconté ça quelque part). En ces semaines d’hiver, le retour est moins gai que l’été. Pourquoi le métro la nuit est-il triste ? Et pourquoi est-ce le contraire pour le bus. Joyeux la nuit, lugubre le jour. Enfin, une impression.

Je me souviens que dans ma jeunesse, des receveuses vendaient et oblitéraient les tickets dans les tramways. Aussi dans les bus. C’étaient de fortes femmes, tout en buste, sanglée dans un uniforme marine, parfois un calot sur la tête, d’un âge avancé, souvent à poitrine opulente (j’étais jeune alors, de quoi me souviendrais-je d’autre ?) Il y avait aussi cette curieuse mécanique à oblitérer les tickets. Elles maniaient ça avec autant de dextérité que de brutalité, traits principaux de leur caractère. Avancez dans le fond ! Y a d’la place !

Il fut une période où je prenais le 2, à partir de la place de l’Hôtel de Ville, pour descendre rue Thiers, à l’arrêt Porte aux Rats. J’avais alors vingt ou trente ans. Aujourd’hui, malgré mon âge et ma canne, je fais ce trajet à pied. Bizarre. Peut-être parce qu’il n’y a plus de receveuses ? J’aime emprunter la rue Thiers (il n’y en a pas d’autre) dans la partie allant de la rue Jeanne d’Arc à la place Cauchoise. Ce désert, ce calme, cette plénitude. Sur cette portion, c’est comme une ville de garnison. A peine de bagnoles, de rares passants, encore moins de boutiques. Ici, personne ne se soucie. La tranquillité d’une province disparue

A mi-chemin, la rue Porte aux Rats. Qui aujourd’hui y demeure ? Personne. En tant cas, plus celle que j’allais y voir. Ou plutôt si, y habitent des gens simples, cachés. Des anciens. De ceux n’aimant pas faire parler d’eux. Dont acte.

CLXXI.

Ma mère me parlait souvent de sa grand-mère, servante norvégienne, échouée au Havre au versant d’un autre siècle, années 1875 ou 80. Sa route d’exil et ses visions d’Eldorado (« Je lève ma lampe à la porte d’or ») passèrent par la rue de la Crique et s’achevèrent, pour ce que j’en sais et ce qu’en disait ma mère, à Sainte-Adresse, rue Marie-Talbot, près du fort, chez le docteur S***. Elle y fit le ménage.

Rana Myran naquit à Lindegaard, de Jakob et de Marja Rotaasen. Sur le tard, force est de me demander : qu’ai-je de norvégien dans mes gènes ? De la sympathie, un préjugé d’emblée favorable… Des vagues de nostalgie aussi, n’ayant jamais mis les pieds dans ce pays. Et, à mon âge, ce n’est pas aujourd’hui, …

Donc on imaginera que Rana Myran partant de Lindegaard (où est-ce ?) laissant fjords glacés et pêcheurs d’Islande pour rallier Amérique naissante et horizons lointains. Seule, en famille, accompagnée ? Quels bagages pour quelle traversée ? Et pourquoi Le Havre ? Et quoi avant ? Mystère des parcours d’exils.

Donc à Sainte-Adresse, chez le docteur, Rana fit le ménage, mais bientôt ouvrit la porte aux patients le jour de marché ; puis apprit à faire des pansements, des piqûres, tenir les fiches à jour. Comment rencontra-t-elle Alfred La Chesnais, commis à l’agence de la Banque de France ? Et comment, après mariage, le couple s’installa-t-il en Algérie, à Mostaganem pour être précis, le mari y dirigeant l’agence de la banque de France. Autant de questions aux réponses perdues.

Trois enfants naquirent : Louis, Marie, Gustave, lequel mourût jeune. La fille épousa un fermier-colon du Maroc (autre histoire à raconter), et Louis, venu à Paris faire son Droit, y rencontra Clémentine L’Eau de Vaulx. Le couple se maria en 1903, d’où la naissance de ma mère, en décembre 1906, à Louveciennes, dans une maison proche de celle où habita, un temps, Tourgueniev.

Pendant ce temps, La Chesnais poursuivit sa carrière de directeur d’agences : Marseille, Bordeaux, et pour finir Versailles. Rana regretta-t-elle du soleil du Maghreb ? Ou les étés de Lindegaard ? Ses dernières années se passèrent jouer les grands-mères comblées et assister aux offices du temple protestant. Restée luthérienne, religion de son enfance, elle s’accommodait mal, parait-il, des frivolités locales et du désintérêt de sa descendance pour ces questions. Je possède encore une bible incompréhensible, à fermoir d’argent, reliure patinée de cuir sombre, feuillets cuits et recuits.

Ça et d’autres épaves : une boite à thé en fer, un éventail, une série de cartes postales, une épingle à chapeau. Pas de photo, pas de portrait. Rana Myran, de Lindegaard, disparaît sous les noms de lieux, de personnes. Elles est comme une collection, une nomenclature, un mode d’emploi.

Autrefois, à Rouen, au moment de Noël, on installait place de la cathédrale, un immense sapin, d’hauteur vertigineuse (pour moi, enfant) mais pour les autres aussi). On le disait, chaque année, offert à la Municipalité, par la Norvège. Ma mère m’emmenait l’admirer. « Il vient du pays de grand-mère » me murmurait-elle. Aujourd’hui, en ce moment, ce n’est rien que de dire…

CLXX.

Souvenir d’enfance, la traversée du passage de la Cour des comptes à l’arrière de l’immeuble des Anciennes Mutuelles. L’odeur d’urine qui flottait là, tenace, aussi ancienne que fraîche, sans cesse renouvelée. Avant la dernière guerre, celle de 39-45, quand on pouvait aller de la rue du Gros Horloge à la rue Saint-Romain, enfilade de passages, de Saint-Herbland en coude, puis celui à l’odeur de pisse, un moment bref, contraint, mais véridique.

On aura constaté que l’arche du futur défunt Palais des Congrès s’est inscrite dans cette tradition de miction sauvage. S’il faut croire à la permanence des choses et des êtres, aux cycles, alors il faut s’attendre à ce que le futur projet renouvelle à bail ce droit aussi masculin qu’immémorial. Tant mieux, le quartier s’en trouvera rassuré. La pérennité, il n’y a que ça de vrai.

Souvenir d’enfance, il y avait par-là un photographe, une sorte de modiste, une boutique de livres de messe… Aussi de curieuses vitrines pour un bijoutier. L’éclairage était à l’économie et à l’étrangeté. Sur tout un côté du passage, des palissades disjointes masquaient ce qui restait de l’ancien hôtel Romé. Paradis des chats pour ce qu’on y abandonnait de détritus. Un monde.

Nous sommes à trois pas de la cathédrale, allons-y. Noël oblige, il faut sacrifier à la traditionnelle frénésie. Nos souvenirs d’enfance nous aident à supporter les jours. Moins les souvenirs de vieillesse. A cet égard, que restera-t-il dans les jeunes esprits d’aujourd’hui des Rouen Givrée, marché de Noël, manèges dorés… et autres farineuses initiatives municipales ou commerciales ? De quoi continuer, sans doute.

Rouen chronicle est une entreprise sans cesse guettée par le risque de répétition ou de redite. D’années en années, même constat, même déploration, même amertume. Pour se consoler, on se raisonne : « cette année, on a atteint le fond ». Erreur, dans ce domaine, les ressources de la niaiserie sont infinies. Il n’aura échappé à personne que Rouen Givrée devenant une institution, il va falloir s’habituer à la surenchère. Attendons l’an prochain.

Édition 2009, l’affaire se drape dans le social et l’écologique. Pour le premier, on nous certifie, par voie de presse, qu’ont été « mis à l’écart » les marchands venus vendre des produits fabriqués en Chine. Et pour ce « retour aux sources » (lesquelles ?), on revendique un tiers de commerçants normands (ou rouennais), un tiers de québécois et un tiers de « nationaux ». Par les temps qui courent, ceci est admirable.

En second lieu, les illuminations sont conçues pour être économes en électricité. Nul électoralisme là-dedans, n’est-ce pas, juste l’air du temps. Ça coûte si peu qu’on a mis, place de l’Hôtel de Ville, là où est la patinoire, une jupette lumineuse au cheval de Napoléon. Rien ne nous sera épargné.

Côté écologie et électricité, j’ai entendu à la radio qu’un défenseur de la planète préconisait, lorsqu’on va pisser la nuit, d’utiliser une lampe de poche plutôt qu’allumer la lumière. L’auteur de ces lignes, lui, pisse dans le noir depuis toujours. La chose révolte Carabine, aide ménagère de son état. On la comprend. Mais rien n’y fait. L’habitude est trop ancienne. C’est mon coté Passage de la Cour des comptes.

CLXIX.

Dans le Journal de Rouen daté du 26 novembre dernier, grand entretien avec Alain Gasperini. Une photo le montre, barbe trop longue, courbé sur sa canne. Plus âgé que moi, mais pas tant, je le trouve un brin décati. Quel âge a-t-il ? Quatre-vingts, d’après l’article. J’ai idée de faire moins vieux. « C’est parce que tu te tiens droit » me dit Jérôme.

L’homme fut l’architecte de la municipalité du temps de Jean Lecanuet. Autant dire qu’il lui sera beaucoup pardonné. Y a-t-il un paradis pour les architectes ? Pas sûr. En revanche, il y a un enfer : la mémoire de ceux qui restent avec ça sur les bras. Amusant de voir aujourd’hui le bonhomme juger et trancher de tout avec un aplomb remarquable. A preuve, Alain Gasperini se dit « fier » du Champ-de-Mars, et de la place de la Pucelle.

Il se fait photographier devant l’esplanade de l'Espace du Palais et explique que l’ensemble a été fait de manière à « ne pas masquer le Palais de Justice ». Comme dit Jérôme : « A mourir de rire » (incise : l’Espace à lui seul mériterait la chronique ; s’y atteler.)

Surtout l’entretien a une fonction subliminale : dresser un portrait d’un Lecanuet bâtisseur modéré, à l’écoute des Rouennais, soucieux d’une ville pour laquelle il a tant œuvré. On nous ressert au passage le « roi Jean », qui n’est qu’une invention de journaleux ; s’il y eut un surnom ici, ce fut celui, fort populaire, de « Jeannot ». Rien d’autre.

Plus loin, il faut lire l’anecdote d’une prétendue « cheminée » de trente mètres, projet que Louis Arretche voulait installer au Vieux-Marché. Jean Lecanuet, présenté comme habile, demanda « aux pompiers » d’offrir un aperçu de la chose à l’aide de la grande échelle et « de toiles ». Chose dite, chose faite, et le maire d’interroger les commerçants, notamment un « patron du bureau de tabac ». Réponse : « Vous n’allez pas nous laisser ça ! » Lecanuet, goguenard, de se tourner vers Arretche : « Vous voyez… »

L’anecdote, fabriquée, a fait l’objet d’un rectificatif de la part d’Alain Gaspérini deux jours après, tant il a du étourdir le journaliste de ses virevoltants souvenirs. La cheminée, sans Arretche, devient candélabre et prend place devant la cathédrale. Admettons, mais je ne jurerais pas de la véracité de l’anecdote. Concernant le Vieux-Marché dudit Louis Arretche, il est dommage qu’on ne puisse rétablir certaines vérités… Passons.

Car, hélas ou tant mieux, j’ai bien connu ce monde, personnages et constructions. Lecanuet bâtisseur fut d’abord Lecanuet démolisseur. Prétendre qu’il prenait l’avis de l’opinion, cela date de 2009. En 1974, on fonçait, que ça plaise ou non. De toute façon, ça plaisait. Surtout le populo s’en fichait. Si seuls trois ou quatre bourgeois renâclaient, Lecanuet savait les raisonner. Sans peine. Croit-on que s’il en avait été autrement on aurait construit les Fronts de Seine, les Jardins de l’Hôtel de Ville, l’abominable îlot de la rue d’Amiens, l’Espace du Palais, le Champs de Mars, le parking des Emmurées, etc.

Jérôme me rétorque : « Et la future Villa Yvon, c’est Lecanuet peut-être ? » Je ne dis plus rien.

CLXVIII.

Il fut un temps où l’on se donnait rendez-vous, rue aux Juifs, au Grès d’Alsace. Clientèle fashion, pas mal de gens du Palais, des cadres, majorité d’hommes. On lisait Lui, Candide ou l’Express, ce qui ne nous rajeunit pas. Bref, on savait s’y mélanger. C’est aujourd’hui, au coin de la rue Thouret, Le Bristol, un hôtel à ce qu’il semble. Rien de ce qu’on a connu. A l’heure de l’apéritif, c’était plein. Bavardages, vantardises et cancans rouennais. Que de mythes entretenus ! Et quand on y songe, pour à peine une coupelle de cacahuètes !

Il y avait là, piliers à cravates et costumes de chez Sigrand-Covett, C***, V*** et H***, avocats, avoués ou huissiers, tous plus hâbleurs les uns que les autres. Que sont devenus ces gens-là ? Retraités ou morts, ce qui parfois ne vaut guère mieux. Pour l’un d’eux, vraiment mort. Assassiné (ça arrive aussi aux avocats). Un soir de réveillon, un client irascible, à l’entrée du cabinet. Histoire rouennaise, pas gaie, comme beaucoup.

Le Grès d’Alsace avait une façade en petites briquettes, des fenêtres en forme de meurtrières, à l’ancienne. Éclairage tamisé, tables et chaises de bois, vues de Colmar sur les murs, au trait, coloriées à la Hansi. Mais ça n’était pas lui. Bière à la chope, choucroute en tous genres.

Rien ne dure jamais longtemps ici. Ni choses, ni gens. Au mieux elles reviennent. Comme dans les manèges de la Saint-Romain, le tour de piste. Pompon en prime. Et les croustillons. Ou, métaphore pour métaphore, la loterie. Comme disent les annonces « Pas de perdant ». Personne ne gagne ou ne perd. Bref, tout revient au même.

Grès d’Alsace ou pas, en ce temps là on lisait les bons auteurs. Les solides du pessimisme ambiant. Les oubliés Camus, Sartre, Beckett, Ionesco… Le plus curieux, c’est que ça nous engageait à voter communiste. Question d’indulgence, toujours. Comprenne qui voudra ou pourra. Enfin, c’est valable pour certains d’entre nous. Pas beaucoup. Au vrai, en politique, rien n’est bon ou mauvais dans l’absolu ; tout doit être comparé. Qui a dit ça ? Peut-être l’amie Evelyne, Alsacienne de nation, laquelle nous initia en ces lieux au Picon-bière. C’est excellent, mais l’effet euphorisant ne tarde guère. Comme en politique, du reste.

Au début on croit tenir le coup, on en reprend, puis on dit bêtises sur bêtises. Le lendemain matin, on s’en veut. On se promet de ne pas repiquer au truc. Serment d’ivrogne, bien connu. C’est plus fort que soi. La politique, l’alcool, le sexe. Le jeu aussi. La religion parfois.

Le plus fort de tout, c’est la ville où l’on vit. Rouen en l’occurrence. Ça persiste, ça résiste (sauf en temps de guerre, notez bien). On a beau vouloir en partir, s’exiler, s’établir ailleurs, on remet à plus tard, à la belle saison. Passés la Saint-Romain, les fêtes de Noël, le Jour de l’An, après l’hiver, après les élections, quand il fera beau. Quand la bouteille de Picon sera vide. Elle n’est jamais vide. On en achète toujours une autre. On ne part pas. Plus. Ou alors…

CLXVII.

Une récente chronique a dit le mal que je pensais d’une exposition présentée au Musée des Beaux-arts. A la suite, je croise G*** qui déplore mon écrit sous un angle singulier : « Pourquoi diable, as-tu employé le mot cartel ! En la circonstance, il est impropre. » G*** est professeur de lettres, du genre à l’ancienne. Et de m’expliquer qu’un cartel n’est pas ce morceau de carton servant à identifier auteur et intitulé du tableau. Non, ça, c’est un cartouche. Un cartel c’est autre chose. Le tout, expliqué rue des Carmes, devant la vitrine de la chocolaterie Héloin qui, plus que tout, retenait notre attention.

Rentré chez moi, mon dictionnaire (il en faut) n’a pu que me faire constater le bien-fondé de la remarque. Le cartel était autrefois un écrit par lequel on défiait un adversaire pour un duel, d’où la formule « envoyer un cartel à quelqu’un ». C’est également une entente entre entreprises ou partis politiques (ça ne s’emploie plus) ; enfin, c’est un motif décoratif ornant le cadran de certaines pendules, sinon la pendule elle-même, d’où : un cartel Louis XV.

Le cartouche (masculin, sans rapport avec celle du fusil) est, entre autres acceptions, un « cadre contenant les indications et références nécessaires à la lecture d'une carte, d'un plan » et par extension, d’une œuvre d’art. Dont acte. Où ai-je été prendre mes cartels ? Dans l’exposition elle-même me semble-t-il. Mais vrai que le mot est couramment employé dans les musées. D’ici ou d’ailleurs. Alors quoi ? Alors rien. Que nos lecteurs nous écrivent… Etc.

Revenons à la chocolaterie Héloin. Ce doit être l’un, sinon le magasin le plus ancien de cette portion de quartier. Les enseignes ici tourbillonnent. A peine le temps d’en mémoriser une qu’elle est déjà remplacée par une nouvelle, du même genre, mais qui fera vite oublier la précédente. En attendant, n’est-ce pas, une suivante.

Que reste-t-il de la charcuterie Batrel (autrefois Ono-dit-Biot), des Vêtements Jacky, de la Pharmacie de la Crosse, de A la Maternité (chaussures), de La Corseterie Moderne, des Meubles des Croisiers, de La Maison de la Blouse, du Léopard des neiges, de l’Hôtel de France, de Grenier-Natkin (photographe), du Drugstore, de Mistigri, des biscottes Clément, Novelty, Graïc (bijoutier), Rosébleu… et tant que je cite de mémoire.

Sans oublier un cinéma, le Ciné-France où l’on entrait en passant par une petite galerie marchande. Dans celle-ci on n’aurait garde d’oublier le Petit Théâtre (tenu par la famille Robertys), un coiffeur (Maxime), aussi un marchand de chaussures à l’enseigne (ça ne s’invente pas) de Au Pied Mignon… et d’autres où il faudrait s’attarder.

Géographie antique, archéologie, ces boutiques mériteraient chacune son cartouche, c’est le cas de le dire. Oui, des « indications et références nécessaires » à la mémoire, au souvenir, à la sauvegarde. Au Pied Mignon, aujourd’hui qui oserait ? Donc oui, dans cette mémoire de ruines, seule la chocolaterie Héloin perdure. Unique de son genre, sans autre séduction que ce qu’elle est. Telle qu’en elle-même. Comme dit G*** : dans la vérité du chocolat.